LIVRE llf, CHAPITRE XXVI
Gouiiion hacquebutant^ couillon culletant^ frère Jean mon amy, je te porte révérence bien grande, et te reservois à bonne boucbe : je te prie , dis moi ton advis. Me doibs je marier ou non? Frère Jean luy respondit en alaigresse d'esprit, disant : Marie toy de par le diable, marie toy, et carillonne à doubles carillons de couillons. Je dis et entends le plus tost que faire pourras. Des huy au soir fais en crier les bancs et lechallit *. Vertu Dieu, à quand te veulx tu n^server? Sçais tu pas bien que la fin du monde approcbe ^ ? Nous en sommes buy plus près de deux trabutz ^ et demie toise, que n'estions avant hier. L'Antéchrist est desja né, ce m'a Ton dit *. Vray est qu'il ne fait encores qu'esgratigner sa nourrice et ses gouvernantes , et n^ monstre encores les trésors ^ : car il est encores petit. Crescite, Nos qui vivimus, mtdtiplicamini\ il est escrit. C'est matière de bréviaire. Tant que le sac de bled ne vaille trois patacî*, et le bussart de vin que six blancs. Voudrons tu bien qu'on te trouvast les couilles pleines au jugement, dum venerit judicaref
Tu as, dîst Panurge, l'esprit moult limpide et serain,
' Lorsque frère Jean conseille à Panurge « de faire crier dès le soir même les bancs ( ou 6ans ) on le challit (bois de lit), » c^est comme s'il lui disait : Que ton mariage soit publié et consommé dès ce soir.
' Dans les temps d'ignorance on a maintes fois prêché et annoncé la tin du monde pour des époques rapprochées. La fausseté de ces prophéties n'a pas empêché de nouveaux pronostiqueurs de déterminer d'autres dates et de trouver des croyants.
* Perches (mesure de ten-ain), du latin traèeSf poutre.
* Cette croyance, qui a été générale même avant Rabelais, a duré longtemps après lui.
^ Probablement les dents ; Pline a dit : the$auri mcucillarttm, ^ On \\i aussi dans fja Repue
franche du Lymonsin, de Villon :
Ce LymouaîD, c'est chose vraye, Qui n'avoit vaiUapt un ptuac.
En Hainaut , en Cambrésis , eu Flandre, en Brabant, le mot pafàr est encore usité comme nom de monnaie de compte de la valeur de cinq liards. Le paia était une petite monnaie de cuivre, marquée au coin du pape, souverain du comtat Venaissin.
On dit encore proverbialement à Avignon : N^en doutuUeou pas un pata. Les Italiens ont la même locution {Non valere una patacea).
Nous retrouvons aussi, eu Espagne et en Portugal , le mot patacea pour désigner une monnaie d'argent, la piastre.
Rabelais avait sans doute en vue, comme Villon, le patac de la moindre valeur.
frère Jean , couillon métropolitain , et parles pertinemment. C'est ce dont Leander de Abyde en Asie , nageant par la mer Hellesponte, pour i^isiter s'affile Hero^ de Seste en Europe^ prioit Neptune et tous les dieux marins :
Si, en allant, je sais de vous choyé, Peu au retour me chault d'estre noyé *.
11 ne Youloit point mourir les couilles pleines. Et suis d'advis que, dorénavant, en tout mon Salmigondinoys, quand on voudra par justice exécuter quelque malfaicteur , un jour ou deux davant on le fasse brisgoutter en onocrotale ^, si bien qu'en tous ses vases spermaticques ne reste de quoy protraire un Y gregeoys ^. Chose si précieuse ne doibt estre follement perdue. Par adventure, engendrera il un homme. Ainsi mourra il sans regret, laissant homme pour homme.
* Rabelais songeait sans donte à ces vers de Martial :
Cum peteret dulees audax Leandraaamores,
Et feMua tuniidis jam premeretur a<i«is, Ste miser instantes affatus dicitur undas :
Parcite, dura propero; margiie, dnm redeo.
On sait qa'il en a été donné par Voltaire une imitation . bien supérieure à celle de Rabelais :
Léandre, conduit par PAmour,
En nageant disait aux orages :
« Laissei-œoi toucher les rivages.
Ne me noyez qu'à mon retour.»
' C'est-à-dire faire la chose comme un âne débàté.
^ Rabelais désigne ici spécialement up y, parce que c'est , ainsi que Ta remarqué Johanneau, la fi* gure des trois attributs du dieu Priape,
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