LA POSTÉRITÉ
Si de celuy le tombeau veux sçavoir Qui de Maro avoit plus que le nom , Il te convient donc les lieux aller voir Où France a mis le but de son renom.
Qu'en terre soit je te respons que non Au moins de luy c*est la moindre partie. L*àme est au lieu d'où oUe estoit sortie; Et de ses vers, qui ont donité la mort, Les Sœurs luy ont sépulture bastie Jusques au ciel. Ainsi, la mort n*y mord.
On sait que ces derniers mots représentent la hautaine devise de Marot. Ainsi dans cette noble et ingénieuse épitaphe
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le grave du Bellay promettoit à Marot cette immortalllé dont il n'avoit jamais douté. « Tant que ouy et nenny se dira , par runiversvfe monde me lira. » Jodelle s'empare de cette même idée dans cette autre épitaphe si connue :
Quercy, la cour, le Piémont, l'univers.
Me fit, me tint, m'enserra, me congueut. Quercy mon loz, la cour tout mon temps eut, Piémont mes os et Tunivers mes vers..
Cette immortalité, la postérité la lui donna plus lumineuse qu'il ne la méritoit peut-être. Sa gloire, commencée de son vivant, éclata dès le lendemain de sa mort. Elle ne fléchit jamais à aucune période de ces sévères siècles classiques qui avoient tant de mépris pour cette barbarie du moyen âge où nmé poëte avoit trouvé sa nourrice et sa nourriture. De Boileau à La Harpe la louange est continue , et les détails en sont trop connus pour que je veuille les répéter. J'aime mieux demander à de plus obscurs témoins les preuves de la persévérance de cette renommée.
C'est pour sa gloire et pour son exaltation que Sibilet semble avoir composé son Art poétique (1&48). Il en fait non-seulement le modèle, mais presque la source de la poésie, de la poétique française. C'est à peu près ainsi que le juge Estienne Pasquier, et les livres VI, VII et VIll de ses Recherches sont pleins des plus sincères et des plus précieux témoignages d'admiration. « Beaucoup diront, écrit du Bellay : ce n'est pas ainsi que Marot eût écrit. » Le voilà donc le maître et le précepteur de la langue. C'est aussi l'opinion de Bamus qui la prend pour guide dans ses études grammaticales. Tous les contemporains le portent aux nues , faisant cette seule réserve que Peletier nous indique : « Il n'a autre défaut sinon de n'avoir voulu grand chose, ayant pu tout ce qu'il a voulu ; homme inimitable en certaines félicités! » Naudé, il est vrai, ne vit en lui que le premier des poètes burlesques, et Balzac prend le
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ton dédaigneux en parlant de son style. Mais nous avons de quoi nous consoler dans œs vers de La Fontaine :
Et Marot, par sa lectiuv , M*a fort servi, j'en conviens.
Le père Rapin le venge des dédains de Naudé en disant qu'il a su joindre dans les rondeaux la naïveté à la délicatesse : « ils peuvent encore servir de modèles aujourd'hui ; et nous n'avons proprement point d'autre original de ce caractère en notre langue. » Citons encore le Jugement des Sçavans : « Il donne un tour heureux tantost par une équivoque fine qui a du mystère dans son ambiguïté, tantost par un sens caché qui dit tout, en feignant ne vouloir rien dire; quelquefois par un trait fin et hardi sous un terme modeste ; une aitlre fois par une plaisanterie débitée sous un air sérieux, ou bien enfin par une finesse de sentiment exprimée sous un rnot simple et grossier. Tout cela y est ordinairement soutenu d'une grande simplicité sans aucune affectation. »
Pour n'invoquer au xvni^ siècle que les témoignages les plus naïfs et les moins apprêtés, Mathieu Marais, dans ses Lettres, nous prouve combien le souvenir de ses vers étoit resté dans l'esprit et la conversation des lettrés, et Collé, dans ses Mémoires, reconnoît que ses œuvres faisoient partie intégrante de l'éducation des poètes.
Je m'arrête au milieu de ces monuments, faciles à multiplier, d'une gloire que nul ne met en question , et que notre poëte doit peut-être plus à sa position historique qu'à son mérite.
Marot est le dernier poëte du moyen âge et le premier des temps modernes. C'est là une des grandes causes de sa renommée et de son génie.
Il résuma et traduisit dans un langage clair des qualités qui avoient déjà trois siècles d'existence, mais d'une existence ignorée. Le monde classique crut que Marot en étoit l'unique représentant, il vit un inventeur là où il n'y avoit qu'un metteur
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en œuvre, et Ton fut frappé comme d'une révélation de ce qui étoit seulement une démonstration. Les vieilles poésies comme rondeaux, ballades, chansons et « autres telles espiceries , » du Bellay les met en comparaison avec ces genres plus modernes, avec ces « plaisans épigrammes, ces pitoyables élégies. » Marot a réuni les deux manières, a fondu les deux modes. C'est toute son histoire. Boileau fût tombé d'effroi si on lui avoit révélé que maître Clément avoit employé les rimes équivoquées, concaténées, annexées, fratrissées, batelées, enchaînées, senées, couronnées; et il ne lui eût pas tenu compte d'avoir négligé l'emperière, l'emperière à triple couronne, la couronnée annexée, la rétrograde, etc., etc.
Le législateur du Parnasse, avec son ignorance profonde et son goût exquis, eût néanmoins, je le suppose, beauccmp pardonné à notre poète pour cette qualité qui est grande entre toutes : Marot a compris et sut défendre le génie de la langue françoise. C'est en cela que son instinct fut vraiment original et vraiment grand.
J'ai indiqué les hésitations de cet instinct, les défaillances de ce talent. Je puis me résumer en disant que Marot possédoit une intelligence claire et aisée, leste, sensible et joyeuse, il ne pouvoit jeter un long regard sur une idée , il étoit incapable peut-être de l'embrasser dans son ensemble; il ne savoit ni l'approfondir, ni lui créer de nouvelles relations , mais du premier coup d'oeil il apercevoit le point incisif ou brillant de cette idée. Son esprit agile, tout à l'aise dans sa phrase limpide, aiguisoit encore pour le regard du public cette pointe qu'il avoit aperçue. Quand il arriva à l'équilibre exact de ses qualités, il put présenter cet ensemble de finesse, de naturel et d'éloquence qui constitue la grâce. Les circonstances de sa vie, sa position dans le xvi' siècle , ont donné à cette grâce une apparence originale.
C'est bien là le résumé de sa vie intellectuelle. 11 fut non pas un homme de génie , non pas un poëte puissant; il fut le poète du sourire.
II sauva, je l'ai dit, la langue françoise fort aventurée entre les pédants scol astiques du xv^ siècle et les pédants paganisants de la Pléïade. Aussi longtemps que notre génie sera sobre et vif, que notre intelligence sera fine et mesurée, notre langue claire et sensée, maître Clément sera glorieux. Sa renommée vivra tant que durera ce fier et bon pays que nos pères nomment la doulce France. Que son nom soit étemel , selon la promesse qu'il aimoit à se faire dans ces heures de souffrance ou d'orgueil que je viens d'essayer de raconter.