LIVRE I, CHAPITRE XLIII
Descenduz de là vers Seuillé, furent entendus par Gargantua, lequel dist à ses gens : Compagnons, il y a icy rencontre, et sont en nombre trop plus dix fois que nous : chocquerons nous sus eux? Que diable, dist le moine, ferons nous donc? Estimez tous les homme$ par nombre, et non par vertu et hardiesse? Puis s'escria : Chocquons , diables, chocquons. Ce que entendans les ennemis, pensoient certainement que fussent vrais diables : dont commencèrent fuir à bride avallée, excepté Tiravant, lequel coucha sa lauce en Tarrest, et en ferut* à toute oultrance le moine au milieu de la poictrine ; mais, rencontrant le froc horrîGque, rebouscha ^ par le fer, comme si vous frappiez d'une petite bougie contre une enclume. Adonc le moine, avec son baston de croix, luy donna entre col et collet sus Tos acromion', si rudement qu'il Festonna, et fit perdre tout sens et mouvement; et tomba e» pieds du cheval.
Et, voyant Testolie qu'il portoit en escharpe, di9t à Gargantua : Ceux cy ne sont que prestres, oe n'est qu'un commencement de moine : par saint Jean, je suis moine parfaict, je vous en tueray comme de mousches. Puis le grand galot courut après, tant qu'il attrapa les derniers, et les abatoit comme seiUe*, frappant à tors et à travers. Gymnaste interrogea sus l'heure Gargantua, s'ilz les dévoient poursuivre. A quoy dist Gargantua : Nullement. Car, selon vraye discipline militaire, jamais ne fault mettre son ennemy en lieu de desespoir; parce que telle nécessité luy multiplie la force, et accroist le courage, qui ja estoit deject^ etfailly *. Et n'y a meil-
* Frappa. * fl«igle, «*- On pmnoaoait et ' S'émousM, 86 recourba. — On on prononce encore êeilU danp plu*
a dit rebouscher et rebouquer, — sieurs de nos provinces. Le^Duchat
Enbas latin, redtMare. (Da Gange.) veut, sans aucune raison , établir
Oo«lpl»Wr«iiTe».Tofi« près de ce laideron, ««« distinction dans remploi de
Qui de son seul regard rebouchera l'espron ? êm^h et «eiVie. — Il ne faut y voir
(Satyre» de Couryai.) qu'une variété de prononciation on
* L'apophyse de Tomoplate, dVthogprapbe.
de âxpoc , extrémité , et â(xoç, ^ Abattu; de^ecttu, épaule. (Thevenin.) ® Évanoui.
leur remède de salut àgensestommis < etrecreus' que de n'es* perer salut aucun 3. Quantes victoires ont esté tollues des mains des vainqueurs parles yaincus^ quand ilz ne se sont contenu tés de raison; mais ont attempté du tout mettre à internition * et destruire totaUement leurs ennemis, sans en vouloir laisser, un seul pour çn porter les nouvelles? Ouvrez tousjours à vos ennemis toutes les piX'tes et chemins, et plus tost leur faites un pont d'argent, afin de les renvoyer.
Voire; mais, dist Gymnaste, ilz ont le moine. Ont ilz, dist Gargantua, le moine ? Sus mon honneur, que ce sera à leur dommage. Mais, afin de survenir à tous hazars, ne nous retirons pas encores, attendons icy en silence. Car je pense ja assez cognoistre l'engin de nos ennemis : ilz se guident par sort^ non par conseil. Iceux ainsi attendans sous les noyers, ce pendant le moine poursuivoit, chocquant tous ceux qu'il rencontroit, sans de nuUy avoir mercy, jusques à ce qu'il rencontra un chevalier qui portoit en croupe un des pauvres pèlerins. Et là, le voulant mettre à sac, s'escria le pèlerin : Ha, monsieur le priour mon amy, monsieur le priour, sauvez moy, je vous en prie. Laquelle parole entendue, se retournèrent arrière les ennemis, et, voyans que là n'estoit que le moine qui faisoit cest esclandre, le chargèrent de coups, comme on fait un asne de hois^ : mais de tout rien ® ne sentoit, mesmement quand ilz frappoient sus son froc , tant il avoit la peau dure. Puis le baillèrent à garder à deux archiers, et,
' Assaillis , baiius. ' C'est la pensée de Virgile :
Stormus , en bas latio , signifie ,t . , ., .. combat. (Uu Gange.)
Storm ) en anglais , attaque sou- * Carnage,
daine. ^ C'est-à-dire sans le moindre
Estomicq s'est dit pour escrime, ménagement , tant qu'il en put
- Jeban Courtot , maUtre d'ertornicq. PO^ter, par tout le corps. — Nous
(Chartop. reg., ch. 6.) avons vu maintes fois dans les cam-
» Vaincu». {Becrediti. tel re- P»»"*' •**• ânes .in.i chargé». Si
creantUpelUtiqmm duelloviclo, lonn«perce»a.tpaslebo«tdelea«
« profitebantur. (Du Cange.) Su'àœtiUntî "^"^
M l'u» u, i»ruei ettou '«i»»»* «»;«- ^ Pri^ue'^m. (lldil. anlérieun
(Ht ctiti.) ' à Iâ3d.)
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LIVRK 1, CHAPITRE XLIII.
tournans bride , ne virent personne contre eux : dont estimèrent * que Gargantua estoit fuy ^ avec sa bande. Adonc coururent vers les noirettes^ tant roidement qu'ilz peurent, pour les rencontrer, et laissèrent là le moine seul avec deux archiers de garde. Gargantua entendit le bruit et hennissement des chevaux, et dist à ses gens : Compagnons, j'entends le trac* de nos ennemis, et ja apperçoy aucuns dUceux qui viennent contre nous à la foulle : serrons nous icy, et tenons le chemin en bon rang; par ce moyen, nous les pourrons recevoir à leur perte, et à nostre honneur.
* Exitlimerent y éd. an t. à 1535 et éd. de 1535. Extimerent, F. J.
' Avait fui. — ■ l^en estoit fuy, édit. ant. à 1535.
^ Tous les commeutateurs disent qu'ici notrettes signifie : jeaues noyers. Cotgrave traduit en eflet noirette» par sniall wallnut^trees.
Ce qui d'ailleurs doit faire dispa-
raître tout doute, c'est qu'à la page précédente Rabelais dit , eu parlant de Gargantua et de ses compagnons : « Iceux ainsi atten* dant sous les noyers. » C'était donc vers les noyers que ses ennemis de« vaient courir pour le rencontrer.
^ Les équipages. ( Trcica , Da Gange.)