‹ Œuvres, collationées sur les meilleurs textes (volume 2)Chapitre 129 sur 219 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De la nature et de Torigine des passions en général.

L'esprit de l'homme a deux rapports essentiels ou nécessaires fort différents ; l'un à Dieu, l'autre à son corps. Comme pur esprit, il est essentiellement uni au Verbe de Dieu, à la sagesse et à la vérité éternelle , c'est-à-dire à la souveraine raison ; car ce n'est que par cette union qu'il est capable de penser, ainsi que l'on a vu dans le troisième livre. Comme esprit humain, il a un rapport essentiel à son corps ; car c'est à cause qu'il lui est uni qu'il sent et qu'il imagine, comme l'on a expliqué dans le premier et dans le second livre. On appelle sens ou imagination l'esprit, lorsque son coips est cause naturelle ou occasionnelle de ses pensées; et on l'appelle entendement lorsqu'il agit par lui-même, ou plutôt lorsque Dieu agit en lui et que sa lumière l'éclairii en

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plusieurs laçons différentes^ sans aucun rapport nécessaire à ce qui se passe dans son corps.

11 en est de mêmfe de la volonté de l'homme. Comme volonté , elle dépend essentiellement de Famour que Dieu se porte à lui-même et de la loi éternelle^ en un mot , de la volonté de Dieu. Ce n'est que parce que Dieu s'aime que nous aimons quelque chose; et si Dieu ne s'aimait pas, ou s'il n'imprimait sans cesse dans Fâme de l'homme un amour pareil au sien, c'est-à-dire ce mouvement d'amour que nous sentons pour le bien en général, nous n'aimerions rien, nous ne voudrions rien, et par conséquent nous serions sans volonté ; puisque la volonté n'est autre chose que l'impression de la nature qui nous porte vers le bien en général, comme nous avons déjà dit plusieurs fois.

Mais la volonté, comme volonté d'un homme, dépend essentiellement du corps ; car ce n'est qu'à cause des mouvements du sang, ou plutôt des esprits animaux, qu'elle se sent agitée de toutes les émotions sensibles. J'ai donc appelé indinations naturelles tous les mouvements de l'âme qui nous sont communs avec les pures intelligences; et quelques-uns de ceux auxquels le corps a beaucoup de part , mais dont il n'est qu'indirectement et la cause et la fm, je les ai expliqués dans le livre précédent ; et j'appelle ici passions toutes les émotions que l'àme ressent naturellement à l'occasion des mouvements extraordinaires des esprits animaux et du sang. Ce sont ces émotions sensibles qui feront le sujet de ce livre.

Quoique les passions soient inséparables des inclinations et que les hommes ne soient capables de quelque amour ou de quelque haine sensible que parce qu'ils sont capables d'un amour et d'une haine spirituelle, on a cru cependant qu'il était à propos de les traiter séparément, afin d'éviter la confusion. Si l'on considère que les passions sont beaucoup plus fortes et plus vives que les inclinations naturelles, qu'elles ont pour l'ordinaire d'autres objets, et qu'elles sont toujours produites par d'autres causes , on i-econnaîtra que ce n'est pas sans raison qu'on sépare des choses qui sont inséparables par leur nature.

Les hommes ne sont capables de sensations et d'imaginations que parce qu'ils sont capables de pures intellections, les sens et l'imagination étant inséparables de l'esprit ; et néanmoins personne ne trouve à icdire que l'on traite séparé-

ment de ces facultés de l'âme , quoiqu'elles soient naturellement inséparables.

Enfin les sens et l'imagination ne diffèrent pas davantage de l'entendement pur que les passions diffèrent des inclinations. Ainsi il fallait séparer ces deux dernières facultés comme on a coutume de séparer les trois premières , afin de faire mieux discerner ce que Fâme reçoit de son auteur par rapport au corps d'avec ce qu'elle tient de lui sans ce rapport. Le seul inconvénient qui naîtra naturellement de cette séparation de deux choses naturellement imies sera , comme il arrive toujours dans de pareilles occasions, la nécessité de répéter quelque chose de ce qu'on a déjà dit.

L'homme est un^ quoiqu'il soit composé de plusieurs parties ; et l'union de ces parties est si étroite, qu'on ne peut le toucher en un- endroit qu'on ne le remue tout entier. Toutes ses facultés se tiennent et sont tellement subordonnées, qu'il est impossible d'en bien expliquer quelqu'une sans dire quelque chose des autres. Ainsi, en ^^chant de se faire un ordre pour éviter la confusion, l'on se trouve obligé de répéter. Mais il vaut mieux répéter que de confondre, parce qu'il faut se rendre intelligible , et dans cette nécessité de répéter, ce qui se peut faire de mieux est de répéter sans ennuyer.

Les passions de l'âme sont des impressions de Tauteur de la nature , lesquelles nous inclinent à aimer notre corps et tout ce qui peut être utile à sa conservation ; comme les inclinations naturelles sont des impressions de l'auteur de la nature , lesquelles nous portent principalement à l'aimer comme souverain bien et notre prochain sans rapport au corps.

La cause naturelle ou occasionnelle de ces impressions est le mouvement des esprits animaux qui se répandent dans le corps pour y produire et pour y entretenir une disposition convenable à l'objet que Ton aperçoit , afin que l'esprit et le corps s'aident mutuellement dans cette rencontre; car c'est par l'action continuelle de Dieu que nos volontés sont suivies de tous les mouvements de notre corps qui sont propres pour les exécuter, et que les mouvements de notre corps, lesquels s'excitent machinalement en nous par la vue de quelque objet, sont accompagnés d'une passion de notre âme qui nous incline à vouloir ce qui paraît alors utile au corps. C'est cette impression efficace et continuelle de la volonté de Dieu sur

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nous qui nous unit si étroitement à une portion de la matière ; et si cette impression de sa volonté cessait un moment;, nous serions dès ce moment délivrés de la dépendance où nous sommes de tous les changements qui arrivent à notre corps.

Car on ne peut comprendre comment certaines gens s'imaginent qu'il y a une liaison absolument nécessaire entre les mouvements des esprits et du sang et les émotions de l'âme. Quelques petites parties de la bile se remuent dans le cerveau avec quelque force; donc il est nécessaire que Tâme soit agitée de quelque passion, et que cette passion soit plutôt la colère que l'amour. Quel rapport peut-on concevoir entre ridée des défauts d'un ennemi, une passion de mépris ou de haine , et entre le mouvement corporel des parties du sang qui heurtent contre quelques parties du cerveau ? Comment se peut-on persuader que les uns dépendent des autres , et que l'union ou l'alliance de deux choses aussi éloignées et aussi inalliables que l'esprit et la matière puisse être causée et entretenue d'une autre matière que par la volonté continuelle et toute-puissante de l'auteur de la nature?

Ceux qui pensent que les corps se communiquent nécessairement et par eux-mêmes leur mouvement dans le moment de leur rencontre , pensent quelque chose de vraisemblable. Car enfin ce préjugé a quelque fondement. Les corps semblent avoir essentiellement rapport aux corps ^ . Mais l'esprit et le corps sont deux genres d'êtres si opposés, que ceux qui pensent que les émotions de l'âme suivent nécessairement les mouvements des esprits et du sang pensent une chose qui n'a pas la moindre appai ence. Il n'y a certainement que l'expérience que nous sentons dans nous-mêmes de l'union de ces deux êtres , et l'ignorance des opérations continuelles de Dieu sur ses créatures , qui nous fasse imaginer d'autre cause de Tunion de notre âme avec notre corps que la volonté de Dieu toujours efficace.

Il est difficile de déterminer positivement si ce rapport ou cette aUiance des pensées de l'esprit de l'homme avec les mouvements de son corps est une peine de son péché ou un don de la nature ; et quelques personnes croient que c'est prendre parti trop légèrement que d'embrasser une de ces

* Voy. ci-dessous liv. 6, ch. 5 de la deuxième part, de la Méthode.

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opinions plutôt que l'autre. On sait bien que l'homnie, avant son péché , n'était point Tesclave , mais le maître absolu de ses passions, et qu'il arrêtait sans peine par sa volonté Fagitation des esprits qui les causaient. Mais on a de la peine à se persuader que le corps ne sollicitait point Tàme du premier homme à la recherche des choses qui étaient propres à la conservation de sa vie. On a quelque peine à croire qu'Adam ne trouvait point avant son péché que les fruits fussent agréables à la vue et délicats au goût, après ce qu'en dit l'Ecriture, et que cette économie si juste et si merveilleuse des sens et des passions pour la conservation du corps soit une corruption de la nature plutôt que sa première institution *.

Sans doute la nature est présentement corrompue : le corps agit avec trop de force sur l'esprit. Au heu de lui représenter ses besoins avec respect , il le tyrannise et l'arrache à Dieu , à qui il doit être inséparablement uni, et il l'applique sans cesse à la recherche des choses sensibles qui peuvent être utiles à sa conservation. L'esprit est devenu comme matériel et comme terrestre après le péché. Le rapport et l'union étroite qu'il avait avec Dieu s'est perdue : je veux dire que Dieu s'est retiré de lui autant qu'il le pouvait, sans le perdre et sans l'anéantir. Mille désordres se sont suivis de l'absence ou de l'éloignement de celui qui le conservait dans l'ordre ; et , sans faire une plus longue déduction de nos misères , j'avoue que l'homme est corrompu en toutes ses parties depuis sa chute.

Mais cette chute n'a pas détruit l'ouvrage de Dieu. On reconnaît toujours dans l'homme ce que Dieu y a mis ; et sa volonté immuable, qui a fait la nature de chaque chose , n'a point été changée par l'inconstance et la légèreté de la volonté d'Adam. Tout ce que Dieu a voulu, il le veut encoi e; et parce que sa volonté est efficace, il le fait. Le péché de l'homme a bien été l'occasion de cette volonté de Dieu qui fait l'ordre de la grâce. Mais la grâce n'est point contraire à la nature: l'une ne détruit point l'autre, parce que Dieu ne combat pas contre lui-même ; il ne se repent jamais, et sa sagesse n'ayant point de bornes , ses ouvrages? n'^iuront point de lin.

' Voy. te ch. 5 du premier livre

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La volonté de Dieu qui fait l'ordre de la grâce est donc ajoutée à la volonté qui fait Fordi'e de la nature ^ pour la réparer et non pas pour la changer. 11 n'y a dans Dieu que ces deux volontés générales^ et tout ce qu'il y a dans la terre de réglé dépend de Tune ou de l'autre de ces volontés. On reconnaîtra dans la suite que les passions sont très-réglées > si on ne les considère que par rapport à la conservation du corps ^ quoiqu'elles nous trompent dans certaines rencontres rares et particulières^ auxquelles la cause universelle n'a pas vovdu remédier. Il faut donc conclure que les passions sont de l'ordre de la nature , puisqu'elles ne peuvent êti'e de l'ordre de la grâce.

U est vrai que si l'on considère que le péché du premier homme a changé l'union de l'àme et du corps en dépendance , et qu'il nous a privés du secours d'un Dieu toujoiu's présent et toujours prêt à nous défendre , on peut dire que c'est le péché qui est la cause de l'attachement que nous avons aux choses sensibles, parce que le péché nous a détachés de Dieu, par lequel seul nous pouvons nous délivrer de leur servitude.

Mais , sans nous arrêter davantage à la l'echerche de la première cause des passions, examinons leur étendue, leur nature, leurs causes, leur tin ^ leur usage, leurs défauts, et tout ce qu'elles renferment.

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