‹ ŒuvresChapitre 9 sur 56 · EG LOQUE AU ROY · texte numérisé non relu

EG LOQUE AU ROY

A mes compaings, qui tendoient leurs chappeaux.

Aucunefoys aux montaignes a^loye, Aucunefoys aux fosses devalloye, Pour trouver là les gistes des fouynes, Des hérissons ou des blanches hermines, Ou pas à pas le long des buyssonnetz AUois cherchant les nidz des chardonnetz Ou des serins, des pinsons ou lynottes.

Desja pourtant je faisoys quelques nottes De chant rustique, et dessoubz les ormeaux, Quasy enfant, sonnoys des chalumeaux.

Si ne sçaurois bien dire ne penser Qui m'enseigna si tost d'y commencer, Ou la nature aux Muses inclinée, Ou ma fortune, en cela destinée A te servir : si ce ne fust l'un d'eux, Je suis certain que ce furent tous deux.

Ce que voyant le bon Janot mon père, Voulut gaiger à Jaquet son compère Contre un veau gras deux aignelletz bessons, Que quelque jour je feroys des chansons A ta louenge (ô Pan, dieu tressacré), Voyre chansons qui te viendroyent à gré. Et me souvient que bien -souvent aux festes, En regardant de loing paistre noz bestes. Il me souloit une leçon donner Pour doulcement la musette entonner, Ou à dicter quelque chanson ruralle Pour la chanter en mode pastoralle.

Aussi le soir, que les trouppeaux espars Estoient serrez et remis en leurs paixs, Le bon vieillard après moy travailloit, Et à la lampe assez tard me veilloit.

Ainsi que font leurs sansonnetz ou pyes, Auprès du feu bergères accroupies.

Bien est il vray que ce luy cstoit peine ; Mais de plaisir elle estoit si fort pleine. Qu'en ce faisant sembloit au bon berger Qu'il arrousoit en son petit verger Quelque jeune ente, ou que teter faisoit

CLEMENT MAROT

L'aii^ncau qui pltu en son parc luy {)Ui»oit;

Et le labeur qu'après moy il mit tant.

Certes, c'estoit aifin qu'en l'imitant

A l'advenir je chantasse le los

De toy (o Pan), qui augmentas son dot,

Qui conservas de ses prez la verdure.

Et qui gardas son trouppeau de froidure.

« Pan (disoit il), c'est le dieu triumphant Sur les pasteurs ; c'est ccluy (mon enfant) Qui le premier les roseaux pertuysa, Et d'en former des flustes s'advisa :

Il daigna bien luy mesme peine prendre D'user de l'art que je te veux apprendre. Appren le donc, affin que montz et boys, Rocz et estangs, apreignent soubz ta voix A rechanter le hauit nom après toy De ce grand Dieu que tant je ramentoy ; Car c'est celuy par qui foysonnera Ton champ, ta vigne, et qui te donnera Plaisante loge entre sacrez ruisseaux Encourtinez de flairans arbrisseaux.

Là d'un costé auras la grand' closture De saulx espez, où pour prendre pasture Mousches à miel la fleur succer iront Et d'un doulx bruit souvent t'endormiront, Mesmes allors que ta fluste champestre Par trop chanter lasse sentiras estre.

Puis tost après sur le prochain bosquet T'esveillera la pye en son caquet :

T'esveillera aussi la columbelle, Pour rechanter encores de plus belle. » Ainsi, soingneux de mon bien, me parloit Le bon Janot, et il ne m'en chaloit ; Car soucy lors n'avoys en mon courage D'aucun bestail ne d'aucun pasturage.

Quand printemps fault et l'esté comparoit, A-doncques l'herbe en forme et force croist. Aussi, quand hors du printemps j'euz esté, Et que mes jours vindrent en leur esté, Me creut le sens, mais non pas le soucy ;

ÊGLOGUE AU ROY

Si employay l'esprit, le corps aussi, Aux choses plus à tel aage sortables, A charpanter loges de boys portables, A les rouler de l'un en l'autre lieu A y s^mer la jonchée au milieu, A radouber treilles, buyssons et hayes A proprement entrelasser les clayes Pour les parquets des ouailles fermer, Ou à tyssir (pour frommages former) Paniers d'osier et fiscelles de jonc, Dont je souloys (car je l'aimoys adonc') Faire présent à Heleine la blonde.

J'apprins les noms des quatre partz du monde, J'apprins les noms des ventz qui de là sortent, Leurs qualitez, et quel temps ilz apportent. Dont les oiseaulx, sages devins des champs, M'advertissoyent par leur volz et leurs chantz.

J'apprins aussi, allant aux pasturages, A éviter les dangereux herbages, Et à cognoistre et guérir plusieurs màulx Qui quelquefoys gastoient les animaulx De nos pastiz : mais par sus toutes choses. D'autant que plus plaisent les blanches roses Que l'aubespin, plus j'aymois à sonner De la musette, et la fy resonner En tous les tons et chantz de bucolicques, En chantz piteuz, en chantz mélancoliques. Si qu'à mes plainctz un jour les Oreades, Faunes, Silvans, Satyres et Dryades, En m'escoutant jectèrent larmes d'yeux ; Si feirent bien les plus souverains Dieux ; Si feit Margot, bergère qui tant vault. Mais d'un tel pleur esbahyr ne se fault. Car je faisois chanter à ma musette La mort (helas ! ), la mort de Loysette, Qui maintenant au ciel prend ses esbatz A veoir encor ses trouppeaux icy bas.

Une autre foys, pour l'amour de l'amye, A tous venans pendy la challemye. Et ce jour là à grand' peine on sçavoit

CLÉMENT MAKOr

Lequel des deux £ai^né le prix avoit.

Ou de Merlin ou de nioy : dont à l'henre Thony s'en vint &ur le pré grand' allcare Nous accorder, et oroa deux boulettes D'une longueur, de force violettes :

Puis nous en feit présent pour son plaisir : Mais à Merlin je baillé à choisir.

Et penses tu (ô Pan, dieu débonnaire) Que l'exercice et labeur ordinaire Que pour sonner du flajolet je pris Fust seulement pour emporter le prix ?

Non, mais afin que si bien j'en apprinse, Que toy, qui es des pastoureaux le prince, Prinsses plaisir à mon chant escouter, Comme à ouyr la marine flotter Contre la rive, ou des roches haultaines Ouyr tomber contre val les fontaines.

Certainement, c'estoit le plus grand seing Que j'eusse alors, et en prens à tesmoing Le blond Pliebus qui me voyt et regarde, Si Tespcsseur de ce boys ne l'en garde. Et qui m'a veu traverser maint rocher Et maint torrent pour de toy approcher.

Or m'ont les dieux célestes et terrestres Tant faict heureux, mesmement les sylvestres, Qu'en gré tu prins mes petis sons rustiques, Et exaulças mes hymnes et cantiques, Me permettant les chanter en ton temple, Là où encor l'image je contemple De ta haulteur, qui en l'une main porte De dur cormier houlette riche et forte. Et l'autre tient chalemelle foumye De sept tuyaux, faictz selon Tarmonye Des cieulx, où sont les sept Dieux clairs et hanli, Et denotans les sept artz liberaulx, Qui sont escriptz dedans ta teste sainctc. Toute de pin bien couronnée et ceincte.

Ainsi, et donc en 1 esté de mes jours. Plus me plaisoit aux champestres séjours Avoir faict chose (6 Pan) qui t'agreast^

ÊGLOGUE AU ROY

Ou qui l'oreille un peu te recreast,

Qu'avoir autant de moutons que Tytirc ;

Et plus (cent foys) me plaisoit d'ouyr dire :

« Pan faict bon œil à Robin le berger, »

Que veoir chés nous trois cens beufz héberger;

Car soucy lors n'avoys en mon courage

D'aucun bestail ne d'aucun pasturage.

Mais maintenant que je suis en l'autonne, Ne sçay quel soing inusité m'estonne De tel' façon, que de chanter la veine Devient en moy, non point lasse ne vaine, ^ns triste et lente, et certes, bien souvent, Couché sur l'herbe, à la frescheur du vent, Voy ma musette à un arbre pendue Se plaindre à moy qu'oysive l'ay rendue ; Dont tout à coup mon désir se resveille, Qui de chanter voulant faire merveille, Trouve ce soing devant ses yeulx planté, Lequel le leiid morne et espoventé :

Car tant est soing basanné, layd, et paslé, Qu'à sou regard la Muse pastoralle, Voyre la Muse heroyque et hardie, En un moment se trouve refroidie.

Et devant luy vont fuyant toutes deux Comme brebis devant un loup hydeux.

J'oy d'autre part le pyvert jargonner, Siffler l'escouffle ec le buttor tonner, Voy l'estourneau, m aeron et l'aronde istrangement voiler tout à la ronde, M'advertissans de la froide venue Du triste yver, qui la terre desnue.

D'autre costé j'oy la bise arriver, Qui en soufflant me prononce l'yver ; Dont mes trouppeaux, cela craignans et pis. Tous en un tas se tiennent accroupis, Et diroit on, à les ouyr bélier, Qu'avecques moy te veulent appeller A leur secours, et qu'ilz ont congnoissance Que tu les as nourriz dès leur naissance.

Je ne quiers pas (ô bonté souveraine)

CLEMENT MAROT

Deux mille arpeotz de pa»ti< en Toorainc, Ne mille Inruf/ errauts par \c\ hetbi»

Des mont/ d'Auvergne, ou autant de brcbiv. Il me suffit que mon trouppeau prefterrei Des loups, des ours, des lyoïis, de» loncerves, Et moy du froid, car l'yver qui s'appreste A commencé à neiger sur ma tcst'*^

Lors a chanter plus soing ne me nuyra, Ains devant moy plus viste s'enfoyra Que devant luy ne vont fuyant les Mases» Quand il verra que de faveur tu m'uses.

Lors ma musette, à un chesne pendue^ Par moy sera promptement descendue, Et chanteray l'yver à seurctc Plus hault (et clair) que ne feiz onc l'esté.

Lors en science, en musique et en son Un de mes vers vauldra une chanson.

Une chanson, une egloguc rustique, Et une eglogue, une œuvre bucolique.

Que diray plus? vienne ce qui pourr? : Plus tost le Rosne encontremont courra, Plus tozt seront haultes foretz sans branche?, Les cygnes noirs et les corneilles blanches, Que je t'oublie (ô Pan de grand renom), Ne que je cesse à louer ton hault nom.

Sus, mes brebis, trouppeau petit et maigre. Autour de moy saultez de cueur allaigre , Car desja Pan, de sa verte maison, M'a faict ce bien d'ouyr mon oraiso:?-

L'ENFEK

L'ENFER

Comme douleurs de nouvel amassées Font souvenir des liesses passées, Ainsi plaisir de nouvel amassé Faict souvenir du mal qui est passé.

Je dy cecy, mes treschers frères, pourcc Que l'amytié, la chère non rebourse, Les passetemps et consolations Que je reçoy par visitations En la prison claire et nette de Chartres Me font recors des ténébreuses Chartres, Du grand chagrin et recueil ord et laid, Que je trouvay dedans le Chastellet.

Si ne croy pas qu'il y ait chose au monde Qui mieux ressemble un Enfer très immunde ; Je dy Enfer, et Enfer puis bien dire : Si l'allez veoir, encor le verrez pire. Aller, helas ! Ne vous y vueillez mettre ; J'ayme trop mieulx le vous descrire en mètre, Que pour le veoir aucun de vous soit mvs En telle peine. Escoutez donc, amys.

Bien avez leu, sans qu'il s'en falle un A, Comme je fuz par l'instinct de Luna Mené au lieu plus mal sentant que soulphre Par cinq ou six ministres de ce gouffre. Dont le plus gros jusques là me transporte

Si rencontray Cerberus à la porte, Lequel dressa ses trois testes en hault, A tout le moins une qui trois en vault. Lors de travers me voit ce chien poussif. Puis m'a ouvert un huys gros et massif, Duquel l'entrée est si estroicte et basse, Que pour entrer faillut que me courbasse.

Mais ains que fusse entré au gouffre noir,

ÇUiMBNT MAROT.

CLEMENT MAROT

Jt veoy à part un autre vieil manoir Tout plein de gen%, de bruict et de tumulte, Parquoy avec ma guyde je con&nlte, Eii hiy disans : « Dy moy, s'il t'en souvient, J D'où et de qui et pourquoy ce bruict vient. »

I ' Si me rcspond : <* Sans croyre le rebours,

|; Sçaclie qu'icy sont d'Enfer les faubourg»,

\; Où bien souvent s'esleve ccstc (este,

"• Laquelle sort, plus rude que tempeste.

De l'estomac de ces gens que tu vois, Qui sans cesser se rompent teste et voix Pour appoincter faulx et chetiis humains, Qui ont debatz, et debatz ont eu maints.

Hault devant eulx le grand Minos se sied^ Qui sur leurs dicts ses sentences assied. C'est luy qui juge, ou condamne ou deffend, Ou taire faict, quand la teste luy fend.

Là les plus grans les plus petis destruysent ; Là les petis peu ou point aux grans nnysent ; Là trouve l'on façon de prolonger Ce qui se doibt et se pcult abréger ; Là sans argent povreté n'a raison; Là se destruict mainte bonne maison ; Là biens sans cause en causes se despendent ; Là les causeurs les causes s'entrevendent ; Là en public on manifeste et dit La mauvaistié de ce monde maudict, Qui ne sçauroit soubs bonne conscience "Vivre deux jours en paix et patience ; Dont j'ay grand' joye avecques ces mordans. Et tant plus sont les hommes discordans, Plus à discord esmouvons leurs courages, Pour le proufict qui vient de leurs dommages Car s'on vivoit en paix comme mestier, Rien ne vaudroit de ce lieu le mestier, Pource qu'il est de soy si anormal, Qu'il fault exprès qu'il commence par mal, Et que quelc'un à quelque autre m efface, Avant que nul jamais prouffict en face. Bref, en ce lieu ne gagnerions deux pommes,

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L'ENFEH

Si ce n'estoit la mauvaistié des hommes ;

Mais, par Pluton, le Dieu que doy nommer,

Moiirir de faim ne sçaurions, ne chommer :

Car tant de gens qui en ce parc s'assaillent

Assez et trop de besongne nous taillent,

Assez pour nous, quand les biens nous en viennem.

Et trop pour eulx, quand povres en deviennent.

Ce nonobstant, 6 nouveau prisonnier, Il est besoing de près les manier :

Il est besoing (croy raoy), et par leur faulte, Çue dessus eulx on tienne la main haulte ; Ou autrement les bons bonté fuyroient.

Et les maulvais en empirant iroient.

Encor (pour vray) mettre on n'y peult tel ordre Que tousjours l'un l'autre ne vueille mordre, Dont raison veult qu'ainsi on les embarre, Et qu'entre deux soit mys distance et barre, Comme aux chevaulx en l'estable hargneux,

Minos le juge est de cela soingneux.

Qui devant lui, pour entendre le cas, Faict descliiffrer tels uoysifz altercas Par ces crieurs, dont l'un soutient tout droict Droict contre tort, l'autre tort contre droict; Et bien souvent, par cautelle subtile, Tort bien mené rend bon droict inutile.

Prens y esgard, et enten leurs propos : Tu ne veis onc si differens suppostz.

Approche toy pour de plus près le veoir ; Regarde bien : je te fais asçavoir Que ce mordant que l'on oyt si fort bruyre, De corps et bien vcult son prochain destruire. Ce grand criart, qui tant la gueule tort, Pour le grand gaing tient du riche le tort. Ce bon vieillard (sans prendre or ou argent) Maintient le droict de mainte povre gent. Celluy qui parle illec sans s'esclatter, Le juge assis veult corrompre et flatter. Et cestuy là, qui sa teste descœuvre.

En playderie a faict un grand chef d'oeuvre, Car il a tout destrulct son parentage,

ÉLÉMENT MAROT

Dont il est crainct et prisé d'avantage, Et bien heureux celay se peult tenir Duquel il vcult la cause soustenir.

Aiiiy, voyla quelque peu des menées Qui aux faulxbourgs d Enfer sont démenées \y Par nos grans loups ravissans et famys,

V Qui ayment plus centz sonlz qne cent aœys,

j|r Et dont pour vray le moindre et le pins neuf

ih Trouveroit bien à tondre sur un oeuf.

\\ Mais puis que tant de curiosité

Te meult à veoir la sumptuosité De noz manoirs, ce que tu ne vis oncques ji Te feray veoir. Or sçaches, amy, doncqnes

mm Qu'en cestuy parc où ton regard espands

^P^ Une manière il y a de serpentz

Qui de petis viennent grans et félons, Non point volans, mais trainans et bien longs. Et ne sont pas pourtant couleuvres froides. Ne verdz lezardz, ne dragons fortz et roides ; Et ne sont pas crocodiles infaictz.

Ne scorpions tortuz et contrefaictz ; ■H Ce ne sont pas vipereaux furieux,

'\ Ne basilics tuans les gens des yeux ;

Ce ne sont pas mortifères aspicz.

Mais ce sont bien serpents qui vallent pis. Ce sont serpents enflez, envenimez, ;3 Mordans, mauldictz, ardans et animez,

Jettans un feu qu'à peine on peult estaindre, Et en piquant dangereux a l'attaindre : Car qui en est piqué ou offensé Enfin demeure chetif ou insensé :

C'est la nature au serpent plein d'excès Qui par son nom est appelle Procès.

Tel est son nom, qui est de mort un tmabre. Regarde un peu. en voyla un grand nombre, De gros, de grans, de moyens et de gresles, Plus mal faisans que tempestes ne gresles.

Celuy qui jecte ainsi feu à planté Veult enflammer quelque grand parenté ; Celuy qui tire ainsi hors sa languette

LENFEI^

Destruira bref quelc'un, s'il ne s'en guette ; Celuy qui siffle et a les dens si drues, Mordra quelc'un qui en courra les rues ; Eb ce froid là, qui lentement se traine. Par son venin a bien sçeu mettre hayne Entre la mère et les mauvais enfans ; Car serpents froidz sont les plus eschaufans. Et de tous ceux qui en ce parc habitent, Les nouveaux nez, qui s'enflent et despitent, Sont plus subjectz à engendrer icy Que les plus vieux : voyre, qu'il soit ainsi, Ce vieil serpent sera tantost crevé, Combien qu'il ait mainct lignage grevé.

Et cestuy là, plus antique qu'un roc.

Pour reposer s'est pendu à un croc ; Mais ce petit, plus mordant qu'une louve. Dix grans serpens dessoubs sa pance conv< ; Dessoubs sa pance il en couve dix grans, Qui quelque jour seront plus denigrans Honneurs et biens que cil qui les couva ; Et pour un seul qui meurt ou qui s'en va, En viennent sept. Donc ne fault t'estonnei ; Car pour du cas la preuve te donner.

Tu dois sçavoir qu'yssues sont ces bestes Du grand serpent Hydra, qui eust sept testes, Contre lequel Hercules combattoit, Et quand de luy une teste abbattoit.

Pour une morte en revenoit sept vives.

Ainsi est il de ces bestes noysives :

Ceste nature ilz tiennent de la race Du grand Hydra, qui au profond de Thrace, Où il n'y a que guerres et contends, Les engendra dès l'aage et le temps Du faulx Cayn. Et si tu quiers raison Pourquoy procès sont si fort en saison, Sçache que c'est faulte de charité Entre chrestiens. Et, à la vérité, Comment l'auront dedans leur cueur fichée, Quand par tout est si froidement preschée ?

A escouter voz prescheurs, bien souvent,

CLEMENT AÎAKCyr

Charité n'est m ' mer an <

Pas ne diront • ii proc*-

Au vray chrestien, qni de tons se dit frcre ;

Pas ne diront qu'impossible leur semble

D'cstre chresticn et plaideur tout en^mble,

Ainçoys seront eux mesnies à plaider

Les plus ardaus. Et à bien regarder,

Vous ne valiez de guère mieulx an monde

Qu'en nostre Enfer, où toute horreur abonde.

Doncqucs, amy, ne t'esbaby comment Ser^ens, procès, vivent si longuement ; Car bien nourriz sont du laict de la lysse Qui nommée est du monde la malice :

Toujours les a la louve entretenos Et près du cueur de son ventre tenus.

Mais si ne veulx je à ses faicts contredire, Car c'est ma vie. Or plus ne t'en veulx dire : Passe cest huys barré de puissant fer. ^

A tant se teut le ministre d'Enfer, De qui les motz vouluntiers cscoutoye ; Point ne me laisse, ains me tient et costoye. Tant qu'il m'eust mis (pour mieux cstre à couvert Dedans le lieu par Cerberus ouvert.

Où plusieurs cas me furent ramentus ; Car lors allay devant Rhadamantus, Par un degré fort vieil, obscur et salle.

Pour abréger, je trouve en une salle Rhadamantus (juge assis à son aise), Plus enflammé qu'une ardante fournaise, Les yeux ouverts, les oreilles bien grandes, Fier en parler, cauteleux en demandes, Rébarbatif quand son cueur il descharge : Bref, digne d'estre aux Enfers en sa charge.

Là devant luy vient mainte ame damnée, Et quand il dit : « Telle me soyt menée, » A ce seul mot un gros marteau carré Frappe tel coup contre un portail barré Qu'il faict crosler les tours du lieu infâme.

Lors, à ce bniict. là bas n'y a povre ame Qui ne frémisse et de frayeur ne tremble

L'ENFER

Ainsi qu'au vent fucille de chesne ou tremble Car la plus seure a bien crainte et grand' peur De se trouver devant tel attrappeur.

Mais un ministre appelle et nomme celle Que veult le juge : adoncques s'avance elle Et s'y en va tremblant, morne et pallie.

Dès qu'il la voit, il mitigue et pallie Son parler aigre, et en faincte doulccur Luy dict ainsi : « Vien ça, fay moy tout seur, Je te supply, d'un tel crime et forfaict. Car ton maintien n'est que des plus gaillards ; Mais je veulx bien congnoistre ces paillards Qui avec toy feirent si chaude esmorche. Dy hardyment : as tu peur qu'on t'escorche ? Quand tu diras qui a faict le péché, Plus tost seras de nos mains depesché.

Dequoy te sert la bouche tant fermée, Fors de tenir ta personne enfermée?

Si tu dys vray, je te jure et promets Par le hault ciel, où je n'iray jamais, Que des Enfers sortiras les brisées Pour t'en aller aux beaux Champs Elysées, Où liberté faict vivre les esprits Qui de compter vérité ont apris.

Vault il pas mieux donques que tu la comptes Que d'endurer mille peines et hontes ?

Certes, si faict. Aussi je ne croy mye Que soys menteur, car ta phyzonomie Ne le dict point, et de maulvais affaire Seroit celuy qui te vouldroit meffaire.

Dy moy, n'ays paour. » Tous ces motz alleschans Font souvenir de l'oyselleur des champs. Qui doulcement faict chanter son sublet Pour prendre au bric l'oyseau nyce et foyblet. Lequel languit ou meurt à la pippée -• Ainsi en est la povre ame grippée :

Si tel' douceur luy faict rien confesser, Rhadamantus la faict prendre ou fesser ; Mais si sa langue elle refraind et mord, Souventefoys eschappe peine et mort.

LLLMLNT MAKOT

Ce iioiiob*»tant, si tc-i '^u n vu ut à veoir Que par doulceur il ne la peut avoir, Aucunefoys encontre elle il s'irrite, Et de ce pa.s, selon le démérite Qu'il sent en elle, il vous la faict plonger Au fons d'Enfer, ou luy faict alon^cr Veines et ncrfz, et par tourments s'efforce A csprouver s'elle dira par force Ce que doulceur n'a sccu d'elle tirer.

O ! chers amys, j'en ay veu martyrer Tant, que pitié m'en mettoit en esmoy.

Parquoy vous pry de plaindre avecques moy Les innocens qui en telz lieux damnables Tiennent souvent la place des coulpables.

Et vous, enfans suyvans maulvaisc vie, Retirez vous : ayez au cueur envie De vivre autant en façon estimée Qu'avez vescu en façon déprimée.

Quand le bon trein un peu esprouverez.

Plus doulx que l'autre en fin le trouverez, 3i que par bien le mal sera vaincu.

Et du regret d'avoir si mal vcscn Devant les yeulx vous viendra honte honncslc Et n'en hairrez cil qui vous admonneste, Pource qu'alors, ayans discrétion.

Vous vous verrez hors la subjection Des infernavdx et de leurs entrefaictes ; Car pour les bons les loix ne sont pas faictes.

Venons au poinct. Ce juge tant divers Un fier regard me jecta de travers.

Tenant un port trop plus cruel que brave. Et d'un accent impératif et grave Me demandant ma naissance et mon nom Et mon estât : « Juge de grand renom, Respons je alors, à bon droict tu poursuys Que je te dye orendroit qui je suys ; Car incongneu suy des umbres iniques, Incongneu suy des âmes plutoniques Et de tous ceulx de ceste obscure voye, Où pour certain jamais entré n'avoye :

L'ENFER

Mais bien congneu suis des umbres celiques, Bien congneu suis des umbres angeliques, Et de tous ceulx de la tresclaire voye Où Juppiter les desvoyez avoye :

Bien me congneut et bien me guerdonna Lors qu'à sa sœur Pallas il me donna : Je dy Pallas la si sage et si belle ; Bien me congnoist la prudente Cybelle, Mère du grand Juppiter amyable.

Quant à Luna, diverse et variable, Trop me congnoist son faulx cueur odieux.

En la mer suis congneu des plus haults Dieux, Jusque aux Tritons et jusque aux Néréides ; En terre aussi des Faunes et Hymnides Congneu je suis. Congneu je suis d'Orphée, De mainte nymphe et mainte noble fée ; Du gentil Pan qui les flustes manie ; D'Eglé, qui danse au son de l'harmonie. Quand elle veoit les satyres suyvans ; De Galathée et de tous les servans, Jusqu'à Tityre, et ses brebis camuses ; Mais par sus tout suis congneu des neuf Muses Et d'AppoUo, Mercure et tous leurs filz, En vraye amour et science confictz.

Ce sont ceulx là (juge) qui en briefz jours Me mettront hors de tes obscurs séjours, Et qui pour vray de mon ennuy se deulent. Mais puis qu'envie et ma fortune veulent Que congneu sois, et saisy de tes laqs, Sçache de vray, puis que demandé l'as, Que mon droict nom je ne te veulx point taire : Si t'advertis qu'il est à toy contraire Comme eau liquide au plus sec élément : Car tu es rude, et mon nom est Clément, Et pour monstrer qu'à grand tort on me tristi Clément n'est point le nom de Lutheriste, Ains est le nom (à bien l'interpréter) Du plus contraire ennemy de Luther :

C'est le sainct nom du pape, qui accolle- Les chiens d'Enfer (s'il luy plaist) d'une estoUe.

CLÉMENT M A ROT

Le crains tu point ? C'est cel» ' Tue

Çu'il ouvre Enfer, quand il % terme :

Ccluy qui peult en (en chanld martyrcr Cent mille cspritz ou les en retirer.

Quant au surnom, aussi vray qu'Evangile, Il tire à cil du poète Vergile, Jadis chcry de Mcccnas à Romme ; Maro s'appelle, et Marot je me nomme ; Marot je suis, et Maro ne suis pas :

Il n'en fut onc depuis le sien trespas ; Mais puis qu'avons un vray Mecenas ores, Quelque Maro nous pourrons vcoir encores.

Et d'autre part (dont noz jours sont faeureax) Le beau verger des lettres plantureux Nous reproduict ses fleurs et j^rans jonchées. Par cy devant flaistries et sechécs Par le froid vent d'ignorance, et sa tourbe, Qui hault sçavoir persécute et destourbe, Et qui de cueur est si dure ou si tendre Que vérité ne veult ou peult entendre.

O Roy heureux, soubs lequel sont entrez (Presque periz) les lettres et lettrcz.

Enten après (quant au poinct de mon estre) Que vers midy les haultz Dieux m'ont faict naistre. Où le soleil non trop excessif est ; Parquoy la terre avec honneur s'y vest De mille fruictz, de mainte fleur et plante : Bacchus aussi sa bonne vigne y plante.

Par art subtil, sur montaignes pierreuses, Rendans liqueurs fortes et savoureuses : Mainte fontaine y murmure et ondoyé, Et en tous temps le laurier y verdoyé Près de la vigne, ainsi comme dessus Le double mont des Muses, Pamassus :

Dont s'esbahyst la mienne fantasie Que plus d'esprits de noble Poésie N'en sont yssuz. Au lieu que je declaire Le fleuve Lot coule son eau peu claire, Qui maints rochers traverse et environne, Pour s'aller joindre au droict fil de Garonne.

LENFER

A bref parler, c'est Chaors en Quercy, Que je laissay pour venir querre icy Mille malheurs, ausquelz ma destinée, M'avoit submis. Car une matinée.

N'ayant dix ans, en France fuz mené, Là où depuis me suis tant pourmené Que j'oubliay ma langue maternelle, Et grossement apprins la paternelle Langue françoyse, es grands courts estimée, Laquelle en fin quelque peu s'est limée, Suyvant le Roy Françoys premier du nom, Dont le sçavoir excède le renom.

C'est le seul bien que j'ay acquis en France Depuis vingt ans, en labeur et souffrance. Fortune m'a, entre mille malheurs, Donné ce bien de mondaines valeurs.

Que dy je, las ! O parolle soudaine ! C'est don de Dieu, non point valeur mondaine. Rien n'ay acquis des valeurs de ce monde, Qu'une maistresse en qui gist et abonde Plus de sçavoir, parlant et escrivant, ^u'en autre femme en ce monde ' vivant. C'est du franc lys l'yssue Marguerite, Grande sur terre, envers le ciel petite ; C'est la princesse à l'esprit inspii-é, Au cueur esleu, qui de Dieu est tiré IVIieux (et m'en croys) que le festu de l'ambre, Et d'elle suis l'humble valet de chambre ; C'est mon estât. O juge plutonique, Le roy des Francs, dont elle est sœur unique, M'a faict ce bien, et quelque jour viendra Que la sœur mesme au frère me rendra.

Or suis je loing de ma dame et princesse, Et près d'ennuy, d'infortune et destresse ; Or suis je loing de sa tresclere face. S'elle fut près (ô cruel), ton audace Pas ne se fust mise en effort de prendre Son serviteur, qu'on n'a point veu mesprendre : Mais tu vois bien (dont je lamente et pleure) Qu'elle s'en va (helas ! ) et je demeure

( LEMENT MAROT

Avec Platon, et Charon oaotonnier ; Elle va veoir un plus grand prisonnier : Sa noble mère ores elle accompaigne, ^our retirer nostre roy hors d'Hespaigoc, ^ue je souhaitte en ceste compaignie.

Avec ta laide et obscure mesgnie :

Car ta prison liberté luy seroit, Et, comme Christ, les âmes poulseroit Hors des Eoiers, sans t'en laisser une ambre. En ton ad vis, serois je point du nombre ? S'ainsi estoit, et la mère et la fille Retoumeroient, sans qu'Hespaigne et Castille D'elle rcceust les filz au lieu du pcrc.

Mais, quand je pense à si grand impropere, Qu'est il besoing que soye en liberté, Puis qu'en prison mon Roy est arrestc ? Qu'est de besoing qu'ores je soys sans p>eine. Puis que d'ennuy ma maistrcsse est si pleine? »

Ainsi (peu prés) au juge devisay ; Et eu parlant un griffon j 'ad visa y, Qui de sa croche et ravissante pâte Escrivoit là l'an, le jour et la date De ma prison, et ce qui pouvoit duyre A leur propos, pour me fascher et nuyrc, Et ne sceut onc bien orthographier Ce qui servoit à me justifier.

Certes, amys qui cherchez mon recours, La coustume est des infernales cours.

Si quelque esprit de gentille nature Vient là dedans tesmoigner d'aventure Aucuns propos, ou moyens, ou manières Justifians les âmes prisonnières, U ne sera des juges escouté.

Mais lourdement de son dict rebouté ; Et escouter on ne refusera L'esprit maling qui les accusera.

Si que celuy qui plus fera d'encombrés, Par ses rapportz, aux malheureuses umbrcs, Plus recevra de recueil et pecunes ; Et si tant peult en accuser aucunes,

L'ENFER

Qu'elles en soyent pendues ou bruslées, Les infernaulx feront saults et huilées ; Chaînes de fer et crochets sonneront, Et ie ^rand' joye ensemble tonneront, En fais&nt feu de flamme sulphurée, Pour la nouvelle ouyr tant malheurée.

Le griffon donc en son livre doubla De mes propos que ce bon luy sembla ; Puis se leva Rhadamantus du siège, Qui ramener me feit au bas colliege Des malheureux, par la voye où je vins Si les trouvay à milliers et à vingts. Et avec eulx feis un temps demourance, Fasché d'ennuy, consolé d'espérance.

ÉPITRES

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