‹ Œuvres, collationees pour la premiere fois sur les editions originalesChapitre 122 sur 296 · LIVRE M, CHAPITRE II · texte numérisé non relu

LIVRE M, CHAPITRE II

jques. Combien que les plus huppés poètes disent estre la part où tomba le laict de Juno , lorsqu'elle ataicta Hercules. Adoiic la terre fut tant eschauifëe qu'il luy vint une sueur énorme , dont elle sua toute la mer^ qui par ce est salée : car toute sueur est salée. Ce que tous direï estre vray, si voulez taster de la Tostre propre, ou bien de celle des yerolés quand on les fait suer; ce m'est tout un.

Quasi pareil cas arriva en ceste dite àtmée : car un jour de vendredy, que tout le monde s'estoit mis en dévotion, et faisoit une belle procession , avec force letanles et beaux preschans, supplians à Dieu omnipotent les vouloir regarder de son oeil de clémence en tel desconfort, visiblement furent veues de terre sortir grosses gouttes d'eau, comme quand quelque personne sue copieusement. Et le pauvre peuple commença à s'esjouir, comme si c'eust esté chose à eut profitable • car les aucuns disoient que de humeur il n'y en avoit goutte en l'air, ddnt on esperast avoir pluye, et que la terre supi^eoit au default. liCs autres gens savans disoient que c'estoit pluye des antipodes, comme Seneque narre au quart livre Questionnm na/ura^/tf m, parlant de l'origine et source du fleuve du Nil; mais ilï y furent trompés. Car, la procession finie, alors que chascun vouloit recueillir deceste rosée, et en boire à plein godet, trouvèrent que ce n'estoit que saulmeure, pire et plus salée que n'est l'eau de la mer *.

Et, parce qu'en ce propre jour nasquit Pantagruel, son père luy imposa tel nom : car Panta, en grec, vault autant à dire comme tout, et Cruel, en langue hagfeirene^, vault autant comme altéré. Voulant inférer qu'à l'heure de sa nativité, le monde estoit tout altéré; et voyant, en esprit de prophétie, qu'il seroit quelque jour dominateur des altérés :

verent plosi^urs Liffreh/têit Ca- ignorants de la langne scientifique, labrois et Saisses, qoi ayoîent telle * On lit ici, dans rédition de

rage de faim aox dents, qu'ils pre- Marnef , un passage ajouté sans

noient fromage sans peler. » doute par l'éditeur ; nous le donne-

{Chron. scand,^ année 1405.) rons en ealier dans les rariantes. Ici, il nous parait que le mot //- ' Dans la langue des fils d'A-

frelojrn signifie tout simplement : gar, c*est4i-dire en arabe.

ce que luy fut monstre à celle heure mesmes par autre signe plus évident. Car^ alors que sa mère Badebec Tenfantoit^ et que les sages femmes attendoient pour le recevoir, issirent premier de son ventre soixante et huit tregeniers *, chascun tirant par le licol un mulet toift chargé de sel ; après lesquelz sortirent neuf dromadaires chargés de jambons et langues de bœuf fumées, sept chameaux chargés d'anguillettes, puis vingt et cinq charrettes* de porreaux, d'aulx, d'oignons, et de cibotz. Ce qui espouventa bien lesdites sages femmes; mais les aucunes d'entre elles disoient : Voicy bonne provision, (aussi bien ne beuvions nous que laschement, non en lancement 3). Cecy n'est que bon signe, ce sont aguillons de vin,

Et, Gomm£ elles caquetoieot de ces menu» fHrepos entre elks, voicy sortir Pantagruel, tout velu comme ua ours, dont dist une d'elles en esfNrit prophétique : Il est né à tout le poil^, il fera choses merveûleuses, et , s'il ¥it, il aura de ra«gpe^.

* Gondocteur de bétes de traits {iymgimarii},

' Éd. de C. Koojrry; dans d'autres, charretées,

^ éqaivoqae avec landsman ( compatriote) : comme des Alle^ juaa^ qw boiveat entre ea?^.

* Le poil a été et est encore considéré comme un signe de vigueur. Nous lisons dans Cenrantes :

« Levàronse censigo à den Quijote, estimândole por hombre de vator y de pelo en pecho. »

Si nous en croyons Perceforest,

les demoiselles d'autrefois attaclwient an ceriam prix à ee «ymbole 4e kt f«cce.

« Les demoiselles disoient aux « chevaliers que, pour Dieu, ils « montrassent la force et kar «• bras, la UUne de haw fi$, le «« loz de leur prouesse, et la cheva- « lerie dont ils estoient renommés.»

^ Le Duchat et d'autres commentateurs s'efforcent de trouver un sens caché sous ces derniers mots.

Nous n*y voyons qu'une plaisanterie de Rabelais, et une vérité dans le genre de celles de M. de laPalice.

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