‹ ŒuvresChapitre 22 sur 45 · i4 1)1- PAMPfiLKT · texte numérisé non relu

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Sermons, tous ces badauds qui m'appellent l'infâme pamphlétaire, m'appelleraient le pieux Claude.

Sans doute le pamphlet est infâme, quand il a recours à la diffamation, quand il descend jusqu'à la calomnie ; mais qui de nous procède ainsi ? Si je voulais remuer voire fumier, jy trouverais des tas d'horribles choses. Dites, vous qui écrivez maintenant avec de l'eau bénite, quand vous nous accusiez d'avoir provoqué les luttes sanglantes de Clermont, d'être les complices de Quénisset, était-ce de la charité chrétienne que vous faisiez?

Mais, moi, soit rédacteur de VAssocialio)t, soit pamphlétaire, quand vous ai-je calomniés? Citez-moi une ligne faite par ma plume, qui soit pour vous une calomnie"' et pourquoi vous calomnierais-je ! la calomnie est l'arme du faible, et c'est vous qui êtes le faible. Vous ! car pour m'atlaquer vous vous cachez derrière un nom ; vous ! car ce que vous avez à me dire, vous me l'envoyez dire par M. de Lamartine.

Et à ne considérer que vos éloges , ces éloges que vous distribuez , dans l'intérêt de votre marmite , à tous ceux qui peuvent vous aider ou vous nuire, sont-ils donc bien plus moraux que mes critiques? Qui de nous a pris la plus honorable tâche? Quand je vois un homme qui corrompt, je dis il corrom|)t; vous, vous le niez; quand un homme se vend, je dis voilà un homme qui se vend ; vous, vous répondez c'est un homme qui se détrompe. Quand un homme abandonne sciemment les intérêts de la France, je dis il trahit son pays; vous, vous prétendez qu'il le sert; et pourtant c'est vous qui êtes la presse sainte, et moi la presse impie. C'est vous qui m'a|)pek'z infâme! En vérité, de la manière dont va le monde aujourd'hui , si une querelle s'élevait entre les ombellifères et les graminées, ce serait la ciguë qui reprocherait à l'épi d'être un poison.

Vous défendez au pamphlet les personnalités; mais il faudrait plutôt les lui recommander. N'êtes vous pas bien aises d'avoir un magistral qui fait gratuitement la police morale de la ville? Qu

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dles-vous donc, vous, pour prétendre à ''inviolabililé? Celle éloffe d'inviolaliililé est rare en France ; il n'y en a que de quoi faire un inanleau, et ce manteau c'est le roi qui le porte. Quoi ! vous vouiez être un personnage important, et vous vous fâchez de ce qu'on critique vos ados ! Ne vous êtes-vous donc fait acteur qu'à la condition d'être applaudi ? Si vous ne vouiez pas qu'on marche sur votre ombre, il ne faut pas aller dans la rue. Mais ces personnalités que vous reprochez au pamphlet, elles touri:enl au profit de tout le monde. Voici un monsieur qui a la manie d'être un grand persoimage ; il s'est attaché une clochette au cou afin de ne point faire un pas que la ville en soit instruite; i! fait plus de bruit dans la rue qu'une compagnie de fantassins qui passe tambours battants. Il écrirait volontiers sur son chapeau, comme le Guillot de La Fontaine : i< C'est moi qui suis dans cette ville le protecteur de l'agriculture, du commerce et de l'industrie ! » Parce qu'il remue beaucoup ses bras et ses jambes, sa langue et sa plume, il se croit un prodige d'aclivilé. Or, si cet homme accapare — comme c'est son dessein — toute l'altenlion publique, il n'en restera plus pour le mérite modeste, pour l'homme qui se dévoue en silence aux intérêts de son pays. Et pourtant chacun a droit, selon ses œuvres, au coups de chapeau que décerne la cité. Le pamphlet a donc raison de rappeler à l'ordre celui qui en prend une trop grosse part ; et d'ailleurs, n'est-ce pas une bonne œuvre, et une œuvre d'autant meilleure qu'elle ne coûte rien à personne, que de chercher à guérir cette pauvre vanité hydropique ?

Vous seriez bien aise, n'est ce pas, quand un intarissable bavard vous étourdit depuis une heure de son tic-tac importun, que le maître du salon lui fit comprendre qu'il ennuie ; or, n'est-ce pas ce que fait le pamphlet à l'égard de certaines gens qui, n'étant bons qu'à rédiger des factures, étourdissent la ville de leurs écrits philanthropiques? Un homme, qui n'est que banquier, et rien de plus, a donné un bon dîné à son député : pour cette action d'éclat, il a reçu la croix d'honneur ; le pamphlft

perce la foule de ceux qui le saluent el lui dil : « Monsieur, ce n'esl pas vous qui avez gagné celte décoration, c'est votre cuisinière: c'est à elle que reviennent tons ces hommages! » En défendant les droits de ce pauvre cordon-bleu, dont le gouvernenoent a méconnu les services, n'est-ce pas un acte généreux qu'il accomplit, el la presse sainte de M. de Lamartine pourrail-elle faire mieux ?

Si dans une distribution de soupe, vous voyiez un homme vendre sa ration à son voisin , et apporter de nouveau sonécuelleà remplir, ne diriez- vous pas à cet appétit frauduleux : « Mon ami, vous larronnez la portion d'un autre! » Le pamphlet a-l-il tort, quand un homme, qui ayant reçu du gouvernement une charge en pur don, la vend el en sollicite une autre, il dil la même chose ? Souvent ce que vous prenez de la part du pamphlet pour une outrageante personnalité, ce n'esl qu'un acte de bienveillance, un bon conseil qu'il inflige. Ainsi, quand il voil un savant estimable bâtir un gros traité entre les deux branches d'un V, i! lui dil : « Monsieur, vous perdez, dans un travail stérile, votre esprit et vos veilles; » de même que vous diriez à un homme que vous rencontreriez semant des aiguilles dans un champ, qu'il perd son temps el sa marchandise. Ce savant s'irrite contre l'oCQcieux pamphlétaire, et prétend qu'il écrit en style de corpsde-garde; c'esl de rigueur : mais le pamphlet n'est-il pas meilleur pour lui en cette occasion que ce perfide ami qui lui caresse les oreilles de ces douces paroles : « Poursuivez, grand homme, pour le bien de l'humanité, le cours de vos recherches; vous avez déjà trouvé la bifurcation de l'V , peut cire finircz-vous par découvrir que l'O est elliptique, et l'I simple recliligne ? »

Et celle plume de pamphlétaire qu'il faut toujours tenir comme un glaive, croyez-vous qu'elle ne soit pas lourde à porter, qu'elle ne fatigue point les doigts qui la conduisent ? En ce moment je suis là, accoudé sur la fenéire de mon atelier, contemplant celte belle vallée de Nièvre qui s'emplit d'ombre, el ressemble, a\ec sa

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forêl de peupliers, à un cliatiip garni de gi^u^lesquos ('•pis rerls ; le soleil se couche derrière moi : ses derniers rayons allument, comme un brasier, les ardoises du moulin; ils illuminent la cime vacillante des peupliers, et bordent de franges roses les petits nuages qui passent à l'horizon. Dans le lointain, les pâles fumées du Pont-Saint-Ours, ondoient et s'en vont, emi)orléespar le vent, comme une procession de blancs fantômes qui défile. La Nièvre, cette laborieuse Naïade que les tanneurs forcent du matin au soir à laver leurs peaux, a fini sa journée ; elle se promène libre et tranquille entre ses roseaux, et clapote doucement sous les racines des saules. A cette heure si belle et si douce, je sens à ma vieille lyre de poète une corde qui se réveille. J'aimerais à décrire ces riants tableaux, et peut-être, du fond de cette encre immonde, aménerai-je quelque paillette d'or au bec de ma plume. Mais, hélas ! quand je voudrais peindre et chanter, il faut que j'écrive, que je martèle des phrases aggressives contre mes adversaires. Ce faisceau de flèches ébauchées qui est là sur ma table, il faut que je le garnisse de pointes. Quand mon ame s'emplit, comme ce vallon, de paix et de silence, il faut que j'y tienne la colère éveillée; quand je voudrais pleurer peut-être, il faut que je rie !...

Derrière cet'e verdure étrangère et cette traînée bleuâtre de collines que je ne connais pas, sont les premiers arbres qui m'ont abrité, les premières collines que j'ai foulées; c'est de ce côté que s'envolent mes pensées, semblables à des pigeons qui, lâchés sur une terre lointaine, s'enfuient à tire-d'aile vers le colombier natal. C'est là qu'est ma mère, mon frère, mes amis, tous ceux que j'aime et dont je suis aimé. Quelle destinée m'a donc éloigné de ces lieux? Pourquoi ne suis-je point là avec ma femme et mes enfants? Pourquoi ma vie ne s'y écoule-l-elle pas doucement et sans bruit comme l'eau claire d'un ruisseau ! Hélas ! ce même soleil qui s'est levé sur mon berceau, il ne se couchera donc point sur ma tombe! Maudits soient ces imprudenis perséni 13

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culeurs qui m'ont appris que j'avais une arme redoutable, en me forçant à me défendre I Loup féroce, c'est pourtant en iéctiant leur sang que cet appélil du sang m'est venu ! Et que m'importe à moi que ce journal prêche et que cet évêque fasse le journaliste ! Cruel pamphlet, laisse-moi un instant avec mes rêves! Ces oispaux aux plumes blanches et roses, tu les effarouches des éclats stridents de la plaisanterie. Laissez-moi passer et repasser la main sur leurs ailes; peut-être, hélas! ne reviendront-ils plus de sitôt , et d'ailleurs, ces messieurs sont-ils si pressés qu'on les fustige?

O mes amis ! que failes-\ous en ce moment? Tandis que je suis là, pensant à vous et entouré de vos chères images, vous entretenez-vous de moi sous vos tonnelles? Voici l'heure où ma mère se repose à l'ombre de son petit jardin ; je suis bien sûr qu'elle rêve de moi en arrosant ses fleurs; peut-être dit-elle mon nom à sa petite-fille! 0 ma mère, si je vous écris moins souvent, c'est ce dur métier de pamphlétaire qui en est la cause ; mais soyez tranquille, je n'attendrai point, pour vous revoir, que l'hiver ait mis entre nous ses neiges. Quand le ciel commencera à blanchir, que ces arbres se teindront de jaune, qu'un plus pâle sourire sera venu aux lèvres de l'automne, j'irai m'asseoir à votre foyer, et rajeunir ma poitrine à cet air que vous respirez. Ces beaux chemins, où j'ai tant rêvé, tant fuit de vers perdus, comme le chant dans l'espace , je veux me promener encore entre leurs grandes haies pleines déjà de pourpre el d'or, et toutes brodées de clochettes blanches! et ce sera pour la dernière fois peut-être...

Je veux encore écouter les (lots amis de ma rivière de Beuvron, el les écouter lougiemps. L'eau qui mord par le pied mon vieux saule de la petite Vanne, l'a-t-elle renversé? a-t-il encore à ses racines beaucoup de mousse cl de petites fleurs bleues? Je veux encore passer une heure sous son ombre, contemplant tantôt ces noirs rubans d'hirondelles qui llottent dans les cieux, tantôt ces Jongues traînées de feuilles jaunes qui s'en vont tristement «u cou-

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ranl de l'eau comme un convoi qui passe, et tantôt aussi ces p;Mes veilleuses, tant redoutées des jeunes filles, et qui sorlenl de terre semblables à la llamme de la lampe qu'il leur faudra bientôt allumer. Ces images de deuil plaisent à mon ame : elles la remplissent d'une tristesse douce et presque souriante. Je me représente l'année comme une femme phlhisique qui, sortant d'une fête, dépouille lentement et une à une les parures dont elle était revêtue, pour se coucher dans son cercueil. Mais adieu, ma mère! adieu mon vieux Clamecy ! on m'appelle ; je me suis fait l'exécuteur des colères de la société, et il faut que ma lâche s'accomplisse !

Eh ! que disais-je tout-à-l'heure ? que celte pénalité morale , appliquée par le pamphlet aux délits que les lois ne peuvent atteindre, produisait un résultat utile à tous.

Mais ce iii-st pas seulemcul dans ces petits duels d'homme à homme que le pamphlet sait omhattrc; il a une arme plus lourde que celle dn ridicule. Dans loules ces grandes luîtes où la liberté des hommes est mise en question, il est au premier rang, armé de sa bnime épée, el son elTorl est presque toujours décisif. Avant qu'il sût écrire, il faisait déjà des révolutions.

A Rome, une aristocratie avare et insolcnle a fait tomber le peuple du hailde la souveraineté dans la servitude, el de la servitude dans la misère. Un pamphlétaire seul ose venir en aide à celle foule qu'on tyrannise : c'est Caïus, l'aîné des Gracques ; il est du sang des oppresseurs, il a sa part de leur autorité usurpée, il est assez grand pour devenir le premier parmi eux ; mais ce cœur-là, serviteurs de toutes les autorités constituées, il ne battait pas comme les vôtres.

Tibérius s'arme du pamphlet — du pamphlet parlé, vous entendez — el il le fait éclater et retentir comme la foudre. Mais lui, ce n'est pas à des hommes comme les vôtres, comme vos bourgeois parvenus , comme vos notabilités inconnnucs, comme vos grands seigneurs brodés de laine, qu'il s'adresse : c est au

sénat, c'est aux consuls, c'est à tout le corps des patriciens, aux ancêtres des conquérants du monde ! Cette grande personnalité n'est pas trop vaste pour son étreinte, et longtemps il la tient pantelante et tout épuisée d'haleine, contre sa robuste poitrine. Il périt assassiné; mais la lutte n'est pas terminée.

Un autre pamphlétaire, le frère du premier, son frère par la destinée, hélas ! ainsi que par le sang, prend sa place ; il meurt comme lui , comme sont morts, du reste, la plupart de ceux qui ont pris la défense du peuple.

(Jui viendra maintenant au secours de cette multitude abandonnée ? Sa lâcheté et son ingratitude n'onl-elles point découragé tous ses défenseurs? Non! un troisième pamphlétaire grandit dans l'ombre; mais, à cette tribune où il doit monter, il y a deux marches, qui sont des cadavres, les cadavres de ses frères. Il y

monte cependant, et vous savez le reste. Mais ce sang ne reste

point infécond : le peuple est réhabilité ; il remonte enfin au rang dont on l'avait fait descendre. 0 Gracques ! Gracques ! — et que ne puis-je écrire ce nom comme je le prononce dans mon cœur — qui n'aimerait mieux mourir comme vous que d'être gras comme tant d'autres?

Mais, cette aristocratie défaillanle a besoin , à son tour, qu'on la protège ; c'est dans son sein même, comme au sein d'un cadavre éclosent les vers qui le dévorent, que sont ses plus redoutables ennemis. Catilina et un las de patriciens dégradés, tous gens perdus de dettes et de débauches, conspirent contre la République. Il leur faut, pour payer leurs créanciers, les dépouilles de l'univers, et, dans une orgie faite avec le sang d'un esclave, ils ont juré le massacre du sénat et l'incendie de Rome. Ils ont une armée d'assassins à leurs ordres ; ils comptent, dans le sénat , de puissants auxiliaires, à la lôle desquels est César, César déjà grand par sa parole avant de l'clre par son épée. Ils ont tous celte audace désordonnée qui décuple, comme la folie, la force des hommes.

et lance, ainsi que la poudre lance le boulH, tous les moyens (l'adion qu'on possède contre un obstacle.

Cette Rome si puissante, tandis que ses armées menacent l'Asie ei l'Afrique, que ses aigles sont aux extrémités connues du monde, elle va périr sous des poignards, comme un roi qu'on assassine dans sa chambre, tandis que ses gardes veillent aux portes du palais ; et ce grand sceptre avec lequel les patriciens gouvernaient les nations, va tomber tout entier aux mains d'un bandit. Heureusement, elle a pour consul un pamphlétaire. Cicéron monte à la tribune, et il accable Catilina de cet admirable i)amphlet connu sous le nom de première Calilinaire. Le brigand vaincu s'enfuit devant ces ardentes personnalités , comme devant l'épée flamboyante de l'ange s'enfuyait le premier homme. La conspiration péril avec son chef sous les coups de Pelreius , et la liberté peut encore se traîner, en boitant et en chancelant , jusqu'aux champs de Pharsale !

Maintenant, à la place de Cicéron, mettons VEchode la Nièvre avec son horreur des personnalités. Le voilà consul ; il est à la tribune ; écoulez ! ! D'abord il procède par un pompeux éloge de Catilina ; car, enfin , Catilina peut réussir. Il loue la noblesse de sa naissance , son courage , et même la faculté qu'il a de bien sup[)orter le Fa'erne ; puis il ajoute : « Pères conscrits ! je vous dois la vérité, et j'aurai le courage de la dire tout entière. S'il était vrai que cet illustre patricien eut conçu le dessein de nous massacrer tous cl de brûler Rome, il ne serait pas tout-à-fait exempl de reproches. Mais , dans ce cas , j'ai la confiance qu'il reviendra à des senlinienls plus romains ; ses hautes vertus et ses anlécédenls nous en donnent la garantie ; quant à ces vils , à ces infâmes , à ces misérablrs prolétaires qui ont pris une pari quelconque au complot , il faut qu'on les égorge jusqvi'au dernier : le salut de la République l'exige! » Voilà comme r£c/io eût sauvé Rome.

Dix siècles s'écoulent , et le pamphlet s'est fait théologien. C'est

dans la bouche de Lulher et de Calvin qu'il a mis sa langue de fer. Le pape , ce roi en surplis qui courbait toutes les majestés du monde sous sa main bénissante , il est vaincu et presque détrôné par deux moines pamphlétaires ; tandis que la moitié de ses sujets lui échappe , l'autre moitié se désabuse ; car le coup que Lulher a porté à son infaillibililé , a retenti d'un bout de la chrétienté à l'autre. Le prestige qui entourait cette mystérieuse puissance est dissipé ; cet esprit d'examen qui avait fait triompher la religion chrétienne des absurdités du paganisme, et que les prêtres avaient étouffé lorsqu'ils n'en eurent plus besoin , il se réveille et secoue son flambeau au milieu des ténèbres du monde. L'Église, avec tous ses conciles , n'est plus assez forte pour imposer silence à la raison. Les rois agenouillés se relèvent , les peuples se relèvent ensuite. L'excommunication n'est plus qu'un tonnerre postiche qui lance à peine de loin en loin quelques impuissants éclairs , et le maître du monde chrétien , renversé de sa niche sublime, est redevenu ce qu'il n'aurait jamais dû cesser d'être, le chef de l'Église.

Mais, après avoir renversé la puissance des papes , le pamphlet , entre les mains de Biaise Pascal , renverse la puissance des jésuites. Cependant , Pascal , cet infâme pamphlétaire , il est un des hommes les plus vraiment chrétiens de son époque. Sa vie est simple et désintéressée comme celle d'un apôtre ; quand il parle des grandeurs de la religion chrétienne, cette plume de colibri , avec laquelle il écrivait les Provinciales , se change en une plume d'aigle. Sa pensée s'élève alors à des hauteurs où liossuel luimême n'a pu monter. Les jé.vuitcs sont vivaces , et ils ont repoussé de leur racines ; mais ces prêtres sinistres portent toujours à leur épaule le stigmate ardent dont les a marqués Pascal ; ils sont obligés de dissimuler leur nom. S'il rentrent en France , c'est à petit bruit , à l'aide de faux passe-ports et par des issues secrètes, et partout où ils se montrent , la clameur publique éclate contre eux. Sans le vieux pamphlet de Pascal , ces avides écornifleuis

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d honneurs , ditilluencc cl de richesses , au icu d'en cire encore à essayer, sur la populace de nos églises , l'efTct de leurs faux miracles el de leurs saints conlrouvés , seraienl depuis longtemps dans la plénitude de leur puissance , el le monopole de l'éducalion publique serait déjà entre leurs mains.

Mais, ai-je besoin, pour réhabiliter le pamphlet, de ces exemples choisis parmi les hommes. Scribes et Pharisiens de notre temps , vous connaissez sans doute l'Évangile ? N'est-ce pas que la morale de ce divin livre est bien aussi pure que la morale du Journal des Débats , et que celui qui l'a écrit pourrait bien être aussi honnête que vos congréganisles ? Cependant, le pamphlet s'y rencontre de page en page ; l'Évangile , c'est la ruche qui est pleine de miel , mais qui est pleine aussi d'aiguillons. Celle parole si calme , si sereine , quand elle développe les sublimes vérités du christianisme , celte parole qui devient presque licde quand elle exprime l'amour du ciel pour la terre , lout-a-coup vous l'entendez gronder, el la voilà qui éclate en sanglantes personnalités. Jésus-Christ, le meilleur des pères et le plus doux des maîtres , ce roi de tous , qui voulait qu'on laissât les petits enfants venir à lui , et qui abaissait , pour les b^nir, ses mains jusqu'à leurs blondes têtes , quand les Scribes et les Pharisiens viennent se heurter contre lui , il devient un pamphlétaire inexorable.

Jésus-Christ est beau , certes, quand sur la montagne il instruit celte multitude de pauvres gens qui ont quitté leurs maisons pour le suivre , et se sont enfoncés après lui dans le désert , sans s'inquiéter d'où le pain leur viendrait ; mais il n'est ni moins beau , ni moins grand , quand , tout resplendissant d'une sainte colère , il chasse du temple ces marchands qui en avaient fait une boutique, qui avaient transformé l'autel de Dieu en un comptoir ! Il est beau encore quand, brisant les lîls de cette dialectique captieuse où voulaient l'enserrer les docteurs de la loi , il les enferme à leui tour dans ses paraboles , et , armant de pointes de fer son intlexi-

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ble parole , il les fustige jusqu'à ce qu'ils saignent ; et encore , quanti il met à nu toutes leurs hypocrisies , qu'il écarte l'herbe et les fleurs sous lesquelles se cachaient ces hideux sépulcres, et qu'il montre au peuple la nourriture qui est au fond ! Et que ces colères du Christ ne nous étonnent point ! Il est bon, sans doute, plus qu'aucun homme ne peut l'être ; mais il n'y a point de véritable bonté sans haine des méchants, et de dévouement aux hommes sans indignation contre ceux qui les oppriment. Délier les chaînes sous lesquelles le genre humain est accablé et faire en môme temps honte à cette poignée de maîlres barbares qui l'ont réduit à ce misérable état , telle est la double lâche que Jésus- Christ s'est imposée.

Qui sait même si ce ne sont point ces victorieuses attaques contre le clergé biblique de Jérusalem qui l'ont conduit à son calvaire ? Celte coupe de fiel et de vinaigre qu'on lui fait boire , n'est-ce pas pour le pamphlétaire qu'elle est préparée ? Le peuple n'est point féroce quand il est abandonné à lui-même, et le peuple de Dieu ne pouvait être un peuple de barbares. Il refusait de croire à la divinité de Jésus-Christ, mais les vertus de l'homme privé et les enseignements sublimes du philosophe devaient racheter cent fois à ses yeux les torts du faux messie ; et quand bien même Jésus eût pris le titre de Fils de Dieu pour donner plus d'autorité à sa doctrine , à cette doctrine libératrice qui devait affranchir le genre humain , était-ce un peuple réduit en esclavage qui (levait lui en faire un crime ?

Olez de celte foule qui le suit à son calvaire , en le poursuivant de ses insultes , quelques Pharisiens et deux ou trois docleurs de la loi , et lous ces hommes égarés tomberont à ses pieds , et le supplieront de répandre sur eux ses divines paroles. Non , je ne puis croire autrement, c'est une haine de prêtres démasqués dans leur hypocrisie et froisi^és dans leur orgueil, qui a poussé les Juifs à tremper leurs ma'ns dans le sang du Christ I car les

DC PAMPHtET. Ufi

pi<*lres (le tous les cultes — les prêtres catholiques exceptés , cela va sans le dire — sont toujours les mêmes : ils pardonneront plutôt dix insultes faites à leur Dieu , qu'une insulte à leur personne. Malheur, éternellement malheur à qui les louche !

Du reste, si je ne craignais de blesser l'amour-propre de M. Dufélre en le comparant à Jésus Christ, je dirais que, comme ce divin pamphlétaire , notre digne prélat assaisonne toujours de quelques traits de satire les enseignements qu'il nous donne. A mon premier pamphlet je vous en lournirai la preuve.

Auprès des grands pamphlétaires que je viens de dire , M. Dufétre inclusivement, je suis assurément fort peu de chose, et rien si vous le voulez. Mais , à quoi me servirait-il d'être Cormenin ou Paul-Louis Courrier pour le résuilatqueje veux produire? Il n'est pas nécessaire d'avoir une hache pour couper quelques ronces; et qu'cst-il besoin d'être ouragan, quand on n'a que quelques cierges à éteindre ?

Je ne suis qu'un fétu, soil ; mais ce fétu, aucuns, quand il s'est logé sous leur paupière, l'ont pris pour une poutre. Vous, cependant , grand écrivains, faiseurs d'enthousiasme commandé, à quoi vos feuilles sont-elles bonnes ? Celles qui sont tombées hier de votre arbre , il vous serait aussi difficile de les retrouver, que les feuilles des bois que les ouragans du dernier hiver ont emportées. Ce las d'articles religieux que vous avez faits pour M. Dufétre , ont-ils ajouté un pouce à sa taille ? Vous l'avez aidé de tous vos efforts à monter sur son grand piédestal ; mais il est resté sur la première marche comme une statue que ses cables rompus ont abandonnée. Parce que vous ouvrez la bouche bien grand , vous croyez que vous faites beaucoup de bruit. Cette cloche que vous appelez voire journal , il y a dix ans que vous la sonnez , et vous ne vous êtes pas encore aperçus qu'elle n'a point de ballant. Il y a plus , médecins ignares, vos remèdes font un effet contraire à celui que vous en attendez : vos éloges blessent plus que voire

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blâme ; et je suis bien sûr que M. Dufôtres'en priverait volontiers, à !a condition que je lui ferais grâce de mes critiques.

Mais moi , si petit qu'il soit , mes pamphlets ont un résultat , et voilà ce qui excite votre colère. Que vous importerart , en effet , que votre ennemi parlât mal de vous , s'il s'adressait à un sourd ? Votre sainte , qu'est-elle devenue ? qui parle encore de ses miracles ? qui achète ses médaillons prolecteurs ? qui récite la prière de M. Gaume ? pourquoi se tient-elle , pauvre vierge délaissée , triste et boudeuse , dans sa chapelle ? Pourquoi M. Dufélre ne lui permet-il plus de voir personne ? N'est-ce pas parce que mes pamphlets l'ont réduite à l'expression qu'elle doit avoir, à une pincée de poussière ? Pour M. Dufélre , s'il est un peu descendu dans l'admiration publique , je ne m'en attribue point le mérite ; il s'élevait sur la pointe des pieds pour se grandir, il ne pouvait longtemps se maintenir dans celte position fatigante : ses talons sont retombés sur le sol ; cela devait arriver tout naturellement , et sans que personne s'en mêlât. Mais vous, ses porte-plumes , n'avez-vous pas subi un peu, sans vous en apercevoir du reste , l'influence de mes pamphlets? Ces pétarades d'articles religieux que vous lâchiez à chaque instant , ne me semblent pas aussi fréquentes , et vos tartines de pain bénit ont un peu , je crois , diminué de longueur ; quand je n'aurais produit que ce résultat, vos abonnés me devraient une couronne.

Ce nom de pamphlétaire que vous me jetez , je le ramasse ; je m'en fais un titre de gloire. Dire la vérilé aux hommes , c'est , quoique vous en écriviez , un noble métier. Peu m'importe que quelques vieilles cigales et deux ou trois scarabées qui n'ont plus d'ailes, fassent bourdonner autour de moi leurs petites colères ; j'ai la conscience d'avoir fait un bon usage du peu d'intelligence que Dieu m'a départi. J'aime mieux être en paix avec moi-même qu'avec autrui , et je préfère mon estime à celle d'un ramas de badauds qui ne me connaissent ni ne me comprennent.

DU PAMPntKT.

Comme écrivain , qu'onl-ils à me rcprocii^r ? J'ai toujours pris parti pourjc.faibie contre le fort , toujours demeuré sous les lentes déchirées des vaincus , et couclié à leur dur bivouac. J'ai bien , à la vérité , biffé quelques épithètes trop somptueuses que certains ajoutaient à leurs noms ; j'ai bien crevé à quelques amours-propres bouffis leur vessie; mais les gens que j'ai traités ainsi , ils étaient du parti qui nous est opposé , et j'avais le droit de rogner leur importance. Je n'ai point outrepassé , envers eux , les droits de la guerre : quand ils se plaignent de moi , c'est comme si un vieux kaiserlick se plaignait d'avoir été blessé à Auslerlitz par un soldat français.

Ce sont des personnalités , soit ; mais chacun a sa manière de faire la guerre : les uns tirent à ceinture d'homme et sur les masses, moi je choisis mon ennemi et je l'ajuste. Quand c'est un personnage empanaché qui passe à ma portée , je lui donne toujours la préférence.

Je n'ai qu'un nom ignoré , perdu parmi ces noms que la cité roule tous les jours dans sa vaste bouche; toutefois , j'ai la prétention de croire que ma plume est utile à quelques-uns. La haie est humble , ses rameaux trempent dans l'herbe ; mais elle pique de ses épines le malfaiteur qui veut envahir l'héritage d'autrui ; elle donne ses fleurs sauvages à la bergère qui passe , et les petits oiseaux tressent en sûreté leur nid entre ses branches : j'aime mieux être une humble haie qu'un grand arbre inutile. Celui qui fait un métier infâme , c'est celui qui vend au pouvoir un vieux couton de plume dont une pauvre femme ne voudrait pas pour balayer son fojer ; celui qui , dans un intérêt d'argent , passe sa vie à mentir et à tromper : et celui-là , je ne voudrais pas être à

sa place.

Donc je suis un pamphlétaire ; mais suis-je bien un impie , ainsi que les prêtres voudraient le faire croire à leurs béates? Un impie selon la religion des prêtres , je ne m'en défends pas , mais . selon colle de Jésus-Christ , je proleste. El qu'est-ce que le

juge suprême , si je comparaissais demain à son tribunal , aurait donc tant à me reprocher ? Je n'ai point empli mes mains d'argent; je n'ai point trafiqué de ma pensée : je l'ai donnée aux hommes telle que Dieu me l'envoyait , comme l'arbre leur donne ses fruits. J'ai pris des mains de Dieu ma ration de pain quotidien , sans jamais lui en demander une plus grosse. Quand ce pain est noir, je ne me plains point ; quand il est blanc , je le mange de bon appétit; mais , blanc ou noir, je n'en laisse jamais pour le lendemain; je vais droit devant moi sans regarder en avant, sans regarder en arrière , ne cherchant qu'à éviter le caillou qui est âmes pieds, et ne l'évitant pas toujours. Lorsque je rencontre une mauvaise herbe sur mon chemin, je l'arrache; quand c'est une bonne graine , je fais un trou en terre et je l'y dépose. si elle ne vient pas pour moi , elle viendra toujours pour un autre. Je fais comme le papillon qui jouit de l'été sans songer que l'hiver est au bout , et , pour les quelques jours qu'il a à rester sur la terre , ne se donne pas la peine de se bâtir un nid. J'engage mes enfants à faire comme moi : je leur lègue mon exemple ; c'est la meilleure des richesses, et pourcelle-là, du moins, ils ne paieront pas de frais de succession. Je prie rarement Dieu, et voici pourquoi : parce que Dieu sait mieux que moi ce qu'il doit faire ; parce que je crains de lui demander des choses qui ne me soient pas bonnes ; parce que , sans que nous le lui demandions, tous les matins il fait lever son soleil , et tous les ans il couvre la terre d'herbes , de fruits et de moissons ; enfin, parce que Dieu , du moment qu'il nous a créés, est obligé de pourvoir à nos besoins, et qu'il ne peut ressembler à ces mauvais pères qui, ayant fait un enfant , vont l'abandonner à la porte d'un hospice. Je ne l'adore pas non plus , parce qu'il n'a pas besoin qu'on l'adore; parce que l'homme ne peut rien pour sa satisfaction , parce que , d'ailleurs , ces hommages que la foule lui adresse, ce sont les adulations de créatures intéressées , qui veulent aller en paradis ; mais quand j'ai un sou qui ne me sert pas , je le donne à un pauifrc

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J'ai dit ce que j'étais; que ceux qui rn'appcilcnt impie racontent sincèrement ce qu'ils sont, et on verra qu'ils ont moins de religion que moi !

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A M. DUFËTRE

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