‹ Œuvres, collationées sur les meilleurs textes (volume 2)Chapitre 163 sur 219 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De la règle générale qui regarde le sujet de nos études. Que les philosophes de l'école ne l'obser-veut point; ce qui est cause de plusieurs erreurs dans la physique.

La première de ces règles, et celles qui regardent le sujet de nos études, nous apprend que nous ne devons raisonner que sur des idées claires. De là on doit tirer cette conséquence que, pour étudier par ordre, il faut commencer par les choses les plus simples et les plus faciles à co liprendre, et s'y arrêter même longtemps avant que d'entrepiendre la recherche des plus composées et des plus difficiles.

Tout le monde tombera facilement d'accord de la nécessité de cette règle générale , car on voit assez que c'est mai'cher dans les ténèbres que de raisonner sur des idées obscures et sur des principes incertains. Mais on s'étonnera peut-être si je dis qu'on ne l'observe presque jamais, et que la plupart des sciences qui sont encore à présent le sujet de l'orgueil de quelques faux savants , ne sont appuyées que sur des idées ou trop confuses ou trop générales pour être utiles à la recherche de la vérité.

x\ristote , qui mérite avec justice la qualité de 'prince de ces philosophes dont je parle , parce qu'il est le père de cette philosophie qu'ils cultivent a\ec tant de soin, ne raisonne presque jamais que sur les idées confuses que l'on reçoit par les sens, et que sur d'autres idées vagues, générales et indéterminées, qui ne représentent rien de particulier à l'esprit. Car les termes ordinaires à ce philosophe ne peuvent servir qu'à exprimer confusément aux sens et à l'imagination les sentiments confus que l'on a des choses sensibles, ou à faire parler d''une manière si vague et si indéterminée, queTon n'exprime rien de distinct. Presque tous ses ouvrages, mais principalement ses huit livres de physique, dont il y a autant de commentateurs différents qu'il y a de régents de philosophie, ne sont qu'une pure logique. Il n'y enseigne que des termqs

UN RE SlXlÈiME.

généraux dont on se peut servir dans la physique. Il y parle beaucoup et il n'y dit rien. Ce n'est pas qu'il soit diffus ; mais c'est qu'il a le secret d'être concis et de ne dire que des paroles. Dans seç autres ouvrages il ne fait pas un si fréquent usage de ses termes généraux y mais ceux dont il se sert ne réveillent que les idées confuses des sens. C'est par ces idées qu'il prétend^ dans ses problèmes et aiUeurs , résoudre en deux mots une infinité de questions dont on peut donner démonstration qu'elles ne se peuvent résoudre.

Mais afin que l'on comprenne mieux ce que je veux dire, on doit se souvenir de ce que j'ai prouvé ailleurs , que tous les termes qui ne réveillent que des idées sensibles sont tous équivoques , mais , ce qui est à considérer, équivoques par erreur et par ignorance, et par conséquent cause d'un nombre infini d'erreurs.

Le mot de bélier est équivoque , il signifie un animal qui rumine et une constellation dans laquelle le soleil entre au printemps; mais il est rare qu'on s'y trompe. Car il faut être astrologue dans l'excès pour s'imaginer quelque rapport entre ces deux choses, et pour croire, par exemple, qu'on est sujet à vomir en ce temps-là les médecines que l'on prend, à cause que le bélier rumine. Mais pour les termes des idées sensibles , il n'y a presque personne qui reconnaisse qu'ils sont équivoques. Aristote et les anciens philosophes n^y ont pas seulement pensé. L'on en tombera d'accord si on lit quelque chose de leurs ouvrages , et si l'on sait distinctement la cause pour laquelle ces termes sont équivoques. Car il n'y a l ien de plus évident que les philosophes ont cru sur ce sujet tout le contraire de ce qu'il faut croire.

Par exemple;, lorsque les philosophes disent que le feu est chaud, l'herbe verte, le sucre doux, etc., ils entendent, comme les enfants et le commun des hommes, que le feu contient ce qu'ils sentent lorsqu'ils se chauflent ; que l'herbe a sur elle les couleurs qu'ils y croient voir ; que le sucre renferme la douceur qu'ils sentent en le mangeant, et ainsi de toutes les choses que nous voyons ou que nous sentons. Il est impossible d'en douter en lisant leurs écrits. Ils parlent des qualités sensibles comme des sentiments ; ils prennent de la chaleur pour du mouvement, et ils confondent ainsi, à cause de l'équivoque des termes, les manières d'être des corps avec celles des esprits.

Ce n'est que depuis Descartes qu'à ces questions confuses et indéterminées^ si le feu est chaud, si l'tierbe est verte, si ]e sucre est doux, etc., on répond en distinguant l'équivoque des termes sensibles qui les expriment. Si par chaleur, couleur, saveur, vous entendez un tel ou un tel mouvement de parties insensibles, le feu est chaud, l'herbe verte, le sucre doux. Mais si par chaleur et par les autres qualités vous entendez ce que je sens auprès du feu, ce que je vois lorsque je vois de l'herbe, etc., le feu n'est point chaud, ni Therbe verte, etc., car la chaleur que l'on sent et les couleurs que l'on voit ne sont que dans l'âme, comme j'ai prouvé dans le premier livre. Or, comme les hommes pensent que ce qu'ils sentent est la même chose que ce qui est dansFobjet, ils croient avoir droit de juger des qualités des objets par les sentiments qu'ils en ont. Ainsi, ils ne disent pas deux mots sans dire quelque chose de faux, et ils ne disent jamais rien sur cette matière qui ne soit obscur et confus. En voici plusieurs raisons.

La première , parce que tous les hommes n'ont point les mêmes sentiments des mêmes objets, ni un même homme en différents temps, ou lorsqu'il sent ces mêmes objets par différentes parties du corps. Ce qui semble doux à l'un semble amer à Tautre; ce qui est chaud à l'un est froid à l'autre; ce qui semble chaud à une personne quand elle a froid , semble froid à cette même personne quand elle a chaud, ou lorsqu'elle sent par différentes parties de son corps. Si Feau semble chaude par une main , elle semble souvent froide par l'autre, ou si on s'en lave quelque partie proche du cœur. Le sel semble salé à la langue, et cuisant ou piquant à une plaie. Le sucre est doux à la langue et l'aloès extrêmement amer, mais rien n'est doux ni amer par les autres sens. Ainsi, lorsqu'on dit qu'une telle chose est froide, douce, amère, cela ne signifie rien de certain.

La seconde, parce que différents objets peuvent faire la même sensation : le plâtre, le pain, la neige, le sucre, le sel, etc., font même sentiment de couleur; cependant leur blancheur est différente, si l'on en juge autrement que par les sens. Ainsi, lorsqu'on dit que de la farine est blanche, on ne dit rien de distinct.

La troisième, parce que les qualités des corps qui nous causent des sensations tout à fait différentes sont presque les II. 48

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