LIVRE 111, CHAPITRE III
dis je y cxcedentes le nombre des syllabes résultantes au couplement de toutes les consonnantesavec les vocales , jadis projette et compté par le noble Xenocrates * . A la nunoerosité ^ des créditeurs si tous estimez la perfection des debteurs, vous ne errerez en arithmeticque praticque. Guidez vous que je suis aise, quand, tous les matins, autour de moy, je voy ces créditeurs tant humbles, serviables et copieux en révérences ^ ? Et quand je note que, moy faisant à 1 un visage plus ouvert et cbere meilleure que es autres, le paillard pense avoir sa despesche le premier, pense estre le premier en date , et de mon ris cuide que soit argent comptant. Il m'est advis que je joue encores le Dieu de la Passion de Saulmur ^, accompaigné de ses anges et chérubins. Ce sont mes candidatz, mes parasites, mes salueurs, mes diseurs de bons jours, mes ora« leurs perpetuelz.
Et pensois véritablement en débtes consister la montaigne de vertu heroicque descrite par Hésiode «, en laquelle je tenois degré premier de ma licence : (à laquelle tous humains sephlent tirer et aspirer, mais peu y montent pour la difficulté du chemin), voyant aujourd'huy tout le monde en désir fervent et strident appétit de faire debtes et créditeurs nouveaulx. Toutesfois, il n'est debteur qui veult : il ne fait créditeurs qui veult. Et vous me voulez débouter de ceste felidté soubeline*, vous me demandez quand seray hors de debtes?
Bien pis y a, je me donne à saint Babolin, le bon saint ^ en «cas que, toute ma vie, je n'aye estimé debtes estre comme une connexion et coUigence ^ des cieulx et terre , un entre-
' Qui portait à cent millions II serait carienx de retrouver le
deux cent mille le nombre des com* nom de celai qui joua le rôle de
binaisons de syllabes qu'on pouvait Dieu dans ce mystère,
obtenir à l'aide de l'alphabet grec. * Voy. Hésiode, V, vers 289 et
* Au nombre. suiv., et Lucien, dans son dialogue
* Prodigues de révérences. d'Hermotime.
* Bouchet, dans les Annales "^ Souveraine. N'est-ce pas parce dt Aquitaine, nous apprend qne que la martre suheline ou zibeline c'est vers le mois d'août \ 534 était réservée aux princes ?
qu'on joua à Saumur le mystère de '* Un lien, une chaîne, du latin
la PassioHr colli^are.
tenement unique de rhumaîn lignage^ (je dis sans lequel bien tost tous humains periroient), estre par adventure celle grande ame de l'univers, laquelle^ selon les academicques S toutes choses vivifie.
Qu'ainsi soit, représentez tous en esprit serain Tidée et forme de quelque inonde (prenez^ si bon vous semble, le trentiesme de ceux que imaginoit le philosophe Metrodorus^ ou le soixante et dix huitiesme de Petron)^ auquel ne soit debteur ny créditeur aucun. Un monde sans debtes! là entre les astres ne sera cours régulier quiconque : tous seront en desarroy. Jupiter^ ne s'estimant debteur à Saturne y le dépossédera de sa sphère^ et^ avec sa chaine homericque^ suspendra toutes les Intelligences^ dieux^ cieulx^ démons ^ génies ^ heroes^ diables ^ terre ^ mer, tous elemens. Saturne se ralliera avec Mars, et mettront tout ce monde en perturbation. Mercure ne voudra soy asservir es autres; plus ne sera leur Camille ^y comme en langue hetrusque estoit nommé; car il ne leur est en rien debteur. Venus ne sera vénérée, car elle n'aura rien preste. La Lune restera sanglante et ténébreuse : à quel propos luy departiroit le Soleil sa lumière? il n'y estoit en rien tenu. Le Soleil ne luyra sus leur terre; les astres ne y feront influence bonne, car la Terre desistoit leur prester nourrissement par vapeurs et exhalations : desquelles, disoit Heraclitus, prouvoient les Stoïciens, Ciceron maintenoit estre les estoiles alimentées.
Entre les elemens ne sera symbolisation, altemation, ne transmutation aucune. Car l'un ne se reputera obligé à l'autre : il ne luy avoit rien preste. De terre ne sera faite eaii ; l'eau en air ne sera transmuée ; de l'air ne sera fait feu ; le feu n'eschauffera la terre. La terre rien ne produira que monstres, titanes, aloides», geans; il n'y pluyra pluye, n'y luyra lumière, n'y ventera vent, n'y sera esté ne automne.
^ Les philosoplies dont la secte sens de ce nom que Ton donnait à
portait ce nom. Mercare.
3 Leur senritear. Tel est, si nons ' Des descendants d'Aloéus, père
nous en rapportons à Macrobe, le des denx féants Otns et Éphiaite.
43 i LIVRE m, CHAPITRE lll.
Lucifer se desliera, et, sortant du profond d-enfer avec les furies, les poines, et diables cornuz, voudra deniger* des cieulx tous les dieux, tant des majeurs comme des mineui-s peuples.
De cestuy monde rien ne prestant, ne sera qu'une chiennerie, qu'une brigue plus anomale que celle du recteur de Paris 2, qu'une diablerie plus confuse que celle des jeux de Doué 3. Entre les humains, Tun ne sauvera l'autre : il aura beau crier à l'aide, au feu, à Teau, au meurtre; personne n'ira au secours. Pourquoy ? 11 n'avoit rien preste, on ne luy devoit rien. Personne n'a interest en sa conflagration, en son naufrage, en sa ruine, en sa mort. Aussi bien ne prestoit il rien; aussi bien n'eust il par après rien preste. Brief, de cestuy monde seront bannies foy, espérance, charité: car les hommes sont nés pour l'aide et secours des hommes. En lieu d'elles succéderont défiance, mespris, rancune, avec la cohorte de tous maulx, toutes înaledictions et toutes misères. Vous penserez proprement que là eust Pandora versé sa bouteille^. Les hommes seront loups es hommes; loups guaroux et lutins, comme furent Lycaon s, Bellerophon , Nabugûtdonosor; brigans, assassineurs, empoisonneurs, malfaisans, malpensans, malveillans, haine portans un chascun contre tous, comme Ismael^ comme Metabus, comme Timon^ Athénien, qui, pour ceste cause, fut surnommé mUanthropos \ Si que chose plus facile en nature seroit nourrir en l'air les poissons, paistre les cerfz au fond de l'Océan, que supporter ceste truandaille de monde, qui rien ne |)feste. Par ma foy, je les bayi bien.
* Dénicher (en poiteyin). * he^ poètes nous parlent de U
* La dignité de recteur de l'U- boite (icO|ic) de Pandore. G*est par nmniié de Pjjirii était ^ective et «ne fantaisie toute rabelaisienoe fort enviée. que cette botte est ici transformée
' Doué est une toute petite ville en bouteille,
du Poitou, où les mystères ne pou- ^ Tyran des Volsques , cbassé
vaient pas être représentés avec Ig par ses sujets. V. Vir^file, Éuéid,»
même ordre et le ipéme inlent que liv, XI.
dans les grandes villes. ^ Misanthrope (en grec). .
Et si, au patron de ce fascheux et chagrin monde rien ne prestant, tous figurez l'autre petit monde qui est Thorame, vous y trouverez un terrible tintamarre. La teste ne voudra prester la veue de ses yeqlx pour guider les pieds et les mains. 'Les pieds ne la daigneront porter; les mains cesseront travailler pour elle. Le coeur se faschera de tant se mouvoir pour les pouls des membres, et ne leur prestera plus. Le poulmon ne luy fera prest de ses souffletz. Le foye ne luy envoyra sang pour son entretien. La vessie ne voudra estre débitrice aux roignons , Furine sera supprimée. Le cerveau , considérant ce train desnaturé, se mettra en resverie, et ne baillera sentement es nerfz, ne mouvement es muscles. Somme, en ce monde desrayé, rien ne devant, rien ne prestant, rien n'empruntant, vous verrez une conspiration plus pernicieuse que n'a figuré Esope en son apologue *. Et périra sans doubte : non périra seulement, mais bien tost pe* rira; fust ce Esculapius mesmes. Et ira soudain le corps en putréfaction : Tame toute indignée prendra course à tous les diables, après mon argent 2,
* Son apologae des Membres et ' A la suite de mon argent, qui de r Estomac, dès longtemps est à tous les diables.
436 UVRE m, CHAPITRE IV.