CHAPITRE XV
ttomment oiirf anina ftat niU mm 9mîttê
A tant son père apperceut que vrayement il estudioit très bien, et y niettoit tout son temps; toutesfois qti'en rien ne profitoit^ et^ qui pis est^ en deyenoit fou\ niays, tout resveux et rassoté. De quoy se oomplaignant à don Philippe des Marays^ viceroy de Papeligosse, entendit que mieuk luy vaudroit rien n'apprendre, que tdz livres, sous telz précepteurs, apprendre. Car leur savoir n'estoit que besterie; et leur sapience n'estoit que moufles ^, abastardissant les bons et nobles esprits, et corrompant toute fleur de jeunesse. Et qu'ainsi soit, prenez, dist il, quelqu'un de'cesjeunfi&j^ens du temps présent,. qui ait seulement estudié deux ans : en cas qu'il n'ait meilleur jugement, meilleures paroles, meilleur propos que vostre filz, et meilleur entretien et honnest^té entre le monde, reputez moy à jamais un taille bacon de la Brene ^. Ce que à Grandgousier pleut très bien, et commanda qu'ainsi fust fait.
Au soir, en soupant , ledit des Marays introduict un sien jeune page de Villegongis, nommé Ëudemon^, tant bien testonné ', tant bien tiré, tant bien espousseté, tant honneste
' Nous trouvons cette orthogra- (Du Gange), gros gauts d'hiver,
phe dans Téd. ant. à 1 535 et dans Et mouNes à mettre en lor maias.
celle de 1 535. (f^fore et Blamcke-Flte.)
' Bouffissures. — En provençal ^ Un taille-lard , ou un effronté
et en limousin on dit moufle^ mou- coquin.
fluj pour joufflu. — Ce mot n'est pas ^ Eu grec, e05a{{Ao>v, heureux,
sans analogie avec moi(/a/a,mi«/fMZ8 ^ Coiffé. '
en son maintien ^ que trop mieulx ressembloii quelque petit angelot qu'un homme. Puis dist à Grandgousier :
Voyez vous ce jeune enfant ? ii n'a encores seize * ans; voyons, si bon vous semble , quelle difTerence y a entre le savoir de vos resveurs mateologiens ' du temps jadis et les jeunes gens de maintenant. L'essay pleut à Grandgousier, et commanda que le page proposast'. Alors Eudemon, demandant congé de ce faire audit viceroy son maistre, le bonnet au poing, la face ouverte, la bouche vermeille, les yeulx asseurés, et le regard assis sur Gargantua, avec modestie juvénile, se tint sus ses pieds, et commença le louer et magnifier*, premièrement de sa vertu ej, bôpnes mœurs, secondement de son savoir, Uercement de sa noblesse, quartement de sa beaulg^eorporelle. Et, pour le quint , doucement l'exhortoit à révérer son père en toute observance, lequel tant s'estudioit à bien le faire instruire ; en fin le prioit qu'il le voulsist retenir pour le moindre de ses serviteurs. Car autrç don pour le présent ne requeroit des cieulx, sinon qu'il luy fust fait grâce de luy complaire en quelque service agréable.
Le tout fut par iceluy proféré avec gestes tant propres, prononciation tant distincte, voix tant éloquente , et langue tant OTnéeTbien latin, que mieuîx ressembloit un Gracchus, un Ciceron ou un Emilius du temps passé, qu'un jouvenceau de ce siècle. Mais toute la contenance de Gargantua fut qu'il se prit à pleurer comme une vache, et se cachoit le visage de son bonnet, et ne fut possible de tirer de luy une parole, non plus qu'un pet d'un asnemort.
Dont son père fut tant courroussé, qu'il voulut occire maistre Jobelin. Mais ledit de» Marays l'engarda par belle remons^ trance qu'il luy fit ; en manière que fut son ire ' modérée. Puis
* (Édit antér. à 1535, et édit. c*éUut commencer une discossîon,
de 1Ô3Ô et de Dolet.) Dans d*aa- en poser les bases,
très, douze. * Glorifier (édit. an t. à 1535 et
' Yaitts discoareursi de (laTâtoc de 1 536).
oyoç. ' Sa colère, ira (lat.), le mot ire
' Proposer, en termes de Técole, était très-usité.
66 LIVRE ï, CHAPITRE XV.
commanda qu'il fust payé de ses gages , et qu'on le flst bien chopiner theologalement; ce fait, qu'il allast à tous les diables. Au moins, disoit il, pour le jourd'huy ne coustera il gueres à son hosle, si d*adventure il mouroit ainsi sou ' comme un Anglois.
Maistre Jobelin party de la maison , consulta Grandgousier avec le viceroy quel précepteur l'on lui pourroit bailler, et fut advisé entre eux qu'à cesl ofTice seroit mis Ponocrates, pédagogue de Eudemon; et que tous ensemble iroient à Paris, pour cognoistre quel estoit l'estude des jouvenceaux de France pour iceluy temps.
< ÉdU. ant. à ( 53d et de 1136 ) dus d'Mtrii, tmuL