CHAPITRE LU
GORUnent certaine espèce «e PancavraeilOD ne peut estre par fea consamée.
Ce que je vous ay dit est grand et admirable. Mais , si vouliez vous hasarder de croire quelque autre divinité de ce sacre Pantagruelion, je la vous dirois. Croyez la ou non , ce m'esl tout un. Me suffit vous avoir dit vérité.
Vérité vous diray . Mais , pour y entrer (car elle est d'accès assez scabreux et difficile), je vous demande : Si j 'a vois en ceste bouteille mis deux cotyles * de vin, et une d'eau, ensemble bien fort meslés, comment les demesleriez vous, comment les sépareriez vous , de manière que vous me rendriez Teau à part sans le vin, le vin sans Teau , en mesure pareille que lesyauroismis?
Autrement : Si vos chartiers et nautonniers, amenans pour la provision de vos maisons certain nombre de tonneauk, pippes et bussars de vin de Grave, d'Orléans, de Baulne, de Mirevaulx, les avoient buffetés ^ et beuz à demy, le reste emplissans d'eau, comme font les Limosins à belz esclotz^, char-
' Ce mot n'est plas employé qu'eu médecine, pour désirer la cavité des os. Il se disait autrefois d'une mesure de liquides. Vint ilalici coiylas 1res, dit un passage cité par Du Cange.
^ Altérés par un mélange d'eau.
(V. Cotgrave.)
^ Cela ne veut pas dire, comme riudiquent les commentateurs , que
les Limousins avaient de beaux sabots (ce qui importerait peu ici), mais que , par un abus qui se renouvelle encore tous les jours , les charretiers limousins, charroyant les vins d'Argenton, remplissaient d'eau a beîs esclotz, c'est-à-dire à pleins sabots, le vide qu'ils avaient fait en buvant partie du vin des tonneaux.
royansles vins d'Ai^enton^ et Sangautier^ comment en osteriez vous Teau entièrement? comment les purifieriez vous? J'entends bien, vous me parlez d'un entonnoir de lierre. Cela est escrit. 11 est vray, et avéré par mille expériences. Vous le saviez desja. Mais ceux qui ne Font sceu , et ne le virent onques, ne le croiroient possible.
Passons oultre. Si nous estions du temps de Sylla^ Marius, César, et autres romains empereurs, ou du temps de nos antiques druydes, qui faisoient brusler les corps mors de leurs parens et seigneurs, et voulussiez les cendres de vos femmes ou pères boire en infusion de quelque bon vin blanc, comme fit Artemisia les cendres de Mausolus, son mary, ou autrement les reserver entières en quelque urne et reliquaire, comment sauveriez vous icelles cendres à part, et séparées des cendres du bust et feu funeral? Respondez.
Par ma figue, vous seriez bien empescbés. Je vous en depescbe; et vous dis que, prenant de ce céleste Pantagruelion autant qu'en faudroit pour couvrir le corps du defunct, et ledit corps ayant bien à point enclous dedans, lié et cousu de mesme matière, jettez le au feu, tant grand, tant ardent que voudrez, le feu, à travers le Pantagruelion, bruslera et rédigera en cendres le corps et les os : le Pantagruelion non seulement ne sera consumé ne ards , et ne deperdra un seul atome des cendres dedans encloses, ne recevra un seul atome des cendres bustuaires, mais sera en fin du feu extraict plus beau , plus blanc et plus net que ne l'y aviez jette. Pourtant est il appelé Asbeston *. Vous en trouverez foison en Carpasie *, et sous le climat Bia Syenes ^, à bon marché.
0 chose grande ! chose admirable ! Le feu qui tout dévore, tout degaste et consume, nettoyé , purge et blanchist ce seul Pantagruelion Carpasien Asbestin. Si de ce vous défiez, et
* Asheêitnum est le nom latin ^ Le premier de ces mots est
de famiante) sorte de lin incom- probablement la préposition grec-
bustible. que 6ta; le second désigne une
' Ce nom désignait soit une ville ville située sur le Nil, à l'extrémité
de l'ile de Chypre, soit des petites de TÉgypte, et aussi une localité
lies situées Tis-à'vis. du royaume de Pont.
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en demandez assertion et signe usual^ comme Juifz et incrédules^ prenez un œuf frais et le liez circulairement avec ce divin Pantagruelion. Ainsi lié mettez le dedans le brasier^ tant grand et ardent que voudrez. Laissez le si long temps que voudrez. En fin vous tirerez Fœuf cuil , dur et bruslé, sans altération^ immutation n'eschauffement du sacré Pantagruelion. Pour moins de cinquante mine escuz Bourdeloys y amoderés à la douzième partie d'une pithe *^ vous en aurez fait Texperience.
Ne me paragonnez ^ point icy la salamandre. C'est abus. Je confesse bien que petit feu de paille la végète et resjouit. Mais je vous asceure qu'en grande fournaise elle est^ comme tout autre animant^ suffoquée et consumée ^, Nous en avons veu Texperience. Galen l'avoit, long temps a, confermé et dcmonstré^ lib, lll^ de Tempei*amentiSy et le maintient, Dioscorides , lib. 2.
Icy ne m'alléguez l'alum de plume y ne la tour de Jboîs, en Pirée, laquelle L. Sylla ne peut onques faire brusler*, pource que Archelaus^ gouverneur de la ville pour le roi Mithridates^ l'avait toute enduicte d'alum.
Ne me comparez icy celle arbre qu'Alexandre Cornélius nommoit eonem s, et la disoit estre semblable au chesne qui porte le guy ; et ne pouvoir estro, ne par eau, ne par feu consommée ou endommagée, non plus que le guy de chesne; et d'icelle avoir esté faite et bastie la tant célèbre navire Argos. Cherchez qui le croye, je m'en excuse.
Ne me paragonnez aussi , quoy que mirificque soit, celle espèce d'arbre que voyez par les montaigne"^ de Briançon et Ambrun, laquelle de sa racine nous produict le bon agaric; de son corps nous rend la raisiné, tant excellente que Gallen l'ose cquiparer à la terebinthine ; sus ses feuilles délicates
' Le quart d'un denier. tempsetquMui a pourtant survécu.
* Ne comparez pas cette pro- * Voy.Aulu-Gelle,l.XV, c. 1. priétédu pantagruelion à celle de ^ Au nominatif i^one, nom d'une
la salamandre. espèce de bois dont fut fait le iia-
Rabelais fait ici justice d'une vire ^rgo, suivant Pline, I. XII f,
erreur encore fort répandue de son cb. 22.
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nous retient le fin miel du ciel, c'est la manne : et, quoy que gommeuse et unctueuse soit, est inconsumptible par feu. Vous la nommez Larix en grec et latin ; les Alpinois la nomment Melze ' ; les Antenorides et Vénitiens, Larege ; dont fut dit Larignum le chasteau en Piedmont, lequel trompa Jule César, venant es Gaules 2.
Jule César avoit fait commandement à tous les manans et habitans des Alpes et Piedmont qu'ilz eussent à porter viwes et munitions es estappes dressées sus la voie militaire , pour son oust passant oultre. Auquel tous furent obeissans, excepté ceux qui estoient dedans Larigno, lesquelz, soy confians en la force naturelle du lieu, refusèrent à la contribution. Pour les chastier de ce refus, Tempereur fit droit au lieu acheminer son armée. Devant la porte du chasteau estoit une tour bastie de gros chevrons de larix , lassés Tun sus Tautre alternativement, comme une pile de bois, eontinuans en telle hauteur que, des mâchicoulis, facilement, on pouyoit avec pierres et liviers débouter ceux qui approcheroient. Quand César entendit que ceux du dedans n'avoient autres défenses que pierres et liviers, et que à peine les povoient ilz darder jusques aux approches, commanda à ses souldars jetter autour force fagotz et y mettre le feu. Ce que fut incontinent fait. Le feu mis es fagotz , la flambe fut si grande et si haute qu'elle couvrit tout le chasteau. Dont pensèrent que bien tost après la tour seroit arse et demoUie. Mais, cessant la flambe , et les fagotz consumés , la tour apparut entière , sans en rien estre endommagée.
Ce que considérant César , commanda que, hors le ject des pierres, tout autour, l'on fist une seine ^ de fossés et bouclus*. Adonc les Larignans se rendirent à composition. Et, par
* Mélèze. Ce bois devient en t-ix est enfin dissipé en grande
«ffet, grâce à la résine dont ses po- fournaise de fea ». res sont saturés, à peu près impé- ^ Ceci est tiré de Vitruve, 1. II,
nétrable à Teau et à l'air, mais ch. 9.
non pas incombustible, comme le ^ Un réseau. (C^trcW/, Cotgrave.) croyaient les anciens. Rabelais in- * Tranchée. {Trenches, comme
dique lui-même plus loin que « Lw nous lisons dans Cotgrave.)