‹ Œuvres (volume 2)Chapitre 7 sur 340 · LA DÉCADENCE · texte numérisé non relu

LA DÉCADENCE

Marot devenu plus grave, sans avoir perdu tout son leste et gentil esprit, fit sans doute, à la longue, taire ses ei|||emis. Le roi le prit en nouvelle faveur, comme nous le voyons par le don qu'il lui fait d'une maison en 1539. « Savoir faisons, dit l'acte de dotation que nous résumons, que nous, ayant regard aux bons, continuels et agréables services que notre cher et bien aimé valet de chambre Clément Marot nous a longtemps faitz tant en sondit estât que autrement, en plusieurs et louables manières, afin de lui donner meilleure voulonté de persévérer de bien en mieulx, nous lui octroyons pour lui, ses hoirs et ses ayants-cause, une maison , grange et jardin, le tout encloz de

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murailles et situé au faubourg Saint-Germain , en la rue du Glos-Bonneau, auquel Heu a esté fondu un grand cheval de cuivre que nous avons fait faire , laquelle maison et jardin a esté pour cest effect acquist de Jean Bymont, prebstre, etc. » (juillet 1539). Les Adieux aux Dames de la Cour, les Estrennes de 1537 appartiennent encore à la bonne manière de Marot. Mais sa verve s'appesantissoit. Les épîtres qu'il composera dorénavant à chaque événement important qui va arriver sont médiocres. La réunion de Nice, la venue de la reine de Hongrie ou de TKmpereur, ne l'inspirent guère. Il descend sur cette pente où il va retrouver les défauts de sa jeunesse, les instincts du dogmatisme normand, le ton professoral, la phrase contournée, le style sans précision, l'entraînement de la rime, l'allure empesée , les airs de chattemite , les exclamations de prédicant , et ces grimaces d'homme confit en dévotion qui jurent d'une façon si bouffonne avec sa légèreté habituelle.

Il étoit devenu très-prudent , vraisemblablement très-grave d'apparence. Il ne manquoit pas d'occasion de poltroniser au milieu de ces querelles entre les amis du dauphin et la petite bande de M"' d'Estampes , querelles qui divisoient la cour et la famille royale. Âvoit-il oublié ses amis, et faut-il attacher quelque importance aux reproches que le fidèle Lyon Jamet fait sur son silence? Les faveurs du roi ont-elles changé le cœur de Clément, et le bien qu'il a reçu de son maître a-t-il corrompu son âme ?

Marot n'avoit que trop , pour sa tranquillité et pour son talent , gardé ses anciennes relations.

Le pédantisme théologique devoit, à la fin de sa vie, produire sur son gracieux génie le même effet qu'avoit produit sur sa jeune muse le pédantisme littéraire. Le pauvre poëte, poussé en avant par la politique des novateurs, alloit encore payer pour les docteurs es réformes. Le vieil étourdi restera jusqu'au bout, dans les mains de ces diplomates de l'enthousiasme, un instrument et un instrument méprisé : Marot va s'enfuir de Paris, sa vraie ville h lui, dont il essaye d'ouvrir les

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portes aux huguenots, pour gagner leur ville de (îenève d'où ils le chasseront.

11 avoit gardé ses relations avec Vatable qui, exaspéré contre la Sorbonne, avoit eu toute sa vie Tidée fixe de renverser la théologie par la philologie. Il avoit été déjà, nous raconte Félibien, mandé devant la cour du parlement qui lui avoit interdit ces réunions où il se promettoit de commenter le livre des Psaumes et des Proverbes. Il se Tétoit tenu pour dit. Mais il avoit repris son idée en sous-œuvre et avoit songé à mettre en vers et en musique ce qu'on lui interdisoit de mettre en prose. Marot consentit à rhythmer et à rimer sa traduction des Psaumes.

Ce fut d'abord un grand succès. Chacun à la cour adapta à ces odes sacrées les airs de vaudevilles et de chansons qu'il préféroit. François \*^ se montra des plus chauds partisans de cette nouveauté. 11 engagea Marot à présenter trente de ces psaumes, — les seuls que notre poëte eût encore traduits, — à Charles-Quint qui traversoit alors Paris. L'Empereur accepta l'hommage et le paya 200 doublons d'or. Encouragé par le roi, Marot continua sa traduction.

La Sorbonne s'étoit émue de cet essai de translation, de ces commentaires et de cette explication des livres saints tentée par des gens légers, sans science théologique, sans autorité, et dont la bonne foi et le zèle lui étoient suspects. Ce n'étoit pas la première tentative de traduction en langue vulgaire qui étoit faite. Depuis le Livre des rois, un des premiers monuments de la langue françoise, jusqu'aux travaux de Mellin de Saint-Gelais et de Robert Estienne, bien des écrivains avoient songé à vulgariser les diverses parties de la Rible. Mais la sévérité des théologiens gallicans croissoit, avec le danger, jusqu'à la tyrannie. Quelques mois après la mort de Marot, ses trente psaumes étoient imprimés à Rome. Cette approbation , en quelque sorte papale , ne l'eût pas sauvé. Il étoit suspect, il étoit détesté.

Le roi, peu brave en cela, l'abandonna après l'avoir encou-

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ragé et après avoir fait quelques faibles efforts pour le protéger. Marot, craignant la prison, s'enfuit à Genève en 15^3, si nous en croyons Sleidan. Ce doit être vers la fin de Tannée, car il étoit encore en France en août.

En résumé, toute cette affaire de traduction est connue. Florimond de Rémond , Bèze , Bayle , après eux tous les biographes de Marot se sont étendus sur cette période de la vie de notre poète, et nous permettent d'abréger.

On connoît Textravagant suoeès que la mode et la piété des huguenots firent à ces psaumes de Marot. On en vendit immédiatement dix mille exemplaires, dit un contemporain, et jusqu'au xvin* siècle ils firent partie intégrante et importante du culte réformé. Calvin les avoit fait mettre en musique par Guillaume Franc. Ils furent harmonisés par Goudimel et Claude Le Jeune. « Les luthériens, calvinistes et leurs adhérents , écrit le bourgeois de Reims Jehan Pussot que j*ai déjà cité, commencèrent (vers 1560) à gringnoder les pseaumes de Marot seullement, car ceulx de Bèze n'estoient encore escloz ni pas faictz , qui en a mys cent en rymes et chansons, oultre les cinquante dudict Marot. » Cétoit la première fois qu'on remplaçoit la grave psalmodie pai' un chant métrique et rhythmé, et cette harmonie sensuelle et entraînante dut contribuer au succès des vers, succès absolument inintelligible aujourd'hui.

Nous avons reconnu à plusieurs reprises combien notre Clément, dans ses pièces graves et philosophiques, perd de sa lucidité, de sa précision, de sa correction de langage; aisément alors le mot propre lui échappe, sa phrase se construit mal et sa pensée ambiguë se laisse péniblement deviner. Dans les psaumes, ces défauts sont à l'extrême. Ils rappellent les plus lourdes pièces du temps de Louis XIÎ. Emphatiques, embarrassés, pompeux et vieillots, chevillés jusqu'à la bouffonnerie, ils semblent les modèles de cette muse grossière et populaire à qui nous devons les complaintes traditionnelles chantées aujourd'hui encore chez nos paysans.

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A Genève, Marot mit au jour la traduction de vingt nou- >' veaux psaumes. Mais cela ne suiFit pas pour lui valoir la paix^ Aussi longtemps qu'il avoit tenu entr'ouvertes aux saints les portes du cabinet du roi , il avoit été un des témoins de la vérité nouvelle: il ne fut plus qu'un libertin dangereux quand, réfugié dans les murs de la nouvelle Jérusalem, il essaya d'user d'une parcelle de cette liberté dont l'excès l'avoit fait chasser de France. « Ayant toujours esté nourry en une très mauvaise escolle, dit Bèze, — à qui ses!§oésies de jeunesse eussent dû conseiller plus d'indulgence, — et ne pouvant assubjectir sa vie à la réformation de l'évangile, il s'en alla passer le reste de ses jours en Piémont , alors possédé par le Roy, où il usa sa vie en quelque sûreté sous la faveur des gouverneurs. » Le ministre Jurieu avoit bien conservé la tradition protestante sur Marot quand il nous dit : <' Il estoit un esprit libre et libertin qui s'estoit nourri de vanitez dans une cour souverainement corrompue. )) La vérité est, pour moi, dans ce jugement de mon vieux chroniqueur quercinois que je cite pour la dernière fois : <( Il avoit l'esprit desbauché, mais il n'y a rien dans ses œuvres qui le convainque d'hérésie. »

Cayet, se faisant l'écho d'une tradition vraisemblablement fausse, raconte qu'il fut condamné à mort à Genève pour crime d'adultère, et que Calvin fit commuer cette peine en celle du fouet. Bèze dit seulement : Ne in extreniâ quidem xtcUe mores emendavil. La chose certaine est qu'il fut obligé de se réfugier en Piémont où la vieille protection de François I"" le suivit et le recommanda au maréchal de Bouttières, à M. d'Annebaud, qui succédoit comme gouverneur au maréchal de Montéjeanc On peut chercher dans VÉpistre à ung sien Amy le nom des amis qu'il avoit trouvés en Savoie et juger de l'état de son esprit, de ses regrets et de ses vœux. Cette pièce, si, comme il est vraisemblable, elle est de lui, ne peut être attribuée qu'à cette date, puisque c'est après 1542 seulement, nous l'avons vu, qu'il peut dire : « Privé des biens et estats que j'avois. »

J'ignore si c'est pendant soh séjour en Piémont ou pendant

exil LA VIE DE CLÉMENT MAROT.

les temps de son premier exil en Italie qu'il composa les poésies pieuses publiées quelque temps après sa mort, et trouvées, disent les éditeurs, avec ses autres factures à Chajp|)éry : Le BcUadin, le Riche en pauvreté, le Sermon du bon pasteur, la Complainte d*un pastoureau cfirestien, etc. A part la complainte , rien de tout cela ne porte la marque de son génie. Mais il le devoit retrouver presque entier pour chanter une dernière fois la gloire de cette France ingrate , ingratissime à son poète. Marot , dit Pasquier, fit un panégyrique de la victoire remportée par le comte d'Enghien à Cerisolles; et — chose merveilleuse pour ce conseiller-poëte tout épris des gloires de la Pléïade, — Pasquier avertit le lecteur de ne pas mettre en nonchaloir cette ode de Marot, même en la comparant à celle que^ Ronsard fît sur le même sujet.

*' 'Ces vers eurent le temps d'arriver à la cour de France, et peut-être l'écho des louanges qu'elles obtinrent courut-il jusqu'en Piémont pour réveiller la fierté, les illusions, les espérances dans l'imagination du poète. Ce furent en tous cas ses dernières joies. Clément Marot mourut en l'automne de 1544.

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