‹ Œuvres (volume 4)Chapitre 26 sur 28 · PHYSIOLOGIE · texte numérisé non relu

PHYSIOLOGIE

faites de l'opposition à tout venant; que vous n'êtes jamais de l'avis des autres ; qu'il ne sait pas comment vous raisonnez. Il vous dénoncera à sa colerie; il avertirait volontiers votre banquier de se défier de vous, et votre tailleur de vous refuser tout crédit. Si un crime sans auteur connu se commettait dans la localité, il ne vous en accuserait pas, mais il vous en soupçonnerait. Qu'il devienne député, il demandera une loi de repression contre les factieux qui osent critiquer le grand Racine.

Par compensation, il déleste cordialement Victor Hugo ; son nom le fait horripiler : un beau vers des Orientales suffirait pour lui donner la migraine. Les deux grands coupables de notre époque, selon lui, c'est M. de Tracy qui demande à chaque session la suppression des universités, et Victor Ilugo qui fait enjamber un vers sur le suivant.

Victor Hugo, c'est le fléau, c'est l'opprobre de notre siècle ; c'est un émeutier, un conspirateur, un forcené révolutionnaire, un homme qui veut tout renverser, tout reconstruire, qui ne peut se soumettre à aucune autorité; il a eu l'audace de s'affranchir des règles d'Aristole.

Le professeur de rhétorique est toujours membre de quelque académie de département ; c'est un litre qui lui est nécessaire pour mettre à la suite de son nom. Que diable ! le nom d'un professeur de rhétorique ne peut finir brusquement comme le vôtre ;t le mien ; les robes des grandes dames d'autrefois avaient bien une queue ; pourquoi le nom d'un professeur de rhétorique n'en aurait-il pas une? Il pare tout ce qu'il écrit de son titre d'académicien ; il aurait un billet à ordre à signer, qu'il mettrait au bas, Un tel, membre de telle académie. Je connais un professeur de rhétorique qui, écrivant une lettre très pressée à un de ses amis, manqua le courrier pour ajouter à son nom son titre d'académicien.

Le professeur de rhétorique protège les lettres dans sa localité ; il a recueilli dans son portefeuille cent cinquante phrases, tant en

BU PROFESSIîUU I)K UUKTOltlQUii. 259

jirose qu'en vers, où 11 est comparé à Apollon. Tous les poètes du crû lui adressent leurs élucubralions jet Implorent la faveur de sa critique ; son goût exquis, la finesse de son ta^t, la délicatesse de son oreille, sont de notoriété publique.

Nul ne connaît mieux que lui celte espèce d'insecte qu'on appelle alexandrin, insecte dont le mâle a douze pieds et dont la femelle, contrairement à ce qui a lieu dans toutes les races, en a treize ; insecte qui vil sous toutes les latitudes, mais que les naturalistes n'ont jamais rencontré que sur le papiiT et qu'ils n'ont jamais trouvé sans sa femelle ; insecte qui vit d'encre de la Petite- Vertu, comme le colibri vit de rosée ; et qui, bien différent, madame, de votre bichon, porte son grelot à la queue.

Il connaît tous les mystères de l'organisation de cet admirable insecte ; il vous indiquera d'un doigt sûr celui qui boîte, soit qu'il ait un pied de moins, soit qu'il ait un pied exubérant, celui qui a la taille trop prés de la queue ou des épaules, celui qui bruit irrégulièrement, celui enfin qui marchera sur les talons de son chef de file, ce qu'on appelle enjamber.

S'il aperçoit dans quelque coin une idée qu'il n'ait encore vue nulle part, il la marquera d'une rature de réprobation ; quoi ! vous osez faire des vers où il y ait quelque chose de vous ! est-ce que, par hasard, vous auriez la prétention d'inventer? Hélas! cet axiome : « qu il n'y a plus rien de nouveau sous le soleil, » n'est que trop bien fondé. Malheureux retardataires que nous sommes, nous ne pouvons espérer de travailler sur du neuf; les cordonniers ont passé avant nous : il faut nous résoudre à n'être que les savetiers de la littérature. Tout ce qu'il nous reste à faire, dans nos échoppes, c'est de coudre bien proprement les vieilles semelles des anciens à leurs vieilles liges.

Pour l'apaiser, il faut que vous lui prouviez que vous n'êtes que le tailleur do votre idée, que vous n'avez fait que lui donner un habit neuf, et que vous la lui montriez dans un écrivain queir conque.

^60 fHVSIOLUGIH

Son goût est ordinairement très sévère. Vous avez dit blonds épis: cela ne vaut rien, é/n's blonds serait beaucoup mieux; ici vous avez mis pas, il aimerait mieux poin?. La lune se lève, avezvous dit : fi ! monsieur, c'est parler comme Y Almanacli de Liège ! la nouvelle lune, la pleine lune, ja vieille lune; mettez Phœbé se lève, et tâchez d'ajouter à l'horizon; c'est ainsi que s'exprime la poésie. Mais en voici bien d'une autre : vous dites que le serrurier a crocheté voire porte avec un rossignol ; un rossignol, monsieur! un rossignol ! Quoi ! vous avez pu introduire le mot rossignol dans un vers? mais c'est Philomèle que vous deviez dire.

Pour prix de ses services, l'éloquent professeur ne demande qu'une chose, c'est que votre premier poème lui soit dédié. Il sait bien que vos hémistiches, comme tous ceux qui éclosent dans le dépaileinenl, reviennent de droit au débitant de tabac, que pas un ne lui échappera. Mais c'est égal, il est bon d'avoir des connaissances partout.

Il est rare que le professeur de rliétorique ne soit pas impliqué dans quelque entreprise lilléraire, il met sur un petit fait une grosse date, une date semblable à un pâté d'encre qui tombe sur un i, et il vous vend cela pour de l'histoire. Quand vous avez mis l'une sur l'autre vos livraisons, que vous avez calculé ce qu'elles vous coûtent, vous vous apercevez que toute cette littérature indigne vous revient à plus de cent francs le kilogramme. Le négociant du coin ne veut vous la reprendre qu'à raison de vingtcinq centimes la livre; et cela encore parce que c'est vous et que vous lui achèterez du poivre pour la somme dont il vous sera redevable. Mais, à tout prendre, vous ne vous repentez pas de votre marché; vous avez encouragé les arts dans votre département; vous avez travaillé à la décentralisation littéraire ; vous êtes un bon citoyen.

Le professeur de rhétorique sort rarement de chez lui sans avoir sous son bras un volume ou un cahier attaché d'un petit ruban-

un i>HorKssi;i]R de kiiétoriqik. SGI

rose; cela lui donne une conlenance scienliCque, tl témoigne aui passants de se; éludes iilléraires. Le marchand de vitres ambulant crie dans les rues: « Oh ! le vitrier îula marchande de poissons :« A mon bon poisson !)>le colireur laisse sortir de sa poche quinze CPiilimclres de son fer à friser ; le maître de dan>e a sa pochette à la main 31ais tout cela c'est prosaïque et trivial. Comme vous le voyez, le professeur de rhétorique a une manière plus distinguée de se révéler.

Le professeur de rhétorique, s'il s'obstine à rester dans l'Université, devient, vers quarante ans, inspecteur primaire ou inspecteur dacadémie.Trcs souvent la patience lui manque ; il a recours à la protection des grands personnages qu'il a célébrés dans ses vers ; en échange de l'immortalité qu'il leur a assuiée, il leur demande une perception, une justice de paix ou une vérification des poids et mesures. Comme c'est un bon être, il obtient ordinairement l'une ou l'autre de ces faveurs.

Alors il se fait en lui une transformation complète : il perd subitement tout son génie; ses ailes de poète, ses ailes d'ange, comme il l'a dit souvent dans ses vers, se dessèchent et tombent comme les blanches pétales d'un lys atteint par la gelée ; de même que le papillon, quand il n'y a plus de fleurs aux champs, plus de chaudes brises dans l'atmosphère, que le ciel se réfrogne et cesse de sourire, que la terre se dépouille un à un de ses habits de fête ; de même, dis-je, que le papillon se fait pour ainsi dire rentier et s'enferme dans son enveloppe de soie, il s'empaquette dans les fonctions prosaïques de sa nouvelle existence. Au lieu de se délasser à cultiver des fleurs de rhétorique, il cullive de beaux et bons choux qu'il met lui-même dans son pot-au-feu ; il permet à sa femme de faire, avec ses manuscrits, des papillotles à la petite Athénaïs ou des cornes d'âne au petit Oscar.

Vous le voyez, vous l'entendez sans le reconnaître ; vous lui parlez de Racine, et il vous répond par un procédé pour engrais- «er la volaille. C'est le buisson que vous avez vu, au printemps,

Page 1