‹ Œuvres, collationees pour la premiere fois sur les editions originalesChapitre 277 sur 296 · CHAPITRE XLV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLV

Gommenl Paoarsc se conscHIe à Trlboallec*

Au sixième jour subséquent, Pantagruel fut de retour, en l'heure que , par eau , de Bloys, estoit arrivé Triboullet. Panurge, à sa venue, luy donna une vessie de porc, bien enflée, et resonnante à cause des poys qui dedans estoient; plus une espée de bois bien dorée; plus une petite gibessiere faite d'une coque de tortue ; plus une bouteille clissée , pleine de vin breton, et un quarteron de pommes blandureau*. Comment, dist Carpalim, est il fol comme un chou à pommes 2? Triboullet ceignit Tespée et la gibessiere , prit la vessie en main, mangea part des pommes, beut tout le vin. Panurge le regardoit curieusement , et dist : Encores ne vis je onques fol , et si en ay veu pour plus de dix mille francs , qui ne beust voluntiers et à longs traictz. Depuis luy exposa son affaire en paroles rhétoriques et élégantes.

Devant qu'il eust achevé , Triboullet luy bailla un grand coup de poing entre les deux espaules, luy rendit en main la bouteille, le nazardoit avec la vessie de porc, et, pour toute response, luy dist, branslant bien fort la teste : Par Dieu, Dieu, fol enragé, guare moine ^ , cornemuse de Buzançay. Ces paroles achevées, s'escarta de la compagnie, et jouoit de la vessie, se délectant au mélodieux son des poys. Depuis, ne fut possible tirer de luy mot quelconque. Et, le voulant

' Ménage prétend que ces poin- ^ On dit trivialement une sottise mes sont ainsi nommées parce pommée t pour une grosse soitifie. qu'elles sont blanches et dures. ' Voy. le chap. suivant.

PANTAORUEL. 63!

Panurgv davantage interroger, TribouDet tira son espée de bolg, et l'en toulul ferif.

Nous en sommes bien vrayement, dfet Patiurge. Voyift bdte resolution. Bien fol est il, eela ne sê peut tkkt : mais pk« fbl est celuy qui mt ramena, et je, très fol, qui luy ay eomniuniequé meê pensées. €*est, respondit Garpalim^ droit iriâé à ma visière*.

Sans nous esmouvotr, dist Pwitàgi^el, considérons ses gestes et ses diefs. En ieesx J'ay noté mystétts insignes; «t^ plus tant que je souflois, ne va'esbâhys de ce que les Taxes révèrent telz folz comme musaphiz ^ et prophètes. Avez vous «onsideré cotntn^t sa teëte s'est (avant qu'il ouvrist la bouefae pour parler) croimlée et esbranlée? Par la doctrine des antiques philosopha, par les cérémonies des mage8> et obser^ vationsdes juriseonsuUeS, povez juge^ que ce mouvemeot es* toit suscité à la venue et inspiration 4e l'esprit foikiicque; lefael, brusquement entrant en débile et petite substance (comme vous savet qu'en petite teste ne peut estre grande cervelle contenue), l'a en telle manière esbranlée> que disent ks nededns tremblement advenir es membres du corps humain> savoir est, part pour la pesanteur et violente impétuosité du fkiâ porté, part po«r l'imbécillité de la v«rtu et organe portant.

fixeiÉple manifeste est «n ceux qui, à jeun^ ne peuvent en main porter un grand hanap ^ein de vin sans trembler ties mains. Cecy jadis nous preiiguroit la divinatrice Pythie , quand, avant respondre par Toracle, escroulloit^ son laurier domesticque. Ainsi dit Lampridius que l'empereur Heliogabalus, pour estre réputé divinateur, par plusieurs festes de son grand idole, entre les retaillatz * fanatieques bransloit publicquementla teste. Ainsi déclare Piaule, en son Asnerie^ que Saurias cheminoit branslant la leste ^, comme fiirieux et

* C'est-à-dîre cela est dirigé * Eunuques; c'est le mot re^

contre moî. taillé avec la désinence i>rovénçale.

' Docteurs. * En effet, dans YAsinaria^ que

^ Secouait , crollarê en italien. Rabelais traduit par yisnerie ,

632 LIVRE III, CHAPITRl!: XLY.

hoi*8 du sens, faisant peur à ceux qui le l'eucontroient. Et, ailleurs, exposant pour quoy Charmides braiislott la teste ^^ dit qu'il estoit en ecstase.

Ainsi narre Catulle, en Berecynthia et Atys, du lieu auquel les Menades, femmes bacchiques, prestresses de Bacchus, forcenées, divinatrices, portans rameaulx de lierre, bransloient les testes. Comme, en cas pareil, faisoient les Gals^ escouillés, prestres de Gybele, eelebrans leurs offices. Dond ainsi est dite, selon les antiques théologiens : Car Kulmtac signifie rouer, tortre, bransler la teste, et faire le torti coUi.

Ainsi escrit Tite Live que , es bacchanales de Rome, les hommes et femmes sembloient vaticiner^ à cause de c^^tain faranslement et gectication du corps par eux contrefaite'. Car la voix commune des philosophes et l'opinion du peuple estoit, vaticination n'estre jamais des cieulx donnée' sans fureur et branslement du corps , tremblant et branslant, non seulement lors qu'il la recevoit, mais lors aussi qu'il la manifestoit et declaroit.

De fait, Julien ^, jurisconsulte insigne, quelquefois interrogé si le serf seroittenu pour sain lequel, en compagnie de gens fanaticques et furieux, auroit conversé, et par adventure vaticiné, sans toutesfois tel branslement de teste, respondit estre^ pour sain tenu. Ainsi voyons nous de présent les précepteurs et pédagogues esbranler les testes de leurs disciples (comme on fait un pot par les anses) par vellication et erec-

act. II, se. 3, le marchand dit à cum jactitaiione favatica corporis

Libanus, en parlant de rinteiidant vattcinari. » (Tit. Liv., 1. 39.)

Satiréa, qui est en colère : te QuciS' •* C^est Vivian que Rabelais a

tunli capite incedit. » voulu dire. Voici le passage :

* Dans la dernière scène dn Tri- « Apnd Yivianum quserîtar si ser»

numuSy Calliclès demande à Char- vus inter fanatioos son semper

mide, également en colère : « Quid caput jactaret et aliqua pro&tus

quiusas caput? » ^ esset, an nihilominns sanus videre-

^ Les gtdii ou coryhantes , pré- tur. Et ait Tivianus nihilominus

très de Cybèle. banc sauum esse. » Digeste^ lib.

^ « Viros veluti mente capta XXF, tit. 1*"^, De œdilitio edicio.

PAiMAGRUËL. 633

tion des oreilles * (qui est ^ selon la doctrine des sages Egyptiens^ membre consacré à mémoire) ^ afin de remettre leurs sens^ lors par adventure esgarés en pensemens estranges^ et comme effarouchés par affections abhorrentes'^ en bonne et philosophioque discipline. Ce que de soy confesse Virgile en Tesbranslement de Apollo Cynthius.

I Cum canerem reges et prxiia, Cvnthiii:> 2 „ j^^^^ '^^ g^^j^^ j^^ meinorife

f^fW/fcladiiioiiuit... locus» (PIlUe)

(Virg., Eghv, VI. 3 étrangères an sujet.

634 LIVRE m, CHAPITRE XLVi.

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