CHAPITRE VIL
Gomment Panarge avolt la pusse en rorellle, et désista porter sa marnlfleiine kra^vette;
Au lendemain , Panurge se fît percer l'oreille dextre à la judaïque /et y attacha un petit anneau d'or* à ouvrage de tauchie 2, au caston^ duquel estoit une pusse enchâssée. Et estoit la pusse noire, afin que de rien ne doubtez. C'est belle chose estre en tous cas bien informé. La despense de laquelle, rapportée à son bureau ^ ne montoit par quartier gueres plus que le mariage d'une tigresse Hircanicque, comme vous pourriez dire 600000 raalvedis ^. De tant excessive despense se fascha, lorsqu'il fut quitte, et depuis la nourrit en la façon des tyrans, et advocatz, de la sueur et du'satig de ses subjectz. Prit quatre aulnes de bureau •> s'en accoustra comme d'une
'. Le Duchat remarque très-judicieuseiuent qu'au temps où Rabelais écrivait, c'était la mode que les Gourtisaos portassent une bague à Tune ou à l'autre oreille , et il cite ces vers de Saint-Gelais :
Ne tenez point, estrangers, à inerveille Qu'en cesle cour chascun maintenant porte Bague ou anneau en l'une ou l'autre oreille.
^ A dessins damasquinés {taxellus, tessellatum opus, Du Cange).
Tauchie ressemble fort à l'espagnol iauxia. Par ce mot, tiré At l'arabe , on entendait certain travail en argent ou en divers métaux unis ensemble, avec émail de diverses couleurs. (Dict. de l'Acad. esp.)
^ La tête , la proéminence d'une bagne oi!i l'on enchâsse une pierre.
(Head of a ringy tvkereîn tke stone ii enckaeed, Cotgrave.)
^ Facture en main, tout compté, dirait-on aujourd'hui.
^ Maravèdis.
Le nom de maravedi a été donné en Espagne à des monnaies de valeurs bien dilTérentes : il y en avait d'or, d'argent et de cuivre.
Plusieurs savants espagnols ont pensé que ce nom leur venait des Almoravides maures, qui répandirent cette monnaie en Espagne.
^ Étofle grossière, de couleur grise.
448 LIVRE m, CHAPITRE VII.
robe longue à simple cousture, désista porter le haut de ses chausses, et attacha des lunettes à son bonnet. En tel estât se présenta devant Pantagruel y lequel trouva le desguisement estrange, mesmement ne voyant plus sa belle efmagnificque braguette, en laquelle il souloit, comme en l'ancre sacré, constituer son dernier refuge contre tous naufraiges d'adversité.
N'entendant le bon Pantagruel ce mystère, l'interrogea, demandant que pretendoit ceste nouvelle prosopopée * . J'ay, respondit Panui^e , la pusse en l'oreille , je me veulx marier. En bonne heure soit, dist Pantagruel, vous m'en avez bien resjouy. Vrayement, Je n'en voudrois pas tenir un fer chaud *. Mais ce n'est la guise des amoureux ainsi avoir bragues avaladcs ' ; et laisser pendre sa chemise sus les genoulx sans haut de chausses; avec robe longue de bureau , qui est couleur inusitée en robes talares*, entre gens de bien et de vertu. Si quelques personnages d'heresies et sectes particulières s'en sont autresfois accoustrés, quoy que plusieurs l'ayent imputé à piperie, imposture et affectation de tyrannie sus le rude populaire * , je ne veux pourtant les blasmer, et en cela faire d'eux juge*ment sinistre. Chascun abonde en son sens, mesmement en choses foraines, externes et indifférentes; lesquelles de soy ne sont bonnes ne mauvaises, pource qu'elles ne sortent de nos coeurs et pensées, qui est l'officine de tout bien et tout mal : bien , si bonne est et par l'esprit monde reiglée l'affection; mal, si, hors équité, par l'esprit maling est Taffection dépravée. Seulement me deplaist la nouveaulté et mespris du commun usage.
La couleur, respondit Panurge, est aspre aux potz, à pro-
* Ce noaveaa déguisemeut (dis' ^ Les chaasses, les culottes pen-
gui'sing, Coigrave). dantes.
' AUasioii à l*aucicnne épreuve * Robes longues, nommées la^i-
du feu on du fer chaud. « Je ireu res en latiu, parce quelles descea-
voudrais pas mellre mon doigt au daient jusqu'aux talons,
feu, » dirait-on aujourd'hui. ^ S'agit-il des calvinistes?
pos * ; c'est mon bureau « ; je le veux dorénavant tenir, et de près regarder à mes affaires. Puis qu'une fois je suis quitte , vous ne vistcs onques homme plus mal plaisant que je seray, si Dieu ne m'aide. Voyez cy mes besicles. A me voir de loing, vous diriez proprement que c'est frère Jean Bourgeoys '. Je croy bien que, l'année qui vient, je prescheray encores une fois la croisade. Dieu gard de mal les pelotons ^. Voyez vous ce bureau? Croyez qu'en luy consiste quelque occulte propriété à peu de gens cogneue. Je ne Tay pris qu*à ce matin ; mais desja j'endesve , je dégaine, je grezille ^ d'estre marié, et labourer en diable bur* dessus ma femme , sans craincte des coups de baston. 0 le grand mesnaiger que je sëray ! Apres ma mort, on me fera brusler en bust honorificque^, pour en avoir les cendres, en mémoire et exemplaire du mesnaiger parfaict. Gorbieu , sus cestuy mien bureau , ne se joue pas mon argentier d'allonger les^*. Car coups de poing trotteront en face. Voyez moy devant et derrière : c'est la forme d'une toge antique, habillement des Romains au temps de paix. J^en ay pris la forme en la colomne de Trajan à Rome, en l'arc triumphal aussi de Septimius Severus. Je suis las de guerre, las des sages • et hocquetons. J'ay les espaules toutes usées à force de porter hamois. Cessent les armes, régnent les toges, au moins pour toute ceste subséquente année, si je suis marié, comme vous m'allegastes hier, par la loy Mosaïque *•.
' Rabelais aurait bien pu laisser ^ Diable gris,
ce détestable jeu de mots an poêle ^ Eu bûcher honorifique.
Crétin , qui parle quelque part * Faut-il lire les sa ou les Jfî
« d'an quidam atpre aux pots, à On trouve indifféremment Tun et
propos. H Tautre dans les diverses éditions.
' Calembour sur le double sens Nous croyons avec Cotgrave qu'on
du mot Bureau, disait les deux dans le même sens :
' C'était un cordelier mort en j/ signifiait /ranc«, et si sous,
1494, dont il est question dans les Allonger les j0^ou les ss, c'était
sermons de Menot. falsifier des comptes (/o play folle
* Nous adopterions volontiers la in accounts, Cotgrave).
conjecture de Johanneau, qui inter- ^ (Du latin sagum.) Vêlement
prête ces mots : Deus servei testi- court que portaient les soldats ro-
cuhs.
inaiiis.
^ Je grillï», je brftie. •" De Moïse.
430 LIVRE 111, CHAPITRE VH.
Au regard du haut de chausses, ma grande tante Laurence^ jadis me disoit qu'il estoit fait pour la braguette. Je le croy, en pareille induction que le gentil falot ^ Galen, lib. IX ^ dis V usage de nos membres, dit la teste estré faite pour les yeulx. Car nature eust peu mettre nos testes aux genoulx, on aux coubdes : mais^ ordonnant les yeulx pour descouyrir au loing, les fixa en la teste comme en un baston, au plus haut du corps : comme nous voyons les phares et hautes tours sus les hayres de mer estre érigées, pour de loing estre yeue la lanterne. Et, pource que je voudrois quelque espace de temps, un an pour le moins, respirer de Fart militaire, c^estàdire me marier, je ne porte plus braguette, ne par conséquent haut de chausses. Car la braguette est première pièce de harnois, pour armer Thomme de guerre. Et maintiens , jusques au feu (exclusiTement, entendez), que les Turcs ne sont aptement armés , yeu que braguette porter est chose en leurs loix défendue.
t Ôr, Sire, lu belle Laurence î T^ l^j. vivant fa nniul ^ntnn^ I
Voslre belle aole. mpurut-elle ? . L.e DOn vivani [a gooa compA |
{PatkeiiH.) mon, CotgraTe}.