LIVRE U, CHAPITRE XIV
tan ^ ?c'estoitle plus grand soucy qu'eust Villon le poète parisien. Achevé, dist Pantagruel, je te prie, que nous saichons comment tu acoustras ton baschaz. Foy d'homme de bien, dist Panurge, je n'en mens de mot. Je le bande ^ d'une meschante braye * que je trouve là demy bruslée, et vous le lie rustrement pieds et mains de mes cordes, si bien qu'il n'eust sceu regimber; puis luy passay ma broche à travers la gargamelie, et le pendis, accrochant la broche à deux gros crampons qui soustenoient des halebardes. Et vous attise un beau feu au dessous, et vous flambois mon milourt comme on fait les harans soretz à la cheminée. Puis, prenant sa bougette et un petit javelot qui estoit sus les crampons, m'enfuis le beau galot. Et Dieu sçait comme je sentois mon espaule de mouton. Quand je fus descendu en la rue, je trouvay tout le monde qui estoit accouru au feu, à force <f eau pour l'esteindre. Et me voyans ainsi à demy routy, eurent pitié de moy naturellement, et me jetterent toute leur eau sur moy, et me refraichirent joyeusement, ce que me lit fort grand bien; puis me donnèrent quelque peu à repaistire, mais je ne mangeois gueres : car ilz ne me bailloient que de l'eau à boire, à leur mode. Autre mal ne me firent, sinon un villain petit Turc, bossu par devant, qui furtivement me crocquoit mes lardons ; mais je luy baillis si vert dronos sur les doigts, à tout mon javelot*, qu'il n'y retourna pas deux fois. Et une jeune Gorinthiace s, qui m'avoit apporté un pot de mk^balans embhcs*, confictz à leur mode, laquelle regardoit mon pauvre haire esmoucheté, comment il s'estoit retiré au feu, car il ne m'alloit plus que jusques sur les genoux. Mais notez que cestuy routissèment me guérit d'une isciaticque enti^ement , à laquelle j'estois subject plus de sept ans avoit, du costé auquel mon routisseur, s'endormant^ me laissa brusler^.
* RefninàelAhaLÏÏAàe des dames jeune TuJesque, dans Tédition de du temps jadis ^ dans Vitloo. C. Noarry et de Marnef.
' Je Ini fis an bandage. ^ Noix des Indes. Ceux de Tes-
' Sorte de culotte. pèce nommée emhlis, sont presque
* Je la frappai si radement avec ronds, rudes en dessus, à six côtes, mon javelot. de couleur brune ou obscure*
^ Corinthienne. — On lit «Me ^ Ces trois lignes manquent dans
Or^ ce pendant quMlz s'amusoient à moy^ le feu triom* pboît^ ne demandez comment^ à prendre en plus de deux mille maisons^ tant que quelqu'un d'entre eux l'advisa et s'escria, disant : Ventre Mahon^ toute la ville brusle^ et nous amusons icy ! Ainsi chascun s'en va à sa chascuniere. De moy, je prends mon chemin vers la porte. Quand je fus sur un petit tucquet^, qui est auprès, je me retourne arrière, comme la femme de Loth, et Yis toute la ville bruslant comme Sodome et Gomorre, dont je fus tant aise que je me cuiday concilier de joye; mais Dieu m'en punit bien. Comment? dist Pantagruel. Ainsi, dist Panurge, que je regardois en grande liesse ce beau feu , me gabelant, et disant. Ha pauvres pulces , ha pauvres souris, vous aurez mauvais hyver, le feu est en vostre paillier, sortirent plus de six, voire plus de treize cens et unze chiens, gros et menus tous ensemble , de la ville , fuyans le feu. De première venue accoururent droit à moy, sentant l'odeur de ma paillarde chair demy routie, et m'eussent dévoré à l'heure, si mon bon ange ne m'eust bien inspiré, m'enseignant un remède bien opportun contre le mal des dents. Et à quel propos , dist Pantagruel , craignois tu le mal des dents? N'estois tu guery de tes rheumes? Pasques de soles, respondit Panurge, est il mal de dents plus grand que quand les chiens vous tiennent* aux jambes? Mais soudain je m'advise de mes lardons, et lesjettoisau milieu d'entre eux : lors chiens d'aller et de s'entrebattre l'un l'autre à belles dents, à qui auroit le lardon. Par ce moyen me laissèrent, et je les laisse aussi se pelaudans^ l'un l'autre. Ainsi eschappe gaillard' et de hait*, et vive la routisserie !
Tédîtion de C. Nourry et dans celle ^ Éd. de F. Juste, ibSi. Se pe-
de Marnef. latulans Vtin t autre ^ et ainsi e»-
* Tertre, butte. chappe gaiilard et dehayt (Éd. de
2 S'arracbant les poils. On dit C. Noarry). — Et ainn eschappay
encore en Vendée se pUauderj dans gaillardement et de hayt (Éd. de
le même sens. -^ PiaU en limou- Marnef).
sin , signifie : poil , cheveu. ^ Lestement.
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