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mêmes; et, au contraire, celles dont nous avons presque les mêmes sensations sont souvent très-diffë rentes. Les qualités de douceur et d'amertume dans les objets ne sont presque point difïerentes, et les sentiments de douceur et d'amertume sont essentiellement différents. Les mouvements qui causent de la douleur et du chatouillement ne diffèrent que du plus ou du moins, et néanmoins les sentiments de chatouillement et de douleur sont essentiellement différents. Au contraire, lapreté d'un fruit ne semble pas, au goût, si différente de l'amertume que la douceur, et cependant cette qualité est la plus éloignée de Tamertume qu'il puisse y avoir; puisqu'il faut qu'un fruit qui est âpre, à cause qu'il est trop vert, reçoive un très-grand nombre de changements avant qu'il soit amer d'une amertume qui vienne de pourriture ou iïime trop grand maturité. Lorsque les fruits sont mûrs, ils semblent doux ; et lorsqu'ils le sont un peu trop, ils semblent amers. L'amertume et la douceur dans les fruits ne diffèrent donc que du plus et du moins, et c^est pour cela qu'il y a des personnes qui les trouvent doux lorsque d'autres les trouvent amers ; car il y en a même qui trouvent que l'aloès est doux comme du miel : il en est de même de toutes les idées sensibles. Les termes de doux, d amer, de salé, d'aigre, d'acide, etc.; de rouge, de vert, de jaune, etc.; de telle ou telle odeur, saveur, couleur, etc., sont donc tous équivoques, et ne réveillent point dans Tesprit d'idée claire et distincte. Cependant les philosophes de l'école et le commun des hommes ne jugent de toutes les quahtés sensibles des corps que par les sentiments qu'ils en leçoivent.
Non-seulement ces philosophes jugent des qualités sensibles par les sentiments qu'ils en reçoivent, ils jugent des choses mêmes en conséquence des jugements qu'ils ont faits touchant les qualités sensibles. Car, de ce qu'ils ont des sentiments essentiellement différents de certaines qualités, ils jugent qu'il y a génération de formes nouvelles , qui pr oduisent ces différences imaginaires de qualités. Du blé paraît jaune, dur, etc.; la farine, blanche, molle, etc., et de là ils concluent, sur le rapport de leurs yeux et de leurs mains, que ce sont des corps essentiellement différents, supposé qu'ils ne pensent pas à la manière dont le blé est changé en farine. Cependant de la farine n'est que du blé froissé et moulu ; comme du feu n'est que du bois divisé et agité ; comme de la cendre n'est que le
pins grossier du bois divisé sans être agité ; comme du verre n'est que de la cendre dont chaque partie a été polie et quelque peu ari-ondie par le froissement causé par le feu ; et ainsi des autres transmutations des corps.
Il est donc évident que les termes des idées sensibles sont entièi-ement inutiles pour proposer nettement et pour résoudre clairement les questions, c'est-à-dire pour découvrir la vérité. Cependant il n'y a point de questions^ si embarrassées qu^elles puissent être par les termes équivoques des sens, qu'Aristote et la plupart des philosophes ne prétendent résoudre dans leurs livres, sans ces distinctions que nous venons de donner; parce que ces termes sont équivoques par erreur et par ignorance.
Si Ton demande, par exemple^ à ceux qui ont passé toute leur vie dans la lecture des anciens philosophes ou médecins, et qui en ont entièrement pris l'esprit et les sentiments, si l'eau est humide, si le feu est sec, si le vin est chaud, si le sang des poissons est froid, si l'eau est plus crue que le vin, si l'or est plus parfait que le vif-argent, si les plantes et les bêtes ont des âmes, et un miUion d'autres questions indéterminées, ils y répondront imprudemment, sans consulter autre chose que les impressions que ces objets ont faites sur leurs sens , ou ce que leur lecture a laissé dans leur mémoire. Ils ne verront point que ces termes sont équivoques ; ils trouveront étrange qu'on les veuille définir, et ils s'impatienteront si l'on tâche de leur ftiire connaîti-e qu'ils vont un peu trop vite et que leurs sens les séduisent. Ils ne manqueront point de distinctions pour confondre les choses les plus évidentes , et dans ces questions, où il est si nécessaire d'ôter l'équivoque, ih ne trouvent rien à distinguer.
Si Ton considère que la plupart des questions des philosophes et des médecins renferment quelques termes équivoques semblables à ceux dont nous parlons , on ne pourra douter que ces savants, qui n'ont pu les définir, n'ont pu aussi rien dire de solide dans les gros volumes qu'ils ont composés , et ce que je viens de dire suffit pour renverser presque toutes les opinions des anciens. 11 n'en est pas de môme de M. Descartes : il a su parfaitement distinguer ces choses ; il ne résout poïtit les questions par les idées sensibles , et, si l'on prend la peine de le lire, on verra qu'il explique d'une manière claire, évidente et souvent démonstrative, par les seules
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idées distinctes d*éteiidue^ de figure et de mou veinent , les ^principaux effets de la nature.
L'autre genre de termes équivoques dont les philosophes se servent comprend tous ces termes généraux de logique pailesquels il est facile d'expliquer toutes ehoses sans en avoir aucune connaissance. Aristote est celui qui en a le plus fait usage : tous ses livres en sont pleins, et il y en a quelquesuns qui ne sont que pure logique. 11 propose et résout toutes choses par ces beaux mots de genre , d'espèce , ^ade . de pmsmnee, de nature, de forme, de facultés, de qualités, de cause par soi , de cause par accident. Ses sectateurs ont de la peine à comprendre que ces mots ne signifient rien, et qu'on n'est pas plus savant qu'on était auparavant quand on leur a ouï dire que le feu dissout les métaux parce qu'il a la faculté de dissoudre , et qu'un homme ne digère pas à cause qu'il a l'estomac faible ou que sa faculté concoctrice ne fait pas bien ses fonctions.
11 est vrai que ceux qui ne se servent que de ces termes et de ces idées générales pour expliquer toutes choses ne tombent pas d'ordinaire dans un si grand nombre d'erreurs que ceux qui se servent seulement des termes qui ne réveillent que les idées confuses des sens. Les philosophes scolastiques ne sont pas si sujets à l'erreur que certains médecins décisifs , qui dogmatisent et font des systèmes sur quelques expériences dont ils ne connaissent point les raisons , parce que les scolastiques parlent si généralement qu'ils ne se hasardent pas beaucoup.
Le feu échauffe, sèche, durcit et amollit, parce qu'il a la faculté de produire ces effets. Le séné purge par sa qualité purgative ; le pain même nourrit , si on le veut , pai' sa qualité nutritive : ces propositions ne sont point sujettes à l'erreur. Une qualité est ce qui fait qu'on appelle une chose d'un tel nom, on ne peut le nier à Aristote; car enfin cette définition est incontestable. Telles ou semblables manières de parler ne sont point fausses, mais c'est qu'en effet elles ne signifient rien. Ces idées vagues et indéterminées n'engagent point dans l'erreur, mais elles sont entièrement inutiles à la découverte de la vérité.
Car, encore que l'on sache qu'il y a dans le feu une forme substantielle, accompagnée d'un million de facultés semblables à celles d'échauffer, de dilater, de fondre l'oi', l'argent et
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tous les métaux; d'éclaircj*^ de brûler^ de cuire; si l'on me proposait cette difficulté à résoudre, savoir: si le feu peut durcir de la boue et amollir de la cire^ les idées de formes substantielles et des facultés de produire la chaleur, la l aréfaction , la fluidité , etc. , ne me serviraient de rien pour découvrir si le feu serait capable de durcir de la boue et d'amollir de la cire, n'y ayant aucune liaison entre les idées de dureté de la boue et de mollesse de la cire et celles de forme substantielle du feu et des qualités de produire la raréfaction, la fluidité, etc. 11 en est de même de toutes les idées générales. Ainsi elles sont entièrement inutiles pour résoudre aucune question.
Mais si l'on sait que le feu n'est autre chose que du bois dont toutes les parties sont en continuelle agitation, et que c'est seulement par cette agitation qu'il excite en nous le sentiment de chaleur; si l'on sait en môme temps que la mollesse de la boue ne consiste que dans un mélange de terre et d'eau : comme ces idées ne sont point confuses et générales, mais distinctes et particulières, il ne sera pas difficile de voir que la chaleur du feu doit durcir la boue, parce qu'il n'y a rien de plus facile à concevoir qu'un corps en peut remuer un autre, si étant agité il le rencontre. On voit sans peine que, puisque la chaleur que l'on ressent auprès du feu est causée par le mouvement des parties invisibles du bois qui heurtent contre les mains; si l'on expose de la boue à la chaleur du feu, les parties d'eau qui sont jointes à la terre étant plus déliées, et par conséquent plutôt agitées par le choc des petits corps qui sortent du feu que les parties grossières de la terre, elles doivent s'en séparer et la laisser sèche et dure. On verra de même évidemment que le feu ne doit point durcir la cire, si l'on sait que les parties qui la composent sont branchues et à peu près de même grosseur. Ainsi les idées particulières sont utiles à la recherche de la vérité; et nonseulement les idées vagues et indéterminées n'y peuvent de rien servir, mais elles engagent au contraire insensiblement dans l'erreur.
Car les philosophes ne se contentent pas de se servir de termes généraux et d'idées vagues qui y répondent ; ils veulent , outre cela, que ces termes signifient certains êtres particuHers. Ils prétendent qu'il y a quelque substance, distinguée de la matière, qui est la forme de Ja m<»rière , et une infiniié de petits