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DISTRIBITIOM DE PRIX
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^'''SS^^^'^ocT esl un mois bien cher aux enfants : quand <;v>ï»;|i î ^if^^^^ j'étais écolier, je passais à implorer son retour
SSi^ciSS'es onze autres mois de l'année. Pour moi <;:?>8?^*i5**SB<fe.c'élail lemois des vacances; pour les autres. '^^.^-f^f^^^c'élait le mois des couronnes. Si au lieu de ce tronçon de plume j'avais un bout de crayon sous la main, je placerais le mois d'août sur la couverture de ce pamphlet, portant une
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couronne verte à son bras gauche, cl, dans sa main dreile, un mauvais volume habillé, comme un épicier qui va à la cour, d'une superbe reliure; ou, peul êlre, le représenterais-je sous la ligure de cinq à six tambours battant aux champs et d'une pièce de trente sous tombant d'un premier ou d'un deuxième étage, empaquetée dans un morceau de l'Echo de la Nièvre.
On était donc au mois d'août; les Ignorantins, parés de leur robe du dimanche, tons d'un noir inusité et sans tache, distribuaient des couronnes à leurs deux ou trois cents néophytes. VEchode la Nièvre a oublié de dire que c'était une cérémonie touchante; cependant, elle était d'autant plus touchante, celte année, que M. Dufétre, en simple tonsure et dépouillé des rayons de l'épiscopat, y assistait. Du moment que M. Dufétre y assistait, il est inutile de vous dire qu'il y prêcha. Vous connaissez assez • l'illustre prélat pour savoir qu'il n'est pas homme à se tenir, durant toute une cérémonie, les lèvres closes; sa parole abondante et facile l'étoufferait. Comprimez, par une forte résistance , ce jet d'improvisation, et fermez la bouche au saint prélat avec une pièce de laffetas d'Angleterre, il parlerait soit par les narines , soit par les oreilles.
M. Dufétre, donc, commença un plantureux sermon sur les différents mérites des Ignorantins, et sur l'excellence de l'éducation qui s'élabore dans leur petite jésuitiére. Jusque-là, tout était bien, si ce n'est que le sermon était quelque peu décousu, peu riche d'idées, assez pauvre d'expression, et que l'éloge y était hyperbolisé comme si M. Dufétre eût parlé de lui-même. Mais enfin, l'école des Iguoratiliris est aussi celle de l'évêque ; il est bien permis à un marchand d'étoffes de préconiser l'excellence de son stoff ou de son madapolam, et à un épicier d'exalter son huile à quinquet ou son gruyère; cependant, la concurrence a ses droits comme toute autre guerre. !1 ne faut point dénigrer le commerce qui contrarie le nôtre; faites votre enseigne aussi brillante (lue vous le voudrez, mais ne couvrez pas de boue celle de votre voi-
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sin : cela ne sied pas à un industriel bien élevé, surtout quand il a l'honneur d'appartenir à l'église.
C'est là pourtant ce qu'a eu l'iionneur de faire M. Dufôtre ; aussi j'avais mes raisons quand je vous disais qu'il épiçait toujours ses sermons d'un peu de pamphlet. M. Dufélre, qui trouverait fort mauvais qu'on l'appelât marchand de messes, marchand de cierges, marchand d'enterrements, marchand de livres, ne craint pas de faire entendre que les maîtres d'école laïques sont des marchands d'éducation: eux, ils n'enseignent que pour gagner de l'argent; les Ignorantins, au contraire, se consacrent par dévoûment à l'éducation de la jeunesse : ce sont des mendiants; c'est pour l'amour de Dieu, gratis pro Deo, comme nous disons, nous autres mauvais latinistes, qu'ils font l'école ; ils ont rompu avec toutes les jouissances d'ici-bas ; ils se nourrissent de légumes ; ils n'ont pour vêlement qu'une robe de bure : voilà pourquoi leur enseignement est supérieur à celui des maîtres d'école laïques, espèce vorace qui se nourrit de chair et qui porte des redingotes. En douter le moins du monde serait un péché mortel, une hérésie à faire destituer un sacristain.
Tout ce que M. Dufélre avance relativement à la toilette et à la manière de se nourrir des Ignorantins, je le lui accorde volontiers. Oui, il est vrai que les Ignorantins mangent des légumes : je les ai vus plusieurs fois de ma fenêtre circuler entre cette verdoyante allée de laitues que forment, à la revenderie, les boutiques des jardinières, et acheter des artichauts et des asperges ; je ne saurais dire, par exemple, à quelle sauce ils les ont mangés. Oui, il est vrai encore que les Ignorantins portent une robe de bure, et même ils ont un air assez grotesque sous cet accoutrement ; j'accorderai, de plus, à M. Dufêtre qu'ils se coiffent d'un tricorne. Je ne sais si c'est parce que je suis un ancien maître d'école ou que j'ai l'esprit un peu tortu, mais cela ne me semble pas établir la supériorité de l'enseignement ignoranlin mieux que la position des deux os de sainte Flavie dans les cataconibes n'établissait la pa-
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rente de cette vierge avecDomilien. Je préférerais que M. Dufétre nous affirmât que les Ignoranlins savent la grammaire; car, enfin, ils ne passent pas d'examen, et une robe de bure et un tricorne, quelque respectables que soient ces objets d'habillement, ne rne semblent point de nature à remplacer un diplôme.
Quant au reproche qu'adresse M. Dufélre aux maîtres d'école d'enseigner pour gagner de l'argent, il ne vaut guère la peine qu'ils s'en justifient. Si le vertueux prélat n'eût été pressé par le démon de l'improvisation qui lui crie sans cesse : « Parle, Dufêlre, parle, parle, quand bien même tu n'aurais rien à dire! » il eût trouvé beaucoup mieux que cela. Cependant, en ma qualité d'ancien maître d'école, — comme dirait un épicier en gros , — je prie mes confrères de permettre que je dise un mot pour eux à l'oreille de M. Dufêtre.
Il est vrai, M. Dufêtre, que les maîtres d'école enseignent pour de l'argent ; mais, trouvez-moi, dans la société, une profession où l'on ne travaille point pour de l'argent, et je vous achèterai tout votre onguent contre la morsure de la vipère noire. De bonne foi, croyez-vous que le couvreur irait se suspendre aux flèches de vos cathédrales, si vous ne lui payiez point sa journée? le graveur qui vous a fait ces médailles à votre effigie que vous distribuez aux enfants qui sont bien sages et même à ceux qui ne le sont point, s'est-il contenté de vos bénédicticns? vos prêtres ne disentils point la messe pour de l'argent? vos chantres ne psalmodiontils pas les vêpres pour de l'argent? ces pelottes de graisse que vous appelez vos chanoines, ne s'arrondissent-elles pas pour de l'argent ? et vous-même, est-ce pour des coquilles de noix que vous faites le métier d'évêque?
Quand vous n'étiez que prédicateur, votre parole n'élait-elle pas salariée comme celle de l'avocat, comme celle du crieur public? chaque goutte de sueur qui tombait de votre front ne se changeait-elle pas pour vous en une parcelle d'or? et cela, je ne vous en fais pas un reproche : les choses iront ainsi tant que le
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pain ne se ramassera pas à pleines corbeilles dans les sillons, que le vin ne découlera point à flots des ceps, et que les maisons ne pousseront point de terre comme l'herbe, toutes décorées, toutes meublées et pourvues de cheminées fumivorcs. Tout l'inconvénient qu'il y a, c'est que certains gagnent dix mille francs par an, avec une indemnité déroute de deux mille francs, à se prélasser dans un chœur, tandis que d'autres retirent à peine quelques livres de pain noir du travail de toute leur journée ; mais, assurément, ce ne sont pas les maîtres d'école qui s'engraissent de la portion des autres.
Je persiste donc à croire que ce n'est pas une raison, parce qu'on exerce un métier pour de l'argent, pour qu'on l'exerce mal; il me semble, au contraire, que plus on est intéressé à bien faire une chose, et mieux on la doit faire. C'est, du reste, l'opinion de Dieu qui, pour nous engager à faire de bonnes œuvres, nous les paie en fclicilés étemelles. Quant aux choses qui se font pour l'amour de Dieu, elles sont toujours assez mal faites : que M. Dufétrc me permette de lui en citer un exemple, il m'excommuniera après s'il le veut.
Un capucin entra dans la boutique d'un barbier, et le pria de le raser pour l'amour de Dieu ; ce barbier prit le rasoir avec lequel il rasait pour l'amour de Dieu , un rasoir rouillé, édenlé, dont vous ne voudriez pas, si vous étiez muletier espagnol, pour raser votre mule, et il se mit à en raboter le menton du capucin. Ce n'est pas une petite besogne que de faire la barbe à un capucin , même avec un bon rasoir ; depuis un quart-d'heure, noire pauvre saint homme était à la torture. Cependant, comme il avait de très bonnes raisons pour se débarrasser de sa barbe, il prenait son mal en patience, et môme il l'offrait à Dieu. C'était sans doute un mauvais cadeau à lui faire; mais enfin on ne peut offrir que ce qu'on a. Sur ces entrefaites, un chat, le chat bien-aimé du barbier, se mit à miauler, dans l'arriére-boulique, d'une manière lamentable, et le barbier de demander co que cela signifiait, lîélas
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monsieur, dil le capucin, c'est sans doute un pauvre chat qu'on rase pour l'amour de Dieu.
Or, je ne vois pas de raisons pour que l'amuur de Dieu fasse plulôt merveille dans une école que sur un menton de capucin. Dernièrement, M. Dufètre demandait une indemnité de tournées au conseil général. Si on lui eût dit: « Celui qui travaille pour l'amour de Dieu fait mieux que celui qui travaille pour de l'argent; or, nous vous refusons l'indemnité que vous nous demandez, afin que faisant vos tournées pour l'amour de Dieu, vous les fassiez mieux, » comment eùt-il trouvé cet argument ?
Mais non, Monsieur Dufêlrc, les Ignorantins ne travaillent point pour l'amour de Dieu ; ils ne sont point des mendiants; je les justifie, moi, du mauvais compliment que vous leur faites. Comme vous semblez ignorer quelle est leur position, permettez que je vous en instruise: d'abord, les frères ignorantins reçoivent six cents francs par tricorne, ensuite ils sont logés cl meublés gratis ; ils vivent en commun comme les fourmis et les soldats , et leur uniforme, s'il ne leur est pas donné, ne leur coule pas cher. Il s'en suit de là qu'une marmite de six frères ignorantins a trois mille six cents francs environ pour se faire bouillir: il me semble que six personnes dont le salaire s'élève à une pareille somme, leur logement et leur habillement prélevés, ne travaillent point pour l'amour de Dieu ; si vous priez M. Charles Dupin de vous faire une statistique à ce sujet, vous verrez qu'en France et ailleurs, sur dix ménages, il n'y en a pas qui ait à sa disposition un aussi gros revenu. Prenez un sous-préfet, par exemple : le ménage d'un sous-préfet se compose d'au moins six personnes; cependant un sous-préfet de l'espèce commune ne louche pas plus de trois mille six cents francs par an, et sur celte somme, il faut qu'il représente, qu'il se galonné, qu'il donne de temps en lemps des soirées, et qu'il illumine son hôtel le jour de la félc du roi; il faudrait conclure de là qu'un sous-préfet travaille pour l'ainour de Dieu. Il est vrai d" dire aussi que, d'après la manière
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donl certains adminislrenl leur arrondissemenl, on pourrait le croire. Ainsi donc, la position pécuniaire d'un Ignoranlin qui travaille pour l'amour de Dieu, correspond à celle d'un souspréfet, c'est-à-dire de Ihomme le p!us notable d'un arrondissement. Quant à la robe de bure dont ils sont enveloppés, comme ils ont probablement une chemise par dessous, ils n'en sentent pas les aspérités. C'est un vêtement commode et chaud qui préserve très bien des intempéries des saisons, et qui n'a pas du tout l'inconvénient d'empêcher de jouir des choses de la vie. Et le tricorne? dites-vous. — Le tricorne, j'en conviens, est une vilaine et incommode coiffure ; j'aimerais autant avoir un auvent sur la tète; mais enfin, si j'avais une femme à presser entre mes bras , ma mère ou ma tante, par exemple, je trouverais très bien moyen de m'en débarrasser, et d'ailleurs on ne couche pas avec un tricorne. Mais nous autres, maîtres d'écoles, qui travaillons pour de l'argent, quelle est notre position, je vous prie? oseriez-vous la mettre en parallèle avec celle des Ignorantins?J'en appelle encore ici à M. le baron Charles Dupin. Nous avons beau nous faire sonneurs de cloches, préconiseurs, tambours de la garde nationale, beau vendre du Iresson et des lacets, sur dix d'entre nous, il n'y en a pas un qui puisse élever son revenu jusqu'à six cents francs; et pourtant chacun de nous a une femme, un marmot , deux marmots, irois marmots et davantage encore, car la misère est très prolifique. De notre portion déjà si congrue, il faut que nous retranchions chaque jour quelques bouchées de pain pour acheter des ménages aux filles et faire apprendre un métier aux garçons. Ce n'est pas tout, il nous faut un habit propre pour chanter le dimanche au lutrin, et un parapluie pour aller le jeudi aux conférences; encore, ce jour-là, sommes-nous obligés, à moins que nous n'apportions, comme le berger qui va aux champs, notre pain dans notre poche, de prendre un repas à l'auberge, et nous, nous n'avons point de frais de tournées. Vous conviendrez (]ue si nous ne travaillons que pour gagner de l'argent, nous avons
bien mal choisi notre profession, et que nous aurions tout aussi bien fait de nous mellrc évoques.
Votre Ignoranlin est tranquille et repu dans son petit monastère, comme l'était le rat de La Fontaine dans son fromage de Hollande ; personne ne vient l'y tourmenter, et s'il n'y engraisse, il faut qu'il y mette une mauvaise volonté bien décidée. Mais pour nous, ces lâches et ignobles oppressions qui foulent toute position subalterne, viennent encore s'ajouter aux mille privations de l'indigence. La faim n'est pas notre plus cruel ennemi : nous sommes les souffre-douleurs de la commune; le maire du village nous vexe d'une façon, le conseil municipal nous vexe de l'autre, les parents de nos marmots nous vexent chacun à la sienne ; le curé, de son côté, qui n'aime guère l'université et qui aime beaucoup les jésuites, se fait presque un cas de conscience de nous persécuter autant que cela lui est possible. Malheur à celui d'entre nous qui fait mine de se rebiffer contre sa suprématie, qui ne laisse pas pacager librement les poules du pasteur dans son petit jardin, et qui ne le salue pas d'aussi loin qu'il l'aperçoit et même avant qu'il lait aperçu ! il vaudrait mieux pour lui qu'il mît le feu à l'hôtel communal. Il n'est pas trop tôt qu'il fasse un paquet de son mobilier et qu'il déloge : car s'il tardait trop il délogerait ruiné. Voilà quelle est notre position. Diles-nous, maintenant si rignoranlin auprès de nous n'est pas un grand seigneur, un véritable nabab. Et encore ce pain si dur que nous mangeons et que, pour broyer, il nous faut des dents de fer, vous avez l'air de nous le reprocher ; mais vous voulez donc que, comme les bêles fauves, nous vivions de l'herbe qui croît le long des chemins, ou, comme les oiseaux, des fruits sauvages que les buissons font édore!
Nous, si nous savions prêcher, que dirions- nous donc des évêques? De vous prélats, ou de nous autres maîtres d'école, lesquels gagnent le mieux leur salaire? Nous sommes là du malin au soir, entre vingt groupes qui glapissent comme une meute, à faire marcher celte lourde et paresseuse machine qu'il= appel-
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lent une école mutuelle, à enfoncer, comme u i manœuvre cnfonc e un coin dans un Ironc d'arbre, des lettres et des syllabes dans ces durs cerveaux d'enfants, à nous fêler la poitrine et à nous aigrir le sang dans des explications fastidieuses et cent fois répétées ? Le pauvre cantonnier peut quitter un moment sa pioche pour serrer la main à une vieille connaissance qui passe et qu'il n'avait pas vue depuis longtemps; le maçon sur son échafaud tourne la tète et suit longtemps dans la foule une jeune fille qui l'a salué d'un geste ami ; le compagnon serrurier, en faisant descendre et monter sa branloire, rêve de sa patrie absente et du jour où il reverra sa mère ; le tailleur, en cousant son paletot , rencontre quelquefois un bruyant hémistiche qu'il fait sonner longtemps en lui-même, comme le paysan fait sonner une pièce d'argent pour s'assurer qu'elle est de bon aloi ; et quelquefois aussi il lui arrive de saisir dans un pli de son drap, une rime bégueule qui lui a longtemps fait la nique ; mais nous, il faut que nous veillions sur notre pensée comme la sentinelle veille sur le terrain confié à sa garde, que nous en écartions impitoyablement tout rêve, tout souvenir, toute idée étrangère à notre école ; que nous regardions et que nous parlions à la fois ; que nous domptions celui-ci, que nous stimulions celui-là; que de ce côté nous maintenions l'ordre, et que de cet autre nous hâtions le progrès ; qu'à nous seuls, en un mot, nous fassions la besogne de trois. Plusieurs d'entre nous sont doués de brillantes facultés , mais quand leur intelligence voudrait s'envoler vers de pures et hautes régions, il faut qu'ils la clouent par les ailes aux planches de leur estrade; ils ont un outil d'or, et ils ne peuvent remuer avec que des fanges et des graviers. Vous, cependant, nos seigneurs les évêques, que faites-vous pendant ce temps? Vous pérorez dans une chaire, vous faites les petits dieux sous un dais, vous vous faites encenser par des lévites, ou bien encore, vous exilez d'un trait de plume quelque vieux prêtre d'une paroisse amie ; pour cette rude besogne, le gouvernement vous alloue dix mille
francs par an ; mais vous n'êtes gens à vous contenter de si peu de chose. Vous voyagez une fois par an ; quand vous avez fait une cinquantaine lieues, vous revenez, accablés de fatigue, vous reposer dans votre palais, et pour celte pénible expédition vous n'exigez pas moins de deux mille francs Vous appelez cela des frais de tournées. Hélas! combien d'entre nous seraient au comble de leurs vœux, si, pour leur labeur de toute une année, ils recevaient seulement la moitié de ce que vous gagnez en huit jours, à déjeûner, à dîner et à fournir des courses triomphales.
Direz-vous que est votre capacité qu'on rétribue si magniQquemenl? Où avez vous pris qu'il faille plus de capacité pour être évêque que pour être maître d'école ; un bon instituteur doit tout savoir, même un peu de théologie; mais un évêque, la théologie exceptée, que faut-il qu'il sache? De bonne foi, croyez-vous qu'il ne soit pas plus diflTicile de faire un bon arilhmélicien ou un bon grammairien que de faire des saintes huiles ! Je parie que M. Dupin aîné ferait bien dix évêques, mais je le défie de faire un maître d'école. Prétendez-vous que c'est à l'utilité de vos fonctions qu'on proportionne le chiffre de vos appointements. Eh bien ! détrompez-vous une seconde fois : de ce côté-là nous avons encore sur vous l'avantage. Le diocèse a été quatre mois sans évêque, personne ne s'en est aperçu. Les cloches sonnaient, la grand'messe se disait, les femmes allaient à confesse comme si de rien n'eût été ; il y avait en ville un prêtre de moins, et depuis que vous êtes arrivé, il y a un prêtre de plus, voilà tout. Mais si le diocèse restait quatre mois sans instituteurs, croyez-vous que ce serait la même chose? L'année prochaine, donc, ne nous accusez plus d'enseigner pour gagner de l'argent, car vous voyez que nous avons de quoi vous répondre.
Un évêque pur et simple, c'est-à-dire un évêque qui, au lieu de nous être envoyé par Dieu, nous eût été envoyé par le ministre des cultes, s'il avait assisté à la distribution des prix des écoles chrétiennes, eût assisté également à celle des écoles communales,
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OU bien il n'eût assisté ni à l'une ni à l'aulre. Celle préléronce donnée publiquement aux gens de sa robe sur les laïques dans des choses sans rapport avec la religion, ne convient pas à un prélat. Sa crosse est faite pour lui servir de canne et non pour cire mise comme l'épée de Brennus dans une balance. Un évcque représente Dieu sur la terre; du moins c'est ce qu'ils prélendent, puisque comme Dieu, ils se font appeler monseigneur. Or, Dieu est l'impartialité même; il n'a pas assisté, que je sache, plus à la distribution de prix des Ignoranlins qu'à la nôtre, il a fait pousser du lierre et des dahlias pour les lauréats de nos écoles aussi bien que pour ceux des prêtres ; mais M. Duféire ne fait point les choses comme ses confrères, du moins comme ceux de ses confrères qui les font convenablement. Il ne s'est point conlenlé des actes de parlialilé que je viens de dire; pour amener l'eau au moulin des Ignoranlins, il s'est avisé d'un moyen qui prouve combien il est fort en réclame, et quelle bonne maison il eût faite, si Dieu, au lieu de le mettre dans les ordres, l'eût mis dans un commerce quelconque. Il termine son sermon à peu près en ces termes :
« Et maintenant, mes enfants, je vais vous apprendre une « bonne nouvelle : chaque dimanche il sera dit pour vous une « messe spéciL'e dans la chapelle de l'Oratoire ; vous y entendrez « une instruction destinée pour vous, exprés pour vous. Pour ne € pas restreindre ce bienfait aux élèves de l'année où nous com- « mencerons, les anciens élèves des frères, ceux qui auront quitté « l'école depuis deux ans, trois ans, seront admis à y assister; je » viendrai quelquefois au milieu de vous; mais le jour de la « Saint-Nicolas, je vous retiens, je serai votre convive, et je dirai «I moi-même la messe du jour. »
Assurément, si les Ignoranlins ne font mention dans leurs futurs prospectus de ce double avantage , — la messe spéciale des dimanches et la messe de Saint-Nicolas dites par M. Dominique
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Dufélre en personne, — je les liens pour les gens les plus désintéressés du inonde.
Que M. Dufétre veille à l'instruction des petits enfants, cela est bien , très bien ; cette sollicitude est d'un bon évéque ; il se rendra ainsi plus agréable à Jésus-Christ que par ses entrées triomphales, car Jésus-Christ disait : Sinite parvulos ad me venire. Mais quand il parlait ainsi, il ne faisait aucune distinction entre les enfants des diverses écoles de Jérusalem ; pourquoi donc M. Dufélre étabiit-il une distinction entre les diverses écoles de Nevers? Est-ce qu'il tiendrail. par hasard, à ce qu'on ne le confondit pas avec Jésus-Christ? M. Dufélre n'est-il pas Tévéque de tous, et payé par le gouvernement pour l'élreîNos enfants ne sont-ils pas du diocèse aussi bien que ceux des écoles chréliennes? Puisqu'il ne veut élre que la moitié d'un évéque, pourquoi exige-t-il des honneurs comme si en lui il y avait deux prélats? pourquoi forcet-il nos magistrats de l'escorter, quand, aux jours solennels, il atllche publiquement son mépris pour les établissements de la commune ? S'il négligeait d'instruire nos enfants, nous prendrions la chose du côlé le moins mauvais ; nous dirions : « Dieu nous a envoyé là un évoque bien peu soucieux du salut de ses ouailles; mais il est lellement occupé de ses éditions de petits livres, qu'il qu'il n'a pas le temps de songer aux besoins de son diocèse : on ne peut faire tant de choses à la fois. » Mais quand M. Dufétre donne aux élèves de ses Ignorantins une instruction chrétienne plus développée, et qu'il interdit aux nôtres d'en proGter, ceci passe 1h plaisanterie. Que lui ont donc fait ces pauvres petits? Cet intrépide soldat d'Israël ne se sert-il doncdeses armes noircies que contre les enfants? Puisqu'il est l'envoyé de Dieu, qu'il nous montre donc au moins une inslruclion de Dieu qui lui recommande d'agir ainsi. Si les enfants de nos écoles prolitaienl de ses instructions, est-ce que la part des Ignorantins en serait moins grosso? Je voudrais bien voir qu'un homme qui va une lanterne à la main m'empéchàl de le suivre, de peur que je ne m'aidasse de
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son falot. Le paradis est assez grand , sans doule, pour les élèves des écoles communales et pour ceux des écoles chrétiennes ; les premiers peuvent bien y être admis sans prendre la place des autres. L'enseignement mutuel vaut peu de chose ; mais est-il ex-' communié par le pape, pour qu'on lui défende l'église? Si M. Dufétre a les clefs du saint lieu, ce n'est pas pour l'ouvrir à ses favoris et pour le fermer à ceux qui lui déplaisent. Les juifs n'excluent point les étrangers de leurs synagogue ; en vertu de quel droit M. Dufétre exclurait-il de l'église des enfants catholiques? Si ces pauvres petits sont damnés à cause de rinsuffisance de leurs lumières, M. Dufétre, qui leur a refusé une instruction plus complète, qui leur a bouché, pour ainsi dire, les oreilles, n'en est-il point responsable? Que son auguste personne aille en paradis pour avoir sauvé bon nombre d'ignoranticoles, soit; mais il aura au moins un prlit doigt en enfer pour avoir laissé perdre, faute d'instruction, les âmes de nos écoles communales.
Que ne suis-je un des Instituteurs de la ville 1 tous les dimanches, à l'heure où se dit la messe spéciale, je me présenterais avec mes élèves à la porte de l'Oratoire. Si M. Dufétre nous faisait repousser par la hallebarde de son suisse, nous nous agenouillerions autour de l'église, et je dirais à Dieu : « Mon Dieu, bénissez-nous vous-même, puisque notre évcque ne veut pas nous bénir! Si ceux qui sont là-dedans sont les élus de M. Dufétre. faites-nous la grâce d'être les vôtres : cela nous conviendra !out autant ! »
Si c'est pourachalander les écoles chrétiennes que M. Dufétre opéra ainsi, il emploie là un mauvais moyen, un moyen qui achèvera de le désachalander lui-même. On achalandé une école par l'instruction qu'on donne à ses élèves, non par l'inslruclion qu'on empêche de recevoii" aux élèves de ses concurrents. M. Dufétre abuse de ses fonctions. S'il peut dire aujourd'hui : « Les élèves des écoles chrétiennes seront seuls admis à telle insirucliun
ni le
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religieuse,» qui l'empêchera de dire demain : « Les enfants des écoles chrétiennes seront seuls admis au sacrement de la confirmation? » Alors, qu'il dise donc tout de suite, pour avoir plus tôt fait: « Hors des écoles chrétiennes, point de salut, » et qu'il le fasse mettre dans les traités de théologie. Si le procédé de M. Dufétre est légal , il n'est pas juste ; or, il me semble que la justice devrait être la légalité des évéques. Supposons que le conseil municipal décide qu'il sera formé une petite bibliothèque à l'usage des enfants où les élevés de l'enseignement mutuel seront seuls admis, M. Dufétre ne réclamerait- il pas, et aurait-il tort de réclamer?
Si j'étais Jésus-Christ , je ne voudrais pas qu'on fit des réclames avec mon corps et mon sang. Quand le prêtre, chargé de dire la messe spéciale, m'appellerait sur son autel , je lui dirais : Ouvre toutes grandes les portes de ta chapelle, et admets tout le monde à la messe, sinon je ne descends pas ; ou bien, si je descends, ce sera pour te mettre toi-même à la porte , comme, il y a dix-huit cent quarante-trois ans, j'ai mis les vendeurs à la porte du temple.
Quant à votre messe de saint Nicolas dite par vous en personne, un mot d'explication à ce sujet, s'il vous plaît. De bonne foi, croyez-vous qu'une messe dite par vous ait plus de valeur, pour ceux qui y assistent, qu'une pauvre messe de village? dans une hostie consacrée par vos augustes mains, y a-t-il plus de corps et de sang de Jésus-Christ que dans une hostie convicrée par un simple prêtre ? saint Joseph avec la sainte Vierge sont-ils par supplément dans la vôtre? Mais, s'il en était ainsi, que serait-ce donc d'une messe dite par un cardinal, et surtout d'une messe dite par le pape? Sans doute, vous n'en êtes pas arrivé à croire que votre messe vaille mieux que celle des curés. Si vous le prétendiez, ce serait prétendre que Jésus-Christ descend plus volontiers dans une hostie dont la farine a été moulue par le maître boulanger en personne, que si elle l'avait été pnr son mitron. Ainsi, il est
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bien entendu que votre messe est une messe ordinaire, que pour trente sous on peut en avoir une pareille, n'importe à quel autel. Mais, alors, que signifie donc la promesse que vous faites aux Ignorantins d'une messe dite par vous en personne ? Tout ce qu'ils auront de plus que les écoles communales, puisque toute messe vaut la vôtre, c'est l'aspect de votre personne auguste, coîlTée de sa mîlre et portant sa crosse ; et comme votre personne au;^uste n'est pas plus curieuse que celle d'une autre, tout se borne à l'aspect de votre mître et de votre crosse. Or, que les maîtres d'école communaux, après avoir mené, le jour de Saint- Nicolas, leurs enfants à la messe, les conduisent chez un passementier, ils seront tout aussi avancés que vos ignoranticoles. Voilà, certes, une belle réclame en faveur des écoles chrétiennes ! Bons parents, retirez vos enfants des écoles communales et amenez-les vite aux Ignorantins : le jour de Saint-Nicolas , ils verront la crosse et la mitre de M. Dufétre ! Quant au dîner que vous leur offrez, je n'en dis rien ; je suis persuadé d'avance qu'il sera bon , surtout si c'est un vendredi que Saint-Nicolas nous arrive.
Du reste, M. Duféire a été très impartial dans sa malveillance envers les écoles laïques; il a traité celles du sexe féminin avec autant de sans façon que les autres. Ces bonnes institutrices ont beau faire apprendre, par cœur, à leurs élèves, des mètres carrés d'Ecriture Sainte, les mener à la messe, les envoyer à confesse, M. Dufêtre,bien qu'un évéque français doive être galant, n'en est pas plus galant envers elles ; il a passé devant leur distribution de prix sans y entrer, pour aller bonorer de sa personne celle des religieuses.Au fait, rien n'appartient plus légitimement à M. Duféire que sa personne ; il est bien libre de faire part de ce trésor à qui bon lui semble, et tant mieux pour ceux qui sont de ses amis. Mais, aussi, quelle institutrice se fût risquée à faire, pour M. Dufêtre, ce qu'ont fait les très chères sœurs? L'auguste prélat a servi , chez ces dernières, de thème à un long exercice de géographie : M. Dafèlre s'est laissé dire, pendant une heure, à |)ropos des cathédrales, le nom des villes qu'il avait honorées de son do-
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micile, l'une comme simple séminariste, i'aulie comme prédicateur, celle-ci comme grand vicaire, celle-là comme évéque. Et n'allez pas croire, au moins, que'cesoit là une flatterie de la part de ces pieuses femmes ; bien au contraire, l'éloge était si mesquin qu'il n'a pu satisfaire l'appétit de M. Dufélre : le vertueux prélat eût désiré qu'on lui eût dit le nom du village où il avait été mis en nourrice.
Mais, rédéchissez à quelles vastes recherches les bonnes sœurs ont dû se livrer pour trouver toutes ces belles choses, et quel tort cela a dû porter à la confection de leur cassis et de leurs confitures I c'est une véritable découverte géographique qu'elles ont faite. Je ne doute point que, dans les traités futurs de géographie, on ne lise : « Telle ville, célèbre par le séjour qu'en telle année y a fait lU. Dufètre. » Et voyez, d'ailleurs, quelle ferme direction ces doctes filles donnent aux éludes ! Il faudrait que les institutrices du sicc'e n'eussent pas de sang dans les veines, si elles ne suivaient pas cette impulsion. fJne demoiselle bien élevée ne doit rien ignorer de l'histoire de M. Dufètre. N'est il pas indispensable à une mère de famille de savoir les lieux où M. Dufètre a prêché? El quelle charmante distraction ce sera pour son mari , quand il rentrera chez lui , la tète lourde et fatigué d'affaires, de s'entendre raconter comme quoi M. Dufètre écorna, dans telle ville, d'un coup de ses armeî notrci'es, l'ennemi du salut, et comme quoi, dans telle autre, à Nevers, par exemple, il resta sur son rempart sans vouloir seulement honorer le malin d'une pichenette; ce sera, du reste, un excellent récit pour endormir les marmots qui ne voudront pas s'aller coucher. Si le ministre de rinstruclion publique ne met pas la biographie de M. Dufélre au rang des connaissances qi;'il faut posséder pour être admis au baccalauréat les jésuites feront bien de prêcher contre lui; pourvu, encore, que, l'année qui vient, on ne fasse pas ouïr au grand prélat le nom des villes où il a fait des miracles !
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Toulefois , revenons aux frères Ignoranlins. Sous le rapport de de l'instruction , leur école est-elle supérieure aux écoles communales? Je ne sais ; mais j'ai interrogé sur la grammaire, et interrogé devant témoins, un petit ignoranticoie avec lequel je suis quelque peu lié , et qui a eu, cette année, le deuxième prix de grammaire dans sa division , et je puis dire que mon jeune ami ne sait pas plus ce que c'est qu'un substantif, un singulier ou un pluriel , qu'un ours blanc du Spilzberg ou une baleine du Groenland. Cela, du reste, vient peut-être de la manière dont les frères distribuent leurs prix ; mais si, comme le prétend M. Pierquin de Gembloux, l'école chrétienne de Nevers est supérieure, pour l'instruction, aux écoles de la ville, cette supériorité ne lient certainement pas à la manière dont les frères mangent et s'habillent; elle doit tenir à ce qu'ils emploient l'enseignement simultané, tandis que le conseil municipal a adopté l'enseignement mutuel pour ses écoles. Je comprends que la ville, ayant un très grand nombre d'enfants à faire instruire, et ne se souciant pas de dépenser beaucoup d'argent pour cet objet, soit obligée d'avoir une machine à éducation qui lui fabrique beaucoup d'élèves à la fols ; mais, quand elle le jugera à propos, elle aura, en employant même des professeurs ornés d'un frac, des écoles où l'enseignement vaudra au moins celui des écoles chrétiennes. Je ne puis, dans un pamphlet, dire que quelques mots sur cette matière; mais voilà, en somme, ce qu'il faudrait faire : il faudrait que la ville réunit ses deux écoles en une seule, qu'elle eût quatre professeurs au lieu de deux, et qu'elle adoptât l'enseignement simultané. Elle a environ quatre cents enfants à faire instruire ; or, avec l'enseignement simultané, un professeur peut très bien instruire, à lui seul, une centaine d'élèves. Moi qui vous parle, j'en ai eu cent vingt-un sur les bras, et sans me flatter, ils n'allaient pas trop iiial, sauf qu'ils avaient les mains un peu crottées, ce que les docteurs du comité local me reprochaient toujours; M. Paillet, surtout , qui aurait voulu que je leur fisse porter le ventre en avant , conmie il
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le porte lul-m(»me, et qui m'en voulait fort parce que je ne partageais point sa manière de voir à ce sujet.
L'adoplion de l'enseignement simultané occasionnerait à la ville une double dépense ; mais, pourquoi ne dépenserait-elle pas, pour l'instruction primaire, qui est l'instruction de tous, autant et plus qu'elle ne dépense pour l'instruction du collège qui n'est que l'instruction de quelques-uns? Du reste, les deux instructions sont liées ensemble : si la première est mauvaise, la seconde s'en ressent nécessairement ; quand le rez-de-chaussée de votre maison n'est qu'une masure, il ne faut pointemployervotre argent à enjoliver et décorer le premier étage. Supposons qu'avec l'enseignement simultané vos enfants sachent lire deux ans plus tôt, deux ans plus (ôt ils iront au collège, deux ans plus tôt ils auront achevé leurs études scolaires, et deux ans plus tôt ils seront avocats ou médecins; cela mérite que messieurs du conseil municipal y fassent attention; en travaillant pour eux, ils travailleront pour tout le monde.
Les prêtres disent et de bonnes dames croient que l'éducation fournie par les Ignoranlins est éminemment religieuse. Entendons-nous, s'il vous plait : il y a deux religions, l'une qui agrandit et élève l'ame vers le ciel par l'amour des hommes, l'autre qui l'opprime par 'a crainte de Dieu, et la tient meurtrie contre terre : la première est la religion de l'Evangile, l'autre est cette religion qui se prélasse dans nos églises, toute chamarrée de broderies, et qui se célèbre à grand renfort de plainchant et de cierges. C'est, en un mot, la religion du prêtre. Le prèlre est minisire du culte ; dans l'inlérêt de sa puissance, il faut que le culte prédomine. Pour pratiquer l'Evangile, on n'a pas besoin du prèlre; dans les cérémonies du culte, le prêtre est le premier, y eût-il dans l'assemblée un porte-diadème : l'église est son palais et l'autel est son trône ; tant que dure l'ofBce, il régne sur la foule prosternée. L'observalion de l'Evangile ne rapporte rien au prêtre, l'observance des pratiques du culte le fait vivre, le culte est son domaine. Croyez-
VOUS donc qu'il sera assez sot pour donner à l'Evangile la préférence sur le culte ; peu lui importe, à lui, que vous ayez des vertus chrétiennes ou que vous n'en ayez pas, pourvu que vous alliez à la messe! Voulez-vous savoir quelle importance les prêtre.' attachent à l'Evangile? voyez ces discussions religieuses où les docteurs des deux partis, s'ils eussent été en présence, se seraient presque égorgés avec leur plume ; y est-il question seulement de l'Evangile ? Or, quelle différence y a-t-il entre le prêtre et l'Ignorantin? M. Dufêtre nous a dit ce que c'était qu'un Ignorantin ; qu'il me permette de le dire à mon tour : un Ignorantin, c'est une lisière de soutane, c'est un prêtre sans confessionnal et sans autel ; c'est un reste de moine et un commencement de jésuite. Ce que veulent les prêtres, l'Ignoranlin le veut; ce qu'ils lui ordonnent de faire, il le fait : il est l'instrument qui gâche le mortier avec lequel les prêtres veulent relever l'édifice de leur puissance. Croyezvous que ce soit dans votre intérêt, à vous qu'ils ne connaissent point, plutôt que dans celui du clergé, à la soutane duquel leur robe de bure est faufilée, qu'ils enseigneront ?
Aussi, de quelle valeur est cette instruction chrétienne qu'ils donnent à vos enfants ? Vous voudriez, vous, que tout en leur inspirant des sentiments religieux, on développât leur intelligence ; il ne vous convient pas d'avoir chez vous un saint de pierre. Vous avez donné un enfant, et vous vous attendez à ce qu'on vous rende un homme; mais l'Ignoranlin n'a garde d'aviver l'intelligence de ses élèves ; l'intelligence discute, et la foi et la discussion sont incompatibles ensemble; la discussion est l'ennemie personnelle de l'Eglise : l'Eglise l'étouiTait jadis sur les lèvres des hommes — au milieu des flammes des bûchers; — comment la tolérerait-elle aujourd'hui sur les lèvres de ses néophites? Tout a beau marcher autour d'elle, l'Eglise est immobile comme ses cathédrales ; ces marmots qu'on donne à chrétienniser, n'ont-ils pas un corps auquel, avec quelques brins de verge ou quelques cordes de martinet, on peut tout faire comprendre , même le mystère de la
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Suinle-Tiiriilé. C'esl à cette chair docile et 11 norée qu'il s'adresse. Soyez religieux, ou vous irez en pénitence : voilà tout son enseignement ; il vous dresse un enfant à la religion comme on dresse un barbet à toutes sortes d'exercices. Le professeur de chiens fustige son élève s'il ne saule pour le roi ; l'Ignoranlin met au sien une oreille d'âne s'il refuse d'aller à la messe : voilà toute la différence qu'il y a entre le? deux instituteurs. Aussi, vous comprenez (jue le monarque bien aimé du chien, et le Dieu tout puissant de l'écolier, doivent être infiniment (latlés des hommages qu'on lui fait rendre; l'Ignorantin, quand ses petites marionnettes sont arrivées à se tenir dans une posture respectueuse à la messe , à baisser le menton au nom de Jésus-Christ, qu'elles savent le Credo en latin, qu'elles apportent, le vendredi, du hareng pour leur dîner, est enchanté du succès de son zèle; dès-lors, il a droit aux félicitations de son évêque, et il reçoit, pour gratification, une messe spéciale dite par le prélat en personne.
Ce que je dis de cet enseignement religieux, je ne l'avance pas au hasard, j'ai eu la curiosité de savoir C8 qu'il valait, et j'ai interrogé de nouveau le pet:t docteur sur lequel j'expérimente. C'est, du reste, un sujet de mérite : il a deux ans d'école, et, à la dernière procession de la Féte-Dleu, il remplissait le rôle du Sauveur du monde.
— Mon ami, luiai-jcdit, qu'est-ce qu'un chrétien ?
— C'est, ma-t-il répondu sans la moindre hésitation, celui qui est baptisé, qui croit et j>rofesse la doctrine chrétienne.
La précision et la netteté de cette réponse faillirent me satisfaire, je l'avoue ; je poursuivis cependant :
— Mais, les cloches aussi ont été baptisées; les cloches sont donc chrétiennes ?
— Monsieur, me répondit mon jeune ami , vous m'en demandez, trop long ; il n'est pas question de cela dans le catéchisme.
Ainsi, les parents qui envoient leurs enfants aux écoles chrétiennes ont l'avantage d'avoir chez eux un joli petit exemplaire
plus OU moins complet du catéchisme du diocèse. Voilà ce qu'ils prennent pour uir enfant éminemment chrétien ; à ce compte, Vert-Vert, notre défunt compatriote, était aussi un chrétien.
Heureusement, ce mauvais vernis de religion dont les frères frottent leurs enfants, s'en va avec l'âge; mais, s'il ne s'en allait pas, savez vous quels chrétiens ils feraient? vous auriez de ces chrétiens qui vont tous les jours, quelque temps qu'il fasse, à la petite messe; qui font à un calvaire postiche le chemin de la croix; qui suivent la procession les yeux fichés en terre et un gros cierge à la main ; qui vont, tous les mois, perdre et faire perdre au prêtre une heure dans un confessionnal ; qui récitent des neuvaines pour racheter leurs péchés ; qui prendront la tête du cheval de Caligula pour un crâne de marljr, ou quelque os d'un lion du cirque pour un fémur de vierge, si cela convient à leur évêque; qui appelleront ledit évêque monseigneur, et seront très contrariés de ne point trouver une expression qui dise davantage, mais qui n'auront jamais rien fait pour les hommes, et mourront sans que Dieu ait à leur tenir compte d'une bonne action.
Or, cette piété de marionnettes, à quoi sert-elle ? Si ces exercices que le corps seul exécute font le chrétien, le petit docteur de mon dernier paragraphe a raison, les cloches aussi sont chrétiennes, et le mécanicien qui est parvenu à fabriquer un automate roulant les yeux, remuant les lèvres et saluant la société, peut se vanter d'avoir fait un homme; mais votre dévotion sans œuvre est l'arbre sans fruit que Jésus Christ a rencontré sur son chemin et qu'il a ordonné d'abattre. Je suis bien sûr qu'il fait plus de cas de la marmite d'airain où une pauvre femme prépare la soupe, que de votre encensoir d'argent. Pensez-vous donc que ce soit pour lui qu'il a fait la religion? Qu'a-t-il besoin de tous vos Gloria Patri el Filio et de ces protestations d'amour et de respect que dédaignerait un prince philosophe ! Croyez-vous donc que lui, l'auteur de toute sagesse, il soit moins sage que nos philosophes lie chair el de sang ? Le bruissement pieux que lui envoie une
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pauvre créature de celle planèle, grain obscu- de poussière, perdu au milieu de la poussière resplendissante des mondes, esl-il nécessaire à sa satisfaction? Celle religion, c'est pour les hommes, pour les hommes seuls qu'il l'a faite : c'est un code de morale écrit de sa main et signé de son nom qu'il a fait tomber des cieux sur la terre ; il sait l'argile dont il nous a faits et de quelles féroces passions le levain fermente dans nos cœurs. 11 a voulu nous imposer l'obligation de nous rendre heureux les uns les autres en accomplissant les préceptes de sa loi. S'il a mis ces préceptes sous la protection d'un culte, s'il a ordonné qu'on lui dressât des autels, c'est que son nom, bien qu'il soit écrit en caracléres éclatants sur la surface de la terre et à la voûte du firmament, n'est pas lisible pour tous; il n'a pas voulu qu'il s'effarât de la mémoire des hommes sous le frollenienl insensible des siècles; il a institué certaines cérémonies, pour nous rappeler sans cesse dans les cieux un Dieu qui nous/écompenserait selon le bien que nous aurions fait à nos frères, ou nous punirait selon le mal que nous leur aurions infligé ; mais ces cérémonies ne sont presque que des choses lie forme : c'est l'écorce de la religion ; c'est la boîte où, pour le conserver, il a mis son Evangile. Vous, maladroits éleveurs d'enfants qui vous croyez bien avant dans ses bonnes grâces parce que vous lui avez fait de ces chrétiens qui ne sont bons qu'à psalmodier son nom dans une église , pieui fainéants qui ont des callosités aux genoux au lieu de les avoir aux mains, vous vous trompez grossièrement, il ne vous en sait pas plus de gré que si vous lui aviez fait un lutrin ou un serpent : ce qu'il aime, ce sont ces chrétiens d'action qui l'honorent en faisant chaque jour un peu de bien à leurs semblables , et le prient en accomplissant rigoureusement tous leurs droits; ces chréliens-là ne sont peut-cire que d'honnêtes gens, mais bien certainement ils auront une bonne place en paradis. Dieu n'a rien promis à ceux qui exécuteraient minutieusement les pratiques de son culte, et il a promis le ciel à celui qui donnerait un verre d'eau en son nom.
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Mais voyez combien celle dévolion d'aulel est accommodanle î elle se prêle avec lanl de complaisance aux aclions que réprouve le plus haulement la nioralc, qu'elle semble les aiiloriser. Regardez loin, bien loin derrière vous, jusque dans le crépuscule de nos saintes histoires, jamais peuple n'a été plus esclave des pratiques de son culle que le peuple juif: cependant, chaque feuillel de son histoire dégoutte de sang ; l'ilalie est le pays du monde où il y a le plus d'églises, où il se dit le plus de messes, d'où l'on envoie le plus d'encens à Dieu, et c'est celui peut-être où il y a le moins de vertus. Sans aller si loin, combien parmi nous de vieilles dévotes qui font jeûner leurs servantes et les battent de leur béquille ! combien de femmes (lue vous prendriez à l'église pour des madones et qui usent autant d'amanls que de chapeaux! Lelion, le Saint- Vincent de Paule du notarial, allait tous les jours à la messe, et je pourrais vous citer une dévotion de la môme force, bien connue dans le pays, qui a fait banqueroute de plusieurs millions. Ces dévolions, direz- vous, ne sont qu'une hypocrisie; mais alors, quel intérêt avait donc Louis XI, le plus dévot comme le plus méchant de nos rois, à faire l'hypocrite? Je m'explique très bien, moi, cette tendance des dévots à se débarrasser des entraves de la morale ; on a exagéré à ces braves gens, ou ils se sont exagéré eux-mêmes l'importance du culte; quand ils en ont accompli minutieusement toutes les prescriptions, ils croient avoir payé à Dieu au moins la moitié de leur dette, et ils espèrent que pour l'aulre moitié il se montrera bon créancier. Ne sont-ils pas, d'ailleurs, toujours sûrs d'avoir, à leur lii de mort, un prêtre qui leur donne l'ubsolulion?
El, quand, encore, celte dévolion dont les prêtres alTublenl leurs élèves, ne serait qu'exagérée, ce serait une bonne raison pour qu'on la répudiai. Le bon sens veut qu'on élève les enfants pour la société dont ils doivent faire partie ; ce n'est qu'à ctlle condition qu'ils pourront être utiles à leurs concitoyens, et même qu'ils pourront vivre au milieu d'eux A quoi bon perdre votre temps à
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orner voire élève de perfcclions dont il ne pourra faire usage ni pour lui-même, ni pour les autres? Vous le chargez d'un bagage inutile, dont, partout où il ira, cette société railleuse et jalouse lui fera chèrement payer le port. Quand vous agissez ainsi, vous ressemblez à une mère qui, dans les malles de son fils parlant pour un grand voyage, mettrait un certain nombre de grosses pierres. Beaucoup de gens de ma connaissance se passent très bien de vertus, mais à Dieu ne plaise que je conclue de là qu'on puisse s'en passer! Cependant, en fait de verlus comme en tout autre <:hi)se, il faut être éclectique. Laissez-moi de côté toutes celles qui. n'élanl bonnes à rien, vous rendraient odieux à certains, et ridicules au plus grand nombre. Lorsqu'un arbre porte trop de fruits, il n'en amène aucun à une complète maturité : il en est de même de l'homme qui est affligé de trop de verlus. Les vertus qu'il a de plus que les autres l'empêchent de tirer profil des verlus qu'il possède en commun avec le vulgaire. L'ignorantin est très vertueux, sans doute; mais j'en appelle à toutes les mères, laquelle n'aimerait mieux que son fils devînt bossu, que de lui voir, à vingt ans, la tournure d'un Ignoranlin ?
De bonne foi, ces pieux instituteurs, soit qu'ils portent au menton un rabat de prêtre, soit qu'ils portent un rabat de frères, élèvent-ils les eufanls qu'on leur confie pour la société actuelle? Ils vous fonl un saint; mais quand ce saint sera fait, où lui trouverez-vous une niche? Vous leur aviez donné de la cire, une cire bien pure et bien blanche, vous espériez qu'il vous en feraient de la bougie pour éclairer votre salon, et ils vous en ont fait un gros cierge; si vous voulez utiliser votre cierge, il faut le porter à l'église. Mais, sans métaphore, quand votre fils sera sorti de leurs mains façonné à leur image, qu'en ferez-vous ? S'il est ouvrier, les railleries de ses compagnons de travail lui rendront tout atelier inhabitable; lui ferez-vous prendre la cocarde, il sera le jouet et le martyr de ses frères d'armes ; lui mcllrez-vous une demi-aune entre les mains, il la tiendra comme un crucifix, il aura l'air, dans
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son comploir, d'un vieux saint qui s'est échappé de sa niche ; or, qui voudra apporter sa clientèle à un tel homme ? Faites-le héritier de cent mille francs de rente , dans quel salon nesera-l-il point ridicule? D'un autre côté, s'il lui prend fantaisie de goûter du sacrement de maringe, quelle jeune fille voudra approcher ses lèvres de cette froide patène? ou si, par obéissance pour ses parents, elle se résout à ce sacrifice, le saint homme ne courra-t-il point risque de porter sur son chef, comme son divin maître, une couronne d'épines au lieu d'une couronne de fleurs?
Si cette exubérance de dévotion était nécessaire au salut, il importerait fort peu qu'elle fût préjudiciable à celui qui en est possédé; car, perdre son ame pour gagner tous les royaumes du inonde, ce serait un marché de dupe : mais ces bons parents qui envoient aux prêtres leurs enfants à façonner, ont-ils bien cette conviction ? Non, cent fois non, ils ne l'ont point ! Ces pratiques minutieuses qu'ils laissent imposer à leurs pauvres petits, ils se garderont bien de s'y soumettre ; la mère va faner dans un bal les dernières fleurs de son été, et le père, s'il était accosté par un déjeûner de garçon, enverrait promener le calendrier et le prierait de lui faire grâce de ses observations.
Assurément, ces messieurs et ces dames ne croient pas se damner en agissant ainsi ; ils comprennent, ces messieurs, surtout, on ne peut mieux leurs iiilérêts ; ils savent très bien faire la balance d'un compte, ils ne sont pas gens à encourir, pour quelques joies éphémères, toute une éternité de supplices ; si donc ils croient se conduire tant bien qu'il faut pour être sauvés , pourquoi exigentils que leurs enfants se conduisent mieux? Veulent-ils qu'ils se sauvent deux fois, et espèrent-ils pour eux deux félicités éternelles? Qu'on désire avoir un fils plus beau que soi, plus aimable que soi, plus spirituel que soi, meilleur danseur que soi, je le comprends; mais un fils plus religieux que soi, voilà ce que je ne conçois pas ; car, enfin, personne ne se damne de gatlé de cœur. Si vous êtes assez religieux, que servirait il à votre fils de lêtrc