DE L^ESPRIT PUR. -— 11^ PARTIE
Cela peut aussi servir à prouver que les idées qui nous représentent quelque chose hors de nous ne sont point des modifications de notre âme ; car si Fàme voyait toutes choses en considérant ses f)r(jpres modifications , elle devrait connaître plus clairement son essence ou sa nature que celle des corps y et toutes les sensations ou modifications dont elle est capable que les figures ou modifications dont les corps sont capables. Cependant elle ne connaît point qu'elle soit capable d'une telle sensation par la vue qu'elle a d'elle-même , mais seulement par expérience ; au lieu qu'elle connaît que f étendue est capable d'un nombre infini de figures par l'idée qu'elle a de rétendue. 11 y a même de certaines sensations , comme les couleurs et les sons , que la plupart des hommes ne peuvent reconnaître si elles sont ou ne sont point des modifications de l'âme, et il n'y a point de figures que tous les hommes, par l'idée qu'ils ont de l'étendue, ne reconnaissent être des modifications des corps.
Ce que je viens de dire fait aussi voir la raison pour laquelle on ne peut pas donner de définition qui fasse connaître les modifications de l'âme; car, puisqu'on ne connaît ni l'âme ni ses modifications par des idées , mais seulement par des sentiments, et que tels sentiments de plaisir, par exemple, de douleur, de chaleur, etc., ne sont point attachés aux mots, il est clair que si quelqu'un n'avait jamais vu de couleur ni senti de chaleur, on ne pourrait lui faire connaître ces sensations par toutes les définitions qu'on lui en donnerait. :0r, les hommes n'ayant leurs sentiments qu'à cause du corps , et leur corps n'étant fpas disposé en tous de la même manière, il arrive souvent que les mots sont équivoques, que ceux dont on se sert pour exprimer les modifications de son âme signifient tout le contraire de ce qu'on prétend , et que souvent on fait penser à l'amertume, par exemple, lorsqu'on croit faire penser à la douceur.
Encore que nous n'ayons pas une entière connaissance de notre âme , celle que nous en avons par conscience ou sentiment intérieur suffit pour en démontrer l'immortalité, la spiritualité , la liberté et quelques autres attributs qu'il est nécessaire que nous sachions, et c'est pour cela que Dieu ne nous la fait point connaître par son idée comme il nous fait connaître les corps. La connaissance que nous avons de notre âme par conscience est imparl'aite, il est vrai, mais elle n'est