M DCCC LXVII
LA
(( Écoute maintenaDt ceci , ô juge ! vers le Midi les hauts dieux m'ont fait naître, là où le soleil brûle d'une chaleur encore modérée. Aussi la terre s'y revêt -elle brillamment de mille fruits, de nombreuses fleurs et plantes; etBacchus, avec un art subtil, y cultive sa bonne vigne, sur les montagnes pierreuses qui font le vin fort et savoureux. Mainte fontaine y murmure et ondoie. En tout temps le laurier près de la vigne y verdit comme sur le Parnasse , le double mont des Muses ; et je me suis souvent demandé, en rêvant, pourquoi il n*en est pas sorti plus d'esprits pleins de noble poésie.
(( Au lieu dont je parle, le fleuve Lot roule son eau peu claire qui coule autour de nombreux rochers ou qui passe au milieu d'eux pour aller au plustôt rejoindre la Garonne. Et ce lieu c'est Cahors en Quercy. »
Ce sont de tels souvenirs que Marot gardoit de son enfance. Ainsi explique-t-il son être à ce juge rusé, au fier regard, à la contenance cruelle, qui l'interroge dans VEnfer.
C'étoit au commencement de ses malheurs, à ses yeux déjà si nombreui, destinés à devenir bien plus cruels encore et dont il aime à rendre uniquement responsable la destinée. Il y aida
sans doute, peu ou beaucoup, nous le verrons. Mais on voudra peut-être s'arrêter quelque temps avec nous dans ce Midi où les hauts dieux Font fait naître. Nous raccompagnerons dans cette terre revêtue de mille fleurs, de mille fruits et où non loin des fontaines murmurantes il trouvoit le laurier verdoyant marié à la vigne savoureuse. Symbole de la fierté de la poésie et de la gentillesse de l'esprit , double qualité qui le caractérise tout entier et dont, en ce moment, il semble vouloir faire honneur au double mont des Muses quercynoises!
« Mais en une matinée, écrit-il encore, n'ayant dix ans, en France fus mené. » C'est de ces dix années de Tenfance, où la vie provinciale et la langue maternelle, comme il dit, exercèrent sur lui toute leur influence, que nous allons nous occuj)er d'abord.
Plus tard, dans l'âge mfir, quand il sera déjà un courtisan émérite, ce ne sera plus l'enfance que ses malheurs lui rappelleront. Ce sera de la gloire seulement que l'exilé vieillissant se souviendra. Ce sera la cour qu'il nommera sa seule maistresse descole, 11 lui dut beaucoup. Mais il étoit plus juste, peutêtre, quand, tout jeune encore et déjà malheureux, il jetoit ses regards sur les jours de la joyeuse enfance et songeoit à son sang méridional.
Nous retrouverons sans cesse, comme le signe de son génie, ce mélange de l'esprit du Midi et de l'intelligence du Nord : cette vivacité d'imagination , cette agilité de style, unies à cette gravité mélancolique de la race normande.
Je sais que la lourdeur réfléchie du Pays de Sapience cadre mal avec la renommée de ce poëte amoureux, pimpant et cynique. Mais tout en respectant en principe les traditions vénérables de l'histoire littéraire, il ne faut pas craindre de les discuter, de les compléter surtout. Nous verrons cet instinct de gravité guetter, sans se lasser, le talent de Marot et profiter, pour le dominer, de toutes les circonstances qui amoindrissoient en lui les tendances du sang méridional et l'iofluence de la cour.
LA VIE DE CLÉMENT MAROT. m
Clément, qui étoit presque un poète pédant à ses débuts, unit en po^ prêcheur ; mais l^histoire n'a gardé souvenir que de cette portion de sa vie qui s'écoule entre l'adolescence et l'âge mûr, et où nous voyons se développer le côté original et charmant de son génie, au milieu d'une existence brillante et libertine. Elle montre de lui ce que la tradition, en effet, peut uniquement conserver dans son étroit musée qui est à la fois l'éducation et le trésor de l'humanité, elle montre le point saillant de la vie du poète, la pointe exquise de son talent.
Nous avons le devoir de regarder plus attentivement, en avant et en arrière de ce sommet classique où Ton a placé la statue de Marot. En recherchant soigneusement les traces de l'éducation, les éléments de l'inspiration, en notant les tentatives, en signalant le travail, les faiblesses et les chutes, nous retrouverons l'homme. Nous essayerons d'éloigner de la physionomie cette auréole , cette sorte de vague nuage un peu mythologique qui tend à faire de chaque écrivain classique un être de raison, immobile et morne au milieu de son œuvre parfaite. Ce sera seulement quand nous l'aurons rendu è son temps, replacé au milieu des accidents de sa vie, au centre de ses relations historiques que nous pourrons justement exposer les œuvres plus fines auxquelles il doit sa place parmi les grands écrivains de la France.