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CHAPITRE XVI

Des menrs et emidltloiM 4e Pavarre.

Panurge estoit de stature moyenne, ny trop grand, ny trop petit, et avoit le nez un peu aquilin, feit à manche de rasouoir, et pour lors estoit de Taage de trente et cinq ans où environ, fin à dorer comme une dague de plomb', bien galant homme de sa personne, sinon qu'il estoit quelque peu paillard, et subject de nature à une maladie qu'on appelloit en ce temps là

Faulte d'argent, c'est douleur sans pareille ^

Toutesfois, il avoit soixante et trois manières d'en trouver tousjours à son besoing; dont la plus honorable et la plus commune estoit par façon de larrecin furtivement fait; malfaisant, pipeur, beuveur, batteur de pavés, ribleur', s'il en estoit en Paris;

Au demeurant , le meilleur fllz du monde.

' Fin a dorer signifie trompeur, \aurien. (V. Cotgrave.)

Rabelais veut dire sans doute que Panurge était aussi mauvais , aussi trompeur que le serait une épée de plomb.

* Cette pensée était proverbiale depuis des siècles. La bande joyeuse des poètes contemporains de Rabelais semble avoir adopté la formule. Comme il leur arrivait souvent de n'avoir

Or ny argent en coffre n'en bougelte , ce refrain revient mainte fois dans

leurs chansons. Nous citerons entre autres Roger de CoIIerye, qui déplore à chaque page la faiàle d'argent :

PauUe d'argent est douleur non pareille ; Faulte d*argent est un ennuy parfaict.

Faulte d'argent n'emplint point la bouteille , Faulte d'argent rend Hbomme tout defaict. (Page ÏÎ3 de l'édition de M. d'Héricault.)

Gringore fait aossi dire par la commune :

Faulte d'argent est douleur non pareille.

^ Coureur de nuit , maraudeur.

PANTAGRUEL. 31 i

Et tousjours machinoit quelque chose contre les sergens et contre le guet.

A Tune fois, il assembloit trois ou quatre bons rustres, les iaisoit boire comme templiers sur le soir ; après les menoit au dessous de Sainte Geneviefve, ou auprès du collège de Navarre, et, à l'heure que le guet montoit par là (ce que il cognoissoit en mettant son espée sus le pavé, et Toreille auprès, et lorsqu'il oyoit son espée bransler, c'estoit signe infallible que le guet estoit près), à l'heure donc, luy et ses compagnons prenoient un tombereau, et luy bailloient le bransle, le ruant de grande force contre la vallée, et ainsi raettoient tout le pauvre guet par terre, comme porcs, puis s'enfuyoient de l'autre costé : car, en moins de deux jours, il sceut toutes les rues, ruelles et traverses de Paris , comme son Deus detK

A l'autre fois, faisoit, en quelque belle place, par où ledit guet devoit passer, une trainée de poukire de canon , et , à l'heure que passoit, mettoit le feu dedans, et puis prenoit son passe temps à voir la bonne grâce qu'ilz avoient en s'enfuyant, pensans que le feu saint Antoine les tint aui jambes.

Et, au regard des pauvres maistres es ars et théologiens, il les persecutoit sur tous autres. Quand il rencontroit quelqu'un d'entre eux par la rue, jamais ne failloit de leur faire qudque mal, maintenant leur mettant un estronc dedans leurs chaperons à bourlet , maintenant leur attachant de petites queues de renard ou des oreilles de lièvres par derrière, ou quelque autre mal.

Un jour, que l'on avoit assigné à tous les théologiens de se trouver en Sorbone pour grabeler les articles de la foy^, il fît une tartre bourbonnoise ', composée de force de ailz, de

* Deus det nobis suam pacem, ars se trouver en la rue du Femrre. formule par laquelle on termine quel- ^ Bonav. Deiperiers a aussi parlé

^efou les Grâces après le repas. (iVoiiv., XXIX) d'an âne qui voms

' Ces derniers mots se trouvent plantait en un fossé ou en quelque

dans les éditions de F. Juste, 1 534, tarte bourbonnoise. de Nourry et de Marnef. Ils ont été On voit que c'était une image

remplacés dans presque toutes les empruntée aux bourbiers, colamnn s

antres par ceux-ci : aux maistres es dans le Bourbonnais.

vGooQle

igl,

a 12 LlVHb: H, CHAPlTRfc: XVI.

galhanurn y Aq assafetida, de ccutoreum^ d'estroncs tous chaulx, et la destrempit en sanie * de bosses chancreuses; et , de fort bon matin ^ en gressa et oignit theologalement tout le treillis 2 de Sorbone, en sorte que le diable n'y eust pas duré. Et tous ces bonnes gens rendoient là leurs gorges devant tout le monde, comme s'ilz eussent escorché le renard, et en mourut dix ou douze de peste , quatorze en furent ladres, dix et huit en furent pouacres', et plus de vingt et sept en eurent la vérole; mais il ne s'en soucioit mie.

Et portoit ordinairement un fouet sous sa robe, duquel il fouettoit sans remission les pages. qu'il trouvoit portans du vin à leurs maistres, pour les avanger* d'aller.

En son saye avoit plus de vingt et six petites bougettes et fasques s, tousjours pleines, l'une d'un petit d'eau de plomb, et d'un petit cousteau affilé comme une aiguille de peletier, dont il coupoit les bourses; l'autre, de aigrest® qu'il jettoit aux yeulx de ceux qu'il trouvoit; l'autre, de glaterons' empennés de petites plumes d'oisons, ou de chappons, qu'il jettoit sus les robes et bonnetz des bonnes gens : et souvent leur en faisoit de belles cornes, qu'ilz portoient par toute la ville, aucunes fois toute leur vie. Aux femmes aussi , par dessus leurs chapperons au derrière, aucunes fois en mettoit faits en forme d'un membre d'homme.

En l'autre, un tas, de cometz tous pleins de pulces et de poux, qu'il empruntoit des guenaux de Saint Innocent, et

* Pns. dans le sens d^avancer. Avania- ^ Espèce de loges oa galeries gium, avance, dans Du Cange.

grillées réservées aux docteurs de Avanger se dit encore en Poitou ,

Sorfoonne. avancher en Ronchi. •

3 Ce mot n*a plus que le sens ^ C^est-à-dire ici de petites po-

de malpropre , mais il désignait au- ches.

trefois une maladie déterminée, selon '^ Yerjas.

quelques-uns la goutte (podagra), 7 C*était et c'est encore, en poi-

Eiie giterit les ytropiqncB tcvin, en saintongeois et eu d'au-

Lcs pouaeret , \ti freneiiquee. très patois, le nom vulgaire de la

J. deHeun, TttiamMt. feardane, herbe dont les bontoos

* Avancer, F. Juste, 1534. -* barbus s'accrochent facilement aux

Avanger est là pour avantager, vêtements.

PAiNTAGRUEL. 313

les jeltoit, avec belles petites cannes ou plumes dont on escrit, sus les colletz des plus sucrées damoiselles qu'il trouvoit, et mesmement en l'église : car jamais ne se mettoit au cœur au haut, mais tousjours demouroit en la nef entre les femmes, tant à la messe, à vespres, comme au sermon.

En l'autre, force provision de haims et claveaux <, dont il accouploit souvent les hommes et les femmes, en compagnies où ilz estoient serrés , et Tnesmement celles qui portoient robes de tafetas armoisy^; et, à Theure qu'elles se vouloient départir, elles rompoient toutes leurs robes. En l'autre, un fouzil 3 garny d'esmorcbe *, d'allumettes, de pierre à feu, et tout autre appareil à ce requis.

En loutre, deux ou trois mirouoirs ardens, dont il faisoit enrager aucunes fois les hommes et les femmes, et leur faisoit perdre contenance à l'église : car il disoit qu'il n'y avoit qu'un antistrophe entre

Femme Folle à la Messe et

Femme Molle à la Fesse.

En l'autre, avoit provision de fil et d'aguilles, dont il faisoit mille petites diableries.

Une fois, à l'issue du palais, à la grand salle, lorsqu'un cordelier disoit la messe de Messieurs, il luy aida à soy habiller et revestir; mais, en l'acoustrant, il luy cousit Taulbe avec sa robe et chemise, et puis se retira quand Messieurs de la court vindrent s'asseoir pour ouir icelle messe. Mais, quand ce fut à r//e, missa est, que le pauvre frater se voulut devestir son aulbe, il emporta ensemble et habit, et chemise, qui estoient bien cousuz ensemble ; et se rebrassa jusques auxespaules, monstrant son calibistris à tout le monde, qui n'estoit pas petit sans doubte. Et le frater tousjours tiroit ;

* Crochets, hameçons. ployé en ce sens dans le Luti-in.

^ Oa armoisin « espèce de tadfe- ^ Amorce. Esmorche est encore tas venant de Lyon oa d'Italie. très-usité en plusieurs de nos pro-

' Briquet. Fusil ^ est encore em- vinces.

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314 LlVRt: 11, CHAPITKK XVI.

mais tant plus se descouvroit il, jusques à ce qu'un de Messieurs de la court dist : Et quoy, ce beau père nous veult il icy faire l'offrande et baiser son cul? le feu Saint Antoine le baise. Des lors fut ordonné que les pauvres beaux pères ne se despouilleroient plus devant le monde, mais en leur sacristie, mesmement en présence des femmes : car ce leur seroit occasion du péché d'envie.

Et le monde demandoit pourquoi est ce que ces fratres avoient la couille si longue. Mais ledit Panurge solut * très bien le problesme , disant : Ce que fait les oreilles des asnes si grandes, c'est parce que leurs mères ne leur mettoient prânt de béguin en la teste : comme dit de AlUaco^ en ses Supposirlions» A pareille raison, ce que fait la couille des pauvres beaux pères si longue, c'est qu'ilz ne portent point de chausses foncées ^, et leur pauvre membre s'estend en liberté à bride avallée ^, et leur va ainsi triballant sur les genoux, comme font les patenastres aux femmes. Mais la cause pourquoy ilz l'avoient gros à l'equipolent, c'est qu'en ce triballement les humeurs du corps descendent audit membre : car, selon les légistes, agitation et motion continuelle est cause d'attraction.

Item , il avoit une autre poche pleine de alum de plume *, dont il jettoit dedans le dos des femmes, qu'il voyoit les plusacrestées*, etlesfaisoit despouiller devant tout le monde; les autres danser comme jau ^ sus breze, ou bille sur tabour : les autres courir les rues, et luy après couroit, et, à celles qui se despouilloient, il mettoit sa cappe sur le dos, comme homme courtois et gracieux.

Item, en une autre, il avoit une petite guedoufle* pleine de vieille huile, et, quand irtrouvoit ou femme ou homme qui eust quelque belle robe, il leur engraissoit et gastoit tous les

* Résolut. poadre excitant des démangeaisons.

* Pierre d*Ailly, célèbre théolo- ^ Portant le plus haut la tète, gieo. ^ Jau a enoore le sens de coq

^ Profondes, ayant des fonds. dans plasieurs de nos patois.

< Bride abattue. * Bouteille recouveite de cnir.

' Uching powder (Cotgrave), (Colgrave.)

plus beaux endroits^ sous le semblant de les toucher et dire : Voicy de bon drap, Yoicy bon satin ^ bon tafetas, madame ^ ; Dieu TOUS doint^ ceque Yostre noble cœur désire : yous avez robe neufYe, nouvel amy; Dieu vous y maintienne! Ce di-* santy leur mettoit la main sur le collet, ensemble la maie tache y demouroit perpétuellement.

Si énormément engravée

En rame , en corps, et renommée.

Que le diable ne l'eust ostée.

Puis à la fin leur disoit : Madame, donnez vous garde de tomber, car il y a icy un grand et salle trou devant vous.

En une autre, il avoit tout plein de euphorbe pulvérisé bien subtilement, et là dedans mettoit un mouschenez^ beau et bien ouvré, qu'il avoit desrobé à la belle lingere du palais % en luy estant un pouiP dessus son sein, lequel toutesfois il y avoit mis. Et, quand il se trouvoit en compagnie de quelques bonnes dames, il leur mettoit sus de propos de lingerie, et leur mettoit la main au sein , demandant : Et cest ouvrage est il de Flandres, ou de Haynault? et puis tiroit son mouschenez, disant : Tenez, tenez, voyez en cy de Touvrage ; elle est de Foutignan ou de Foutarabie; et le secouoit bien fort à leurs nez, et les faisoit estemuer quatre heures sans repos. Cependant il petoit comme un roussin, et les femmes se rioient, luy disans: Comment vous petez, Panurge? Non, disoit il, madame; mais je accorde au contrepoint de la musicque que sonnez du nez.

En Tautre, un daviet, un pélican, un crochet, et quelques autres ferremens, dont il n'y avoit porte ny coffre qu'il ne crochetast. En l'autre , tout plein de petits gobelets , dont il

I Je tâte votre habit, l'étoffe en est moelleupe. Chapelle^ François Joste, 1534.

Mon Dieu ! que de ce point l'ouTrage e*l * >* ^

[incrTeilleiix! "ou. — On prononce encore

(Molière , Tartuffe.) pouîl dans «n grand nombre de nos

' Donne. provinces.

^ Mouchoir de poche. Pouil/er, pouilleux rappellent

* Des gtUeries de la sainte cette ancienne forme.

316 LIVRK H, CHAPITRE XVI.

jouoit fort artificiellement ; car il avott les doigts faits à la main comme Minerve, ou Arachné, et avoit autrefois crié le theriacle *. Et quand il changeoit un teston ou quelque autre pièce ^ le changeur eust esté plus fin que maistre Mousche^, si Panurge n'eust fait esvanouir à chascune fois cinq ou six grands blancs, visiblement, appertement, manifestement, sans faire lésion ne blessure aucune, dont le changeur n'en eust senty que le vent.

* C'est-à-dire fait, le métier de quillart a aussi parlé, était un cbarcharlatao. latan, ou du moins une personnifi-

^ Ce maistre Mouche, dont Co- catiou de charlatao.

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