UVRE II, CHAPITRE XXIX
Et ainsi qu'ilz disoient ces paroles, voicy arriver Loupgarou, avec tous ses geans; lequel, voyant Pantagruel tout seul, fut espris de témérité et oultrecuidance , par espoir qu'il avoit d'occire le pauvre bon homme. Dont dist à ses compagnons geans : Paillars de plat pays, par Mabom S si aucun de vous entreprend de combattre contre ceux cy, je vous feray mourir cruellement. Je veulx que me laissez combattre tout seul : ce. pendant vous aurez vostre passetemps à nous regarder. Adonc se retirèrent tous les geans avec leur roy là auprès, où estoient les flaccons , et Panurge et ses compagnons avec eux , qui contrefaisoit ceux qui ont eu la vérole , car il tordoit la gueule, et retiroitles doigts; et, en parole enrouée, leur dist : Je renie Dieu, compagnons ,''nous ne faisons point la guerre, donnez nous à repaistre avec vous, ce pendant que nos maistrès s'entrebattent. A quoi voluntiers le roy et les geans se consentirent, et les firent banqueter avec eux.
Ce pendant Panurge leur contoit les fables de Turpin, les exemples de saint Nicolas, et le conte de la Ciguoingne.
Loupgarou donc s'adressa à Pantagruel avec une masse toute d'acier, pesante neuf mille sept cens quintaulx deux quarterons d*acier de Calibes ^, au bout de laquelle estoient treize pointes de diamans, dont la moindre estoit aussi grosse comme la plus grande cloche de Nostre Dame de Paris : il s'en falioit par adventure Tespesseur d^un ongle, ou au plus, que je ne mente ^, d'un dos de ces cousteaux qu'on appelle couppe oreille : mais pour un petit, ne avant ne arrière : et estoit phée*, en manière que jamais ne pouvoit rompre, mais, au contraire, tout ce qu'il en touchoit rompoit incontinent.
Ainsi donc, comme il approchoit en grand fierté, Pantagruel, jettant les yeulx au ciel, se recommanda à Dieu de bien
' Par Mahomet , serment que les ' A ne point mentir,
romans de chevalerie mettent son- * Ce mot est adjectif dans les
vent dans la bonche des Sarrasins, anciens romans de chevalerie, et
' Chalybs , rivière du pays des vent dire enchanté. — On a dit !
Celtibëres , qni passait pour don- une épée fée , an anneau fée on
ner une excellrate trempe k l'acier, phée.
bon cœur^ faisant vœu tel comme s'ensuit : Seigneur Dieu y qui tousjours as esté mon protecteur et mon servateur, tu vois la destresse en laquelle je suis maintenant. Rien icy ne m'amène, sinon zèle naturel^ aiqsi comme tu as octroyé es humains de garder et défendre soy, leurs femmes^ enfans^ pays, et famille, en cas que ne seroit ton négoce » propre qui est la foy : car' en tel affaire tu ne veulx nul coadjuteur, sinon de confession catholicque, et service de ta parole ; et nous as défendu toutes armes et défenses ; car tu es le tout puissant , qui, en ton affaire propre, et où ta cause propre est tirée en action, te peux défendre trop plus qu'on ne sçauroit estimer : toy qui as mille milliers de centaines de millions de légions d'anges, desquelz le moindre peut occir tous les humains, et tourner le ciel et la terre à son plaisir, comme jadis bien apparut en Tarmée de Sennacherib. Donc , s'il te plaist à ceste heure m'estre en aide, comme en toy seul est ma totalle confiance et espoir, je te fais vœu que , par toutes contrées tant de ce pays de Utopie que d'ailleurs, où j'auray puissance et autorité, je feray prescher ton saint évangile purement, simplement, et entièrement; si que les abus d'un tas de papelars et faulx prophètes, qui ont par constitutions humaines et inventions dépravées envenimé tout le monde , seront d'entour moy exterminés.
Alors fut ouie une voix du ciel, disant : Hocfac et vinces^; c'est à dire. Fais ainsi, et tu auras victoire.
Puis, voyant Pantagruel que Loupgarou approchoit la gueule ouverte, vint contre luy hardiment, et s'escria tant qu'il peult : A mort, ribault, à mort; pour luy faire peur, selon la discipline des Lacedemoniens, par son horrible cry. Puis luy jetta de sa barque, qu'il portoit à sa ceinture, plus de dix et huit cacques et un minot de sel, dont il luy emplit et gorge, etgouzier, et le nez, et lesyeulx. De ce irrité, Loupgarou luy lança un coup de sa masse, luy voulant rompre
• Affaire, tlu lat. negotiitm. «1^ parodie de la devise de Constan-
' C'est là sans doute nne espèr? tin. //«»'? signo vinces,