LIVRE TROisiÈjvrrr
point fausse; la connaissance, au contraire, que nous avons des corps par sentiment ou par conscience, si on peut appeler conscience le sentiment de ce qui se passe dans notre corps, n'est pas seulement imparfaite, mais elle est fausse. Il nous fallait donc une idée des corps pour corriger les sentiments que nous en avons; mais nous n'avons point besoin de ridée de notre âme , puisque la conscience que nous en avons ne nous engage point dans l'erreur, et que pour ne nous point tromper dans sa connaissance il suffit de ne la point confondre avec le corps , ce que nous pouvons faire par la raison. Enfin si nous avions une idée de Famé aussi claire que celle que nous avons du corps , cette idée nous l'eût trop fait considérer comme séparée de lui. Ainsi elle eût diminué l'union de notre âme avec notre corps, en nous empêchant de la regarder comme répandue dans tous nos membres, ce que je n'explique pas davantage.
V. De tous les objets de notre connaissance, il ne nous reste plus que les âmes des autres hommes et que les pures intelligences, et il est manifeste que nous ne les connaissons que par conjecture. Nous ne les connaissons présentement ni en elles-mêmes ni par leurs idées; et, comme elles sont différentes de nous, il n'est pas possible que nous les connaissions par conscience. Nous conjecturons que les âmes des autres hommes sont de môme espèce que la nôtre. Ce que nous sentons en nous-mêmes, nous prétendons qu'ils le sentent; et même, lorsque ces sentiments n'ont point de rapport au corps, nous sommes assurés que nous ne nous trompons point, parce que nous soyons en Dieu certaines idées et certaines lois immuables selon lesquelles nous savons avec certitude que Dieu agit également dans tous les esprits.
Je sais que deux fois deux font quatre , qu'il vaut mieux être juste que d'être l iche , et je ne me trompe point de croire que les autres connaissent ces vérités aussi bien que moi ; j'aime le bien et le plaisir, je hais le mal et la douleur, je veux être heureux, et je ne me trompe point de croire que les hommes, les anges et les démons même ont ces inclinalions. Je sais même que Dieu ne fera jamais d'esprits qui ne désirent d'être heureux, ou qui puissent désirer d'être malhem-eux; mais je le sais avec évidence et certitude, parce que c'est Dieu qui me l'apprend ; car quel autre que Dieu pourrait me faire connaître les desseins et les volontés de
DE l'esprit pur. — PARTIE.
Dieu? Mais lorsque le corps a quelque part à ce qui se passe en moi^ je me trompe presque toujours si je juge des autres par moi-même. Je sens de la chaleur, je vois une telle grandeur, une telle couleur ; je goûte une telle ou telle saveur à rapproche de certains corps ; je me trompe si je juge des autres par moi-même; je suis sujet à certaines passions ; j'ai de Tamitié ou de l'aversion pour telle ou telle chose, et je juge que les autres me ressemblent ; ma conjecture est souvent fausse. Ainsi la connaissance que nous avons des autres hommes est fort sujette à l'erreur, si nous n'en jugeons que par les sentiments que nous avons de nous-mêmes.
S'il y a quelques êtres différents de Dieu , de nous-mêmes , des corps et des purs esprits , cela nous est inconnu. Nous avons de la peine à nous persuader qu'il y en ait : et après * avoir examiné les raisons de certains philosophes qui prétendent le contraire , nous les avons trouvées fausses ; ce qui nous a confirmé dans le sentiment que nous avions qu'étant tous hommes de même nature, nous avions tous les mêmes idées, parce que nous avons tous besoin de connaître les mêmes.