‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 2 sur 340 · LA VIE PROVINCIALE AU XV« SIÈCLE. ENFANCE DE CLÉMENT MAROT · texte numérisé non relu

LA VIE PROVINCIALE AU XV« SIÈCLE. ENFANCE DE CLÉMENT MAROT

Le voyageur qui vient du Nord , se dirigeant vers le Languedoc, trouve à son entrée dans le Quercy ce paysage qui saisit d'une si grande admiration un vieux géographe du xvi* siècle, « ce païsage merveilleusement amène et gracieux, pour estre par tout ou abaissé en valons, ou relevé de diverses

montagnettes. » 11 rencontre d* abord un large plateau dont la surface dentelée semble s'être crevée au milieu d'un bouillonnement immense pour livrer passage à mille mamelons... On croiroit voir les flots d'une mer houleuse subitement immobilisés. Puis le plateau s'affaisse et descend dans une vallée tortueuse où ce fleuve dont nous parle notre poëte, ce fleuve aux eaux sombres court furieusement au milieu des rochers.

Arrivé à peu près au milieu de son parcours , le fleuve se détourne brusquement vers le sud , puis non moins brusquement remonte. 11 décrit ainsi un angle à la pointe duquel est bâtie une ville. Celle-ci, adossée à des montagnes verdoyantes, s'ai'rondit sur la rive droite de la rivière qui « va léchant ses bords » et forme un arc de cercle dont le Lot dessine la corde.

« Ce lieu» c'est Cahors en Quercy. » Les montagnes où la ville s'appuie montent rapidement, toutes plantées de vignes, disposées en terrasse, hérissées de murailles bâties de fa(^on à présenter l'aspect d'un gigantesque escalier. Devant elle, c'est-à-dire sur la rive gauche du fleuve, se dressent des monts à pic, encaissant si profondément le fleuve qu'ils gardent à peine entre lui et leur base la place d'une route. Ils présentent l'aspect le plus hardi et laissent échapper, de dessous un énorme rocher surplombant, cette charmante fontaine Divona, l'orgueil de Cahors, une miniature de l'illustre fontaine de Vaucluse.

Un boulevard s'arrondit aujourd'hui autour de la ville , remplaçant les antiques murailles et ne laissant plus debout, à droite, qu'une portion de ces remparts qui virent tant d'ennemis. Les restes d'un aqueduc, les ruines d'un cirque, des églises effondrées, un portique et le fameux pont, à cette heure moins défendu qu'orné par ses trois tours, cest ce qui rappelle de nos jours l'illustration de Cadurcium et les exploits de la vaillante capitale du Quercy.

Dans la seconde moitié du xv^ siècle, toute cette partie de pays que nous venons de présenter n'étoit qu'une immense ruine. Quelques-unes de ces ruines étoient déjà anciennes et le

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vieux château de Castelnau qui étoit autour de l'église, Sa iveterre, le château de FOlmée, Durfort, La Garde, Mondanar, Montesquieu, « toutes ces vieilles masures, comme dit un ancien annaliste, que Ton trouve sur le chemin de Cahors en Agenois, » conservoient vivant dans l'esprit des compatriotes de Marot l'amer souvenir de la terrible guerre des Albigeois.

Peut-être est-il juste de tenir compte de ces souvenirs et de ceux de l'Inquisition qui existoit encore au commencement du XV* siècle, quand on songe à Tenfance du futur allié des premiers huguenots françois.

Mais le temps , sinon Foubli , avoit passé sur ces ruines et c'étoit la guerre à peine terminée, la grande guerre contre les Anglois, qui avoit fait du Quercy comme un immense désert. Çà et là apparaissoient sur le haut de quelque pic un château imprenable, sur le penchant de quelque montagne une grosse ville fortiflée. Presque tout le reste, dans la plaine et sur les collines, étoit détruit, détruit par les gens de guerre ou par les bourgeois. Car ceux-ci, à bout de patience, s'étoient parfois jetés furieusement sur les forteresses du voisinage devenues repaires d'Anglais ou de brigands, et, après les avoir prises ou achetées, les avoient démolies. C'est ainsi que les gens de Cahors avoient fait pour Cessac, pour Concorès, pour Cusom, et pour tant d'autres.

Quant aux villages ouverts, on n'en voyoit plus trace. Toutes les terres étoient incultes. Nulle propriété n'étoit distincte- On appeloit de toute part les étrangers pour repeupler le Quercy. Dans la ville de Gramat , il n'y avoit plus que sept habitants et l'on y avoit mis tant de fois le feu que , dit l'enquête, « on n'y eust sceu trouver un baston pour lier une bote de foin. » Des mille églises du Quercy il n'en resloit que trois à quatre cents debout, et encore plusieurs de celles-là étoient si abandonnées que les louves y venoient, comme dans l'église de l'Henn, faire leurs petits. Ce fut seulement dans l'année H52 que les seigneurs du Quercy, imitant l'évêque de Cahors, commencèrent à faire des baux, des inféodations dans leurs

terres depuis cent ans abandonnées. C'est à cette date encore que « la noblesse, dont les familles s'étoient établies à Rocamadour en temps de guerre parce qu'il y avoit là plus de sûreté que en tout autre lieu, s'en retourna dans ses biens. nCe lieu de pèlerinage avoit été, en effet, le seul complètement et constamment respecté, et il avoit étendu sa protection non-seulement sur tous ceux qui s'y réfugioient, mais même sur tous ceux qui s'y rendoient.

Les autres villes avoient vite compris qu'elles n'avoient pas à compter, — quelques précieuses reliques qu'elles possédassent, et fût-ce le saint suaire de Notre-Seigneur, — sur un autre exemple d'une telle et si merveilleuse vénération. Elles s'étoient donc défendues de leur mieux, elles avoient succombé plus ou moins glorieusement , et avoient été pillées plus ou moins complètement.

Cahors étoit restée intacte. Nulle cité n'avoit plus qu'elle déployé ce mélange de courage, de diplomatie profonde, d'incessante vigilance, de patience et de hardiesse, qui étoit nécessaire à toute ville voulant avoir quelque chance d'échapper au pillage et à l'incendie.

Son courage et sa prudence avoient été mis à de rudes et fréquentes épreuves , depuis des siècles, et c'étoit pendant dos siècles aussi que la cité avoit pu faire son éducation diplomatique, dans sa lutte contre son seigneur, l'évêque de Cahors. Celui-ci étoit bien le seigneur spirituel et temporel, évéquo et comte, et bien longtemps encore après la mort de notre poêle . Marot, il avoit, comme signe de cet antique pouvoir féodal, le rare privilège de dire la messe pontificale, « bottines es jambes, l'espée, les gantelets, la bourguignotte sur l'autel. » On devine que toute la préoccupation de messieurs les consuls de Cahors, les représentants de la communauté bourgeoise , avoit tendu , dès les premières heures de la décadence féodale, à assiéger patiemment, persévéramment ce pouvoir suzerain.

Ils avoient profité de la faiblesse de tel évoque, de la bonté de tel autre, de telle vacance., de telle guerre , de telle néces-

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site de secours ou d'argent. Ils avoient invoqué le pouvoir papal comme le pouvoir royal , pour limiter la puissance épiscopale en l'enfermant dans des circonvallatioils de plus en plus étroites, pour lui arracher, élan par élan, lambeau par lambeau, une concession, un privilège, la reconnaissance d'un droit vague jusque-là, la légitimation d'un usage, l'authenticité d'une tradition, la continuation d'une tolérance destinée à devenir bientôt une loi. Nous les voyons, en 1247, poser clairement la grosse question devant l'abbé de la Garde-Dieu, envoyé par le pape Innocent IV; il s'agit de circonscrire la juridiction temporelle de l'évêque. Celui-ci la réclame tout entière. Les consuls affirment qu'ils ont traditionnellement le droit d'assembler la communauté et de juger les différends des bourgeois. Ils ne s'arrêteront plus, jusqu'à ce qu'ils aient obtenu la reconnaissance de ce droit et toutes ses conséquences. En vain Gérald de Barasc les excommuniera en 1248. Ils courberont la têle et accepteront l'arbitrage de l'évêque d'Agen, qui les condamnera à payer à leur seigneur 500 marcs d'argent. Mais, en 1286, l'évêque Raymond de Cornil cédera. Son prédécesseur avoit été forcé de reconnaître les coutumes de Gahors ; lui, il accordera le droit d'avoir une maison commune, sceau, archives, syndic, le droit d'établir des impositions sur les habitants. Puis, en 1306, Raymond Pauquelle, u voyant qu'il ne pouvoit pas estre maistre des consuls, » appellera le roi à partager son autorité.

Ce fameux acte depareage, qui fut définitivement établi en 1331, étoit la récompense de la politique habile de la municipalité cahorsine. Avcir deux maîtres, dont le plus puissant étoit le plus éloigné, n'étoit-ce pas l'indépendance! Aussi voyonsnous leurs privilèges aller en croissant, jusqu'à ce qu'ils eussent celui , dont ils semblent si fiers, de créer des notaires, et jusqu'à ce qu'enfin l'évêque, en 1351, laissât à leur disposition les fossés, tours, fortifications du dedans et du dehors. Quant aux évêques, ils prirent l'habitude d'aller vivre dans les châteaux fortifiés, qui appartenoient plus directement au domaine épiscopal, au château du Bas, à Mercués, où, entourés de leurs

gendarmes, ils se défendoient de leur mieux contre les Anglois, et servoient, pour ainsi dire, de poste avancé à la ville.

Celle-ci envoyoit de temps en temps ^ son seigneur temporel la recommandation intéressée de se bien tenir sur ses gardes, attendu que quelque moine mendiant avoit remarqué certains mouvements inquiétants chez les Anglois de Dôme ou d'ailleurs. Elle mettoit à sa disposition quelques-uns des arbalestriers de la cité. Parfois elle s'ennuyoit de n'avoir pas été de longtemps visitée par son seigneur spirituel ; elle le supplioit de venir au milieu des plus fidèles de ses ouailles. L'évêque consentoit à quitter sa citadelle. Ces ouailles alloient en pompe et grande piété recevoir le prélat à l'extrémité du Pont Vieux. On le combloit d'avoine, de cire, de vin, parfois d'argenterie, mais on ne le laissoit entrer dans les murailles qu'après lui avoir fait jurer, et plutôt deux fois qu'une, le respect absolu des privilèges de la ville.

Sans doute encore il faut tenir compte de ces traditions d'opposition et de lutte contre le pouvoir épiscopal dans la ville qui devoit donner naissance à Clément Marot.

Ces mêmes présents étoient offerts au représentant du roi, le sénéchal de Quercy. On lui imposoit le même serment et on travailloit de grand courage à payer le moins possible des taxes royales. Chaque fois qu'une imposition nouvelle tomboit sur la ville, la ville, sans se décourager, envoyoit auprès du roi quelque notable, monté sur un bon cheval et suivi d'un valet dont on lui payoit les journées, pour représenter à sire le roy, le coseigneur de Cahors, que la communauté étoit absolument ruinée. Le roi écoutoit patiemment le bourgeois, il rappeloit avec la même persévérance le droit de franc fief que prétendoit la cité cadurcienne. Mais le bourgeois revenoit avec l'espérance de voir l'imposition diminuée quelque peu. A son retour on lui oiïroit une robe d'honneur quand il avoit été très-éloquent.

A part ces taxes, qui occasionnoient quelques malentendus entre un seigneur roi qui avoit toujours besoin d'argent et des bourgeois qui étoient si constamment ruinés, Cahors fut une

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ville noblement fidèle à celui qu'elle nommoit perséveramment son seigneur naturel. Plus encore que toutes ces municipalités qui voyoient dans le roi de France leur avotié contre la féodalité, elle s'attacha à la cause de la monarchie avec une droiture, un courage, une persévérance vraiment touchante. Ces bourgeois donnèrent de leur amour pour la grande France une preuve singulière dans leur étonnement de la canonisation de Louis IX, et ce fut à grand'peine qu'on leur fît solenniser sa fête. Ils doutoient de la sainteté d'un homme qui avoit commis l'injustice de les céder, par traité, au roi Henri d'Angleterre.

A la tête de cette ville, qui ne vouloit pas qu'on fût saint quand on séparoit Cahors de la royauté française, se Irouvoit une aristocratie bourgeoise, d'une espèce assez rare^ uneari^ocratie composée de boutiquiers nobles. A la fois gentilshommes et marchands, ils formoient les conseils des consuls. Destinés eux-mêmes au consulat, ils prenoient la qualité de nobles dans leurs actes et « avoient de bonnes boutiques de marchands, où l'on faisoit une espèce de manufacture, où Ton vendoit toute sorte de marcbaodises. » Us avoient le monopole des présents à faire aux eolrées de l'évêque, du sénéchal, des illustres amis de la cité. Ih cédoient pour cela à la ville leurs confîtures, leur draperie, leur cire, leur lin, leur blé, leur vin, leurs tasses d'argent. Pour la même ville ils se mettoient en chemin comme ambassadeurs auprès du roi, auprès des cités et des seigneurs du voisinage, qu'il s'agissoit de réunir habilement, par éloquence, diplomatie ou argent, contre l'ennemi commun. Pour la bonne ville encore ils couroient aux murailles, de jour et de nuit, à la tête des troupes de la cité. Ils faisoient des excursions contre l'ennemi , mais sans jamais de beaucoup dépasser Pradines et les coudes les plus rapprochés de la rivière. Enfin ils portoient répée dans leurs champs à côté des ouvriers, « qui alloient au travail munis de leur harnois et armes, arc, cousteau et fronde. »

C'est à l'habile diplomatie de cette aristocratie municipale que l'on devoit le salut et l'honneur de la ville. Les consuls

savoient céder et plier devant Forage, quand il devenoit trop violent, et patiemment ils attendoient les jours meilleurs. Ils savoient faire des traités, pactes, compositions avec les capitaines anglois, qui s'étoient emparés des villes et châteaux voisins. Ils payoient ainsi la sufferte, pour qu'on les laissât en paix moissonner ou semer, voyager et commercer. Ils payoient encore les brigandeaux les plus rapprochés, pour que ceux-ci abandonnassent leurs châteaux fortifiés. Puis quand les temps devenoient moins rudes, quand la ville étoit bien remparée, quand les murailles et les ponts étoient bien hérissés de buissans, quand on avoit semé 1,/|00 chausse- trapes, — à 3 livres chacune, vraiment, — dans les endroits guéables de la rivière, qu^nd on avoit soulevé tout le pays contre TAnglois, on relevoit la tète. On mettoit en campagne les illustres engins de guerre, la casa, la brida. On parvenoit parfois même à convaincre quelque voisin débonnaire que c*étoit sa cause qui étoit en question, on lui louoit les bombardes et les grandes arbalestes de la bonne ville, et L'on alloit en guerre, avec ses alliés. Là, c'est-à-dire dans les alliés, étoit un danger plus grand peut-être encore que dans les ennemis. Cétoit en de telles occasions que se déployoit toute Thabileté politique de messieurs les consuls. 11 falloit persuader aux alliés dangereux, sans les blesser, qu'il étoit convenable pour eux de passer à quelque distance de la cité. Les alliés douteux, on alloit les recevoir au bout du Vieux-Pont avec les « trompettes et hautbois » de la ville, on les combloit de compliments et de confitures, et on les faisoit filer le long des fortifications extérieures. Quand ces alliés empressés insistoient pour entrer, pleins de zèle pour la défense de la bonne ville, on ajoutoit beaucoup de setiers d'avoine et de marcs d'argent aux confitures, et Ton répondoit fièrement que « Caors estoit assez fort et sçauroit bien se défendre tout seul. » Mais quand, à l'entrée de la nuit, on avoit sonné la retraite avec la grosse cloche nommée Chasse-Ribaut, il n'y avoit plus que la garde de la ville qui marchât pour le bon ordre et pour éviter les surprises.

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On peut, je crois, maintenant prendre une idée générale de la ville et du pays où Clément Marot devoit passer les dix premières années de sa vie.

Les qualités et défauts inhérents à la race quercynoise avoient dû trouver tout leur développement au milieu de celte existence accidentée. Ces hommes de haute taille , élancés, au nez aquiliç, aux dents éclatantes, dont le teint, les cheveux, la physionomie et peut-être aussi le caractère présentoient je ne sais quoi qui faisoit immédiatement songer à une origine africaine, ces gens sombres, taciturnes, cruels et batailleurs, avec des élans de vivacité qui sentoient le voisinage du Languedoc, cette race industrieuse, prudente, âpre au gain, calculant toute chance, ne s'aventurant jamais, aimant les gros profits à peu de risques , cette race avoit eu dans la guerre de cent ans l'occasion de déployer tous les éléments de sa nature.. L'on peut se figurer incultes et semés de débris le long plateau et les vallées que nous avons décrits, et Ton aura le Quercy du xv siècle. Quant à la ville de Cahors, elle présentoit plus de remparts et moins de ruines qu'aujourd'hui. Toutefois, les pierres du cirque avoient déjà servi à bâtir bien des maisons; la démolition de l'aqueduc étoit commencée, parce qu'il offroit aux ennemis des facilités d'embuscade; plusieurs églises étoient abandonnées; plusieurs des grands hôtels, — comme celui de Duesa , qui appartenoit à la famille du pape Jean XXII, — tomboient au milieu des cours désertes. Si l'on veut penser à tous ces détails et à ceux que nous avons donnés aux pages précédentes, on pourra aisément se rendre compte de la situation de la capitale du Quercy, en l'an 1471.

C'est à cette époque que nous voyons pour la première fois cité dans les comptes des consuls le nom d'un étranger nommé Jehan Marot. D'où venoit-il? Les archives de l'université, du tabellionage, de la vicomte de Caen, peuvent répondre à cette question et confirmer le renseignement donné par Huet, qui déclare que la famille de Marot habitoit à Matthieu, village situé à une heure et demie de Caen.

A une date, que je ne retrouve pas, de la fin du xv« siècle, les actes du tabellionage nous disent que Pierre Fresnel , fils et héritier de Jehannotin Fresnel de Matthieu vend à Jehan le Paulmier de ladite paroisse une rente de quarante sols tournois en échange d'une pièce de terre sise à Matthieu, jouxte Pierre Marot d'une part et les religieux de Barberey de l'autre, butte d'un bout à Guillaume Marot et d'autre part sur la Haulte voye. A la date du 5 mars 1463, Michel Marot et Thomine, sa femme, fille et héritière de feu Jacques de Carseigny de la paroisse de Bourguébus, vendent à Raoul de Foubert-Folie une rente de quatre sols tournois. Le l*"* juillet 1487, Jehan Marot de la paroisse de Matthieu quitte et délaisse à Richard la Perrelle, de la paroisse de Periers , une demi acre de terre dépendant de la vavassorerie Tallebot, relevant du roi, dont ledit preneur consent à payer les droits. Du 23 mars 1492, les registres de l'université de Caen nous disent « Jacobus et Johannes Mares, dicii Marot, de Cadomo, prestant juramentum pro scolaritate. » En 1496, les mêmes registres nous parlent de Pierre Marot. En 1528, Robin Marot vend une pièce de terre sise à Matthieu. Enfin, pour nous arrêter là, nous voyons « une vavassorerie de Gieffroy Marot, de la paroisse de Matthieu , dont ledit Marot est l'ainsné, laquelle est subjecte du fief de Vauville, assis également en ladicte paroisse. » De tout cela nous pouvons conclure que la famille Mares (Des Mares, Des Marets, « moi Jehan Desmarets. Alias Marot, » comme notre Jehan se nomme lui-même), qui prenoit dans presque tous ses actes le surnom de Marot , étoit nombreuse, avoit son siège principal à Matthieu et que, appartenant à la petite bourgeoisie, elle étoit, abstraction faite de l'aide que devoit donner la gloire de Jehan et de Clément, en chemin de prendre rang dans la moyenne bourgeoisie. Nous trouvons plusieurs autres Marot en Picardie, en Bretagne, en Poitou, qui de 1458 à 1523 reçoivent des lettres de rémission pour divers crimes par eux commis. Nous signalons ces Marot dévoyés sans songer à en faire honneur à la famille de notre poëte.

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Quelles circonstances avoient pu amener Jehan Marot en Quercy? Le seul renseignement que nous ayons pu avoir jusqu'ici sur sa jeunesse, il nous le donne lui-môme en revenant fréquemment et de diverses façons sur cette idée que sa première éducation avoit été négligée. Et Pierre Roiïet, en publiant la première édition des œuvres de Jehan, sous l'œil de son fils Clément, confirme ce renseignement, en admirant comment de telles poésies avoient pu sortir d'un esprit qui n' avoit pas cultivé les lettres grecques et latines. Pour nous ^ nous devons nous borner à constater, d'après les annalistes du Quercy, les cinq causes principales qui attiroient alors les étrangers dans la province : l'université, le pèlerinage de Rocamadour, la guerre , le commerce et les grands avantages qui étoient faits à ceux qui venoient de toutes parts habiter et repeupler le pays ravagé. L'université de Cahors! Pierre Roffet nous indique que ce ne dut pas être là ce qui attira Jehan Marot, quoiqu'elle fût célèbre alors et que la renommée de Jacques de Costa y amenât bien des écoliers des pays éloignés. Peu d'années avant l'arrivée de Marot en Quercy, nous y trouvons un gentilhomme venant de Normandie apporter pieusement un calice d'argent doré à Notre-Dame-de-Rocamadour. J'en veux conclure seulement que le chemin étoit connu aux gens du pays de Sapience. Ils connaissoient mieux sans doute les toiles , le lin , les vins dont Cahors faisoit grand commerce. Est-ce la marchandise qui conduisit là notre Marot, ou les hasards de la guerre de Guyenne qui finissoit à peine en U72?

Quelle position occupa-t-il dans la ville? Les rôles ne le disent pas. Nous apprenons seulement qu'il épousa vers 1471 la fille unique et héritière d'un bourgeois de Cahors nommé Rosières ou Rousières, laquelle habitoit dans le quartier du Pont-Vieux, qui s'étendoit entre ce pont et la Porte-Neuve. Elle possédoit là une maison, et quelques vignes dans le voisinage de la ville.

A partir de cette date, Marot, selon l'usage et coutume du Quercy qui imposoit aux étrangers mariés dans la ville l'obli-

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galion de joindre à leur nom celui de leur femme, fut connu sous le nom de Jehan Marot-Rosières. C'est ainsi qu'il est nommé dans le rôle de la taille. Il payoit pour la maison et les vignes que nous venons d'indiquer quinze sols. Nos annalistes remarquent que sa condition devoit être fort médiocre, puisqu'il y avoit des habitants qui étoient taxés jusqu'à dixhuit livres. En 1480, les comptes des consuls nous mettent sur la voie de quelque changement arrivé' à l'existence de Jehan Marot. Us nous parlent des héritiers de Marot-Rosières, au nom desquels la taille est inscrite. Je crois pouvoir en conclure que notre poète, après avoir perdu sa femme, avoit quitté la ville en laissant aux soins de la famille paternelle les enfants qu'il auroit eus de cette première épouse. Les héritiers Marot- Rosières sont désormais taxés à dix-sept, vingt ou vingt-deux sous de taille; et peut-être faut-il voir un des frères aînés ou beau-frère de Clément dans ce Gaubert Marot qui habitoit la maison ci-devant dite dans le quartier du Pont-Vieux.

Que devint Jehan Marot de 1481 à 1494, D'après l'hypothèse la plus vraisemblable, il dut suivre à la cour de France quelque seigneur ecclésiastique ou laïque, dont il devint le secrétaire, pour qui et auprès de qui il fit, sans doute, ces études qui pourroient suppléer au défaut de l'éducation première. Est-ce alors qu'il mit au jour quelqu'une de ses petites pièces, quelques-uns de ces rondeaux un peu lestes qui lui sont attribués? Il revint toutefois à Cahorset, selon toute apparence, il épousa la iille de quelque autre bourgeois de la ville, puisqu'il est certain que Clément naquit là et qu'il n'est pas à supposer que Jehan ait amené une femme étrangère et Tait établie dans la ville même où vivoit la parenté de sa première épouse. Clément désigne, du reste, très-clairement le patois quercynois comme la langue de sa mère. *

1. Je me suis guidé du mieux que j*ai pu au milieu de renseignements nouveaux, non encore discutés, fort vagues d*ai Heurs, et rendus plus obscurs encore par les affirmations un peu légères des anciens annalistes du Qucrcy. Peut-être ceux qui s'occuperont après moi de la vie do Marot arri-

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Clément Marot naquit vers l/i97. Au printemps de 1526, il nous dit qu'il est en France depuis 20 ans, et qu'il n'avoit pas dix ans quand il y vint. Cela donne non pas l/i95, comme on Ta dit jusqu'ici et comme je l'ai écrit moi-môme, un peu légèrement, mais 1497, si l'on traduit, comme cela paraît logique, (( n'ayant dix ans », par ayant près de dix ans.

Ces dix années qui s'écoulèrent entre la naissance de notre poëte et son départ pour la France, n'amenèrent pas de grands événements dans la ville de Cahors. La vie bourgeoise suivoit son cours ordinaire. La peste sévissoit bien en Quercy, mais Cahors avoit été tant de fois protégé par saint Ambroise et par la dévotion envers l'insigne relique du saint Suaire, que l'on n'y songeoit pas trop. La grosse cause de préoccupation étoit la querelle entre Antoine de Lusech et Benoît de Jean. Le premier, conformément au concile de Bàle et à la pragmatique sanction, avoit été nommé évoque de Cahors, en 1493, par le chapitre, le second avoit reçu ses bulles du pape et étoit soutenu, sur l'ordre du roi Charles Vlll, par Raymond de Cardaillac, sénéchal du Quercy et par Guy de Losières, maître d'hôtel de la maison du roi.

En ce temps de paix, l'université de Cahors étoit dans toute sa splendeur : on y comptoit plus de 4000 écoliers. En Tan 1498, Nicolas de Rochechouart soutint pendant trois jours des thèses en droit canonique, dont il fut longtemps parlé. 11 y avoit grande assemblée pour honorer le récipiendaife, et Louis d'Albret, Louis d'Amboise, évéque d'Alby,les évéques de Cahors, de Sarlat, et une grande partie de la noblesse du Quercy, voulurent assister aux disputes publiques. En 1499, il se fit « un célèbre mariage » entre Jacques de Castelaau et Françoise de Turenne. En 1500, on acheva la restauration du Pont-Vieux. Le 9 décembre de cette même année, George d'Amboise, ministre d'État, écrivit à l'évoque de Cahors qu'il eût à envoyer ,

veront-ils à des affirmations moins hypothétiques. Je me promets, du reste , d'exposer, pour l'agrément des érudits, les textes et les syllogismes qui m*ont amené à choisir ces hypothèses entre dix autres.

XVI LÀ Yl£ D£ CLÉMENT MÂROT.

en diligeDcc, à Lyon, les décimes levés dans son diocèse pour faire la guerre contre le Turc. La lettre étoit datée de Blois. En 1501 , Antoine de Lusech renouvelle les statuts du chapitre. En 1502, cet évêque et son compétiteur Benoît de Jean s'accordent. Après quoi Antoine de Lusech fut sacré à PuyrÉvêque, le 13 juin. On ne fit pas les cérémonies à Cahors, par crainte des maladies contagieuses. Mais le dimanche suivant, le prélat fit son entrée dans la ville. 11 passa par Mercuès, la porte de la Barre, les Chartreux, les Carmes et le pont-levis du Pont-Vieux. Jean d'Auriole, évêque de Montauban, Jacques de Cardaillac, sénéchal du Quercy, les consuls a et autres seigneurs ») du pays l'attendoient à la Belle-Croix pour l'accompagner à son évôché. Cette même année, Bernard de Vaxis, d'une famille qui devint illustre à Cahors par sa science, fut fait docteur par Antoine de Peyrusse, avocat du roi et professeur de Puniversité. Cette année encore, le 8 novembre, il y eut un tonnerre extraordinaire. La foudre brûla le château de TAlbenque et autres lieux du Quercy. La peste régnoit dans tout le royaume. Paris, Orléans, Poitiers, Montpellier, et les autres endroits où il y avoit université, en étoient infestés. Cahors seul en fut exempt, quoiqu'il y eût plus de 1200 écoliers, étudiants en droit. L'année étoit, du reste, plantureuse. Le baril de vin ne se vendoit que 5 sols, la quarte de froment 15 sols. 11 y eut aussi grande abondance de bœufs, moutons et cochons. En 1503, Galiot de Genouillac, dans lequel nous croyons retrouver un des protecteurs de Clément Marot, étoit fort aimé du roi, qui lui donna cette année le gouvernement de Penne, en Albigeois, avec la forêt de Gaitinière, « où il y avoit de toute sorte de bestes fauves. » En 1504, 1505 et 1506, nous ne trouvons à signaler que les grands travaux exécutés par l' évêque aux églises et aux châteaux épiscopaux.Un échange de terre nous apprend que cet évêché de Cahors étoit riche, et l'évêque pouvoit aller de sa ville capitale jusque dans le diocèse d'Agen, sans quitter ses terres. En 1507, Jacques de Genouillac, « fort eslevé dans la faveur du roy, » se maria vers Bordeaux, avec Catherine d'Ar-

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chiac, d'une trè&-ancienDe famille, qui a donné des cardinaux.

Ce Genouillac, qui fut page de Louis XII, et qui étoit fils de Jean Picard, gentilhomme du Quercy, maître d'hôtd du roi, aux gages de 500 livres, devint « l'un des plus considérables seigneurs de la province, » et l'un des- capitaines célèbres de François I**".

On peut, ai -je dit, supposer, sans trop forcer la vraisem* blance , qu'il y eut des relations de patronage et de clientèle entre ce Quercinois si bien en cour, et ces autres Quercinois d'adoption et de naissance , Jean et Clément Marot, Peut-être faut-il faire remonter jusqu'à lui les incidents qui amenèrent Jehan à la cour et à la faveur d'Anne de Bretagne.

Parmi les autres seigneurs qui tiennent le haut rang en Quercy, durant la jeunesse de Clément, parmi ceux qu'il doit rencontrer plus tard à Cahors, à la cour, à l'arniée, nous pouvons citer François de Castelnau, époux de Marguerite de la Tour-d'Auvergne , Jean de Castelnau de Bretenous, les Montpézat, les Gourdon , les Cénevières , les Cardaillac , les Saint- Cirq, les Touchebœufs, les Boissières, les Galard, les Lusech, etc. Nous retrouverons auprès de François I*' bien des descendants de ces illustres familles provinciales, et Clément les mettra au premier rang de ces « ombres angéliques, » qui peuplent l'Olympe de la cour, et dont il se vante d'être connu. La fierté patriotique que leur inspirera la gloire de ce Quercinois, et, d'autre part, leurs souvenirs de l'enfance de ce descendant des petits bourgeois de Cahors, contribueront à former ce ton de familiarité cordiale qu'à diverses reprises notre poète semble indiquer comme étant celui dont on le traite à la cour.

Je puis rappeler que, dans les bonnes villes, presque à côté de tous les monastères et églises, se trouvoient des écoles où alloient a apprendre lettres » les enfants de la bourgeoisie. En citant, comme un exemple entre mille, ce détail que nous donne un contemporain de Clément, le Jeune Adventureux,

xviii LA VIE DE CLÉMENT MAROT.

« en Taage de huit ou neuf ans, je sçavois lire, » j'aurai complété la série d'hypothèses que j'ai à offrir.

Je me suis, en effet, jusqu'ici adressé uniquement à l'imagination du lecteur. Je me suis efforcé de résumer pour elle les éléments de cette éducation par la vue, par les images, par toutes les sources de la tradition , par tous les objets de la préoccupation habituelle de l'entourage, par les sujets journaliers de conversation , par tout cela , en un mot , qui parle d'abord à l'enfant et donne des pentes à son esprit. Ainsi se développent ses instincts, en attendant cette seconde éducation,— non plus de l'enfance, mais de la jeunesse, — qui parle à la raison et élargit l'intelligence. On nous pardonnera de nous être tant étendu sur ces souvenirs de Quercy. C'est là, comme le poëte le dira plus tard, qu'il fut « fait, filé, tissé. »

Toutefois, le seul résultat certain que nous puissions constater de la première éducation de^ Clément, c'est que, vers dix ans, il connaissoit seulement la langue maternelle, c'est-à-dire le patois quercinois. Il faut, en songeant aux difficultés qui dévoient arrêter quelque temps son génie naturel au milieu des lourdes recherches de la poésie pédantesque du commencement du XVI* siècle, il faut garder bonne note de cette remarque de Balzac : « je sçay bien que c'est une espèce de miracle qu'un homme pût parler purement françois dans la barbarie du Quercy et du Périgord. »

Mais si, n'ayant pas été bercé par le génie de la langue françoise, Clément dut subir les lois de la savante rhétorique d'alors , plus longtemps que son esprit leste ne scmbloit né pour le permettre, du moins il y trouva une compensation. Il n'avoit pas été nourri, dès l'enfance, dans l'admiration de ces rimes pesantes, de ces compositions laborieuses, de ces'poëmes qui tendoient à faire de notre littérature un cours de versions grecques et latines. Quand, au temps de l'adolescence, il eut recouvré la liberté de son esprit, son instinct, qui n'avoit pas été vicié de bonne heure , rejeta toute trace de pédantisme. Ce ne fut plus alors que très-tard, vers la fin de sa carrière.

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quand il songea à prêcher, qu'il retrouva quelques-unes des lourdes influences qui avoient failli Taveiigler sur les (qualités essentielles de notre langue.

Nous allons voir, du reste, commentées influences l'assaillirent durant la seconde période de son éducation, lorsque les formules et les exemples, remplaçant la conversation et les images de la vie méridionale, travaillèrent à développer ce que je nommois plus haut les tendances normandes de son intelligence, à lui imposer l'estime de cette école de poésie savante, dont Jehan Marot étoit un des notables représentants. Le bonhomme Estienne Pasquier nous dit que Clément « estoit né , dès le ventre de sa mère, pour faire des vers françois. » 11 ne faut pas remonter si haut. Dès le ventre de sa mère, il étoit seulement destiné à faire des vers quercinois. Le vieil érudit ajoute qu'il dut aussi cette noble mission de faire des vers françois à cette chance qu'il eut d'être « nourry en la cour de nos roys. » Je me permettrai là encore de distinguer. Les pages qui vont suivre montreront que la première nourriture reçue par Marot à la cour le poussoit presque uniquement à faire des vers latins, ou de ces vers qu'il nommera lui-même plus tard du <( latin escorché. »

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