DU PROFESSEUR DE RHÉTORIQUE
à soi, des idées que d'autres n'aient pas encore mises en circulalion ; oh ! bien oui, des idées ! le professeur de rhétorique se met bien en souci de cela ; penser, c'est l'affaire ^e son confrère de philosophie. Toute son ambition, à lui, c'est de bien dire; il est homme à vous faire un consommé sans viande, et du vin de Champagne avec de la limonade gazeuse. L'hémistiche résonne, le consommé est d'un beau roux-brun, la limonade gazeuse jette le bouchon au plafond, que pouvez-vous exiger davantage? quand ses vers vont bien en cadence à la suite l'un de l'autre, et que la rime fait retentir au douzième pied son drelin dindin, le professeur de rhétorique est plus que content.
Il lit son œuvre à sa femme, à ses amis, à ses connaissances : il ne recule point devant un voyage dans les environs ; quand il a recueilli tous les applaudissements manuscrits que son poème est susceptible de produire, qu'il s'est fait payer philôl trois fois qu'une, il va porter son chef-d'œuvre au journal de la localité ; il le signe, non seulement du nom qui lui appartient en propre, mais encore de tous les noms qu'il tient de ses parrain et marraine ; il ne veut pas que le département perde une syllabe de sa signature, et cette signature, il la ferait volontiers légaliser par le maire de la commune.
Notre éloquent professeur n'a point d'opinion politique : il ne se donne pas la peine d'en avoir, attendu que monsieur le recteur ne lui en fait pas une obligation. Dans tout journal, il ne voit jamais que le feuilleton, et, s'il lit quelquefois un discours de M. de Lamartine, c'est seulement pour le style.
Il ne sait point ce que contient la charte. Des sept ministres qui nous gouvernent, il ne connaît que le ministre de l'instruction publique. Comme il tient beaucoup à être rangé parmi les honnêtes gens, il dit bien quelquefois que la république est une utopie, qu'il est impossible de gouverner avec la presse ; mais il ne faut pas lui en vouloir. Il dit cela, comme votre perroquet vous dit bonjour, machinalement et sans en savoir plus long.
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Je demandais un jour à un de mes écoliers ce qu il savait de géographie : il me répondit très résolument qu'on ne pouvait aller à cheval en Angleterre. Je voulus savoir l'obstacle qui en empêchait ; malheureusement le gamin n'en savait pas davantage. La première fois que je rencontrerai un professeur de rhétorique, Je veux lui demander pourquoi la république est une utopie, et ce qui s'oppose à ce qu'on gouverne avec la presse.
Toutes les facultés intellectuelles du professeur de rhétorique sont absorbées par ses opinions littéraires. En littérature, il est conservateur, fanatique entre tous les conservateurs, il l'est par instinct, par esprit de corps et par convenance; il est conservateur comme il est catholique, il préconise les classiques comme il va à la messe.
Il admire Bossuel, Fénélon ; il les a domiciliés dans le rayon le plus apparent de sa bibliothèque et leur a décerne les honneurs d'une comfortable reliure. I! les porte avec lui, il les laisse partout où il va ; mais il se garde bien de les lire. Je connais un professeur de rhétorique un peu épicurien auquel un de ses amis fit à ce sujet un tour atroce : le professeur disait tous les jours que le Discours sur l'histoire universelle de Bossuet était son bréviaire. Un jour son ami invile en sa présence, à huit jours de là, plusieurs personnes à un comfortable déjeuner de garçons. Le professeur de rhétorique fut fort étonné et en même temps un peu contrai ié de ce qu'on l'avait laissé décote. Le lendemain du déjeuner, son ami le rencontra :
— Comment se fait-il donc, lui dit-il, que tu n'aies pas été hier des nôtres ?
— Mais cela est tout simple; tu ne m'avais pas fait l'honneur de j n'inviter.
— Par exemple, c'est loi qui l'as été le plus solennelleinenl de tous; j'ai mis mon billet d'invitation dans ton bréviaire, dans le Discours sur Vliisloire universelle que tu avais laissé sur ma cheminée.
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Racine est l'idole du professeur de rhétorique : c'est non seulement son Idole, c'est son modèle ; chez Racine tout est beau, tout est bon, tout est admirable. Le soleil et la Lnc ont des lâches, mais Racine n'en a point. Le professeur sait par cœur jusqu'au dernier hémistiche le fameux récit de Théraméne.
— Mais, monsieur, lui diles-vous, le monstre de Théraméne est une étrange hèle avec ses cornes de bœuf, et sa queue de serpent qui se recourbe en se recourbant de manière à se recourber; car c'est exactement cela que dit le vers de Racine :
Sa crotipc se recourbe eu rrplii tortueux.
— Oh ! monsieur, répond-il avec angoisse, que dites-vous là? le monstre de Racine est un superbe monstre.
— Au moins, monsieur, vous conviendrez que Racine le dérange pour bien peu de chose. Vous vous attendez à voir un combat terrible entre le monstre et le héros, et le monstre se borne à épouvanter les chevaux en leur présentant sa gueule qui vomit du feu, de la fumée et du sang. Rien que cela à la fois.
— Je vous affirme, monsieur, vous répond-il, qu'Hippolytc ne pouvait périr autrement ; sans l'inlervenlion du monstre il serait peut-être encore en vie.
— A la bonne heure, mais ce dieu qui s'amuse à piquer d'aiguillons les flancs poudreux des chevaux, vous conviendrez que pour une divinité il joue là un singulier rôle. Puisque tout est possible à un dieu, il eût eu bien mieux et plus tôt fait de leur attacher à chacun un fagot d'épines à la queue.
Celle fois, le professeur de rhélorique n'y lient plus ; si vous continuez sur ce Inn, il sera oblijié de vous céder la place. Vous vous taisez, mais il ne vous a point pardonné. Dès ce moment vous êtes tombé au plus profond de sa disgrâce ; il s'en ira disant partout que vous n'avez ni goût, ni bon sens, ni e'piit; que vous