LIVRE SIXIÈME
des effets dont Us ne comprennent point k cause , par des principes qu'ils ne conçoivent point , et qu'il est absolument impossible de concevoir^ que par des principes simples et intelligibles tout ensemble. Car ces philosophes expliquent des choses obscures par des principes qui ne sont pas seulement obscurs, mais entièrement incompi'éhensibles.
Lorsque quelques persoimes prétendent expliquer par des principes clairs et connus de tout le monde des choses extrêmement embarrassées, il est facile de voir s'ils y l éussissent, parce que, si Ton conçoit bien ce qu'ils disent, Ton peut reconnaître s'ils disent vrai. Ainsi les faux savants ne trouvent point leur compte , et ne se font point admirer comme ils le souhaitent, lorsqu'ils se servent de principes inteUigibles ; parce que l'on reconnaît évidemment qu'ils ne disent rien de vj*ai . Mais lorsqu'ils se servent de principes inconnus, et qu'ils parlent des choses fort composées , comme s'ils en connaissaient exactement tous les rapports , on les admire ; parce qu'on ne conçoit point ce qu'ils disent, et que nous avons naturellement du respect pour ce qui passe notre intelUgence.
Or, comme les choses obscures et incompréhensibles semblent mieux se lier les unes avec les autres, que les choses obscures avec celles qui sont claires et inteUigibles, les principes incompréhensibles sont d'un plus grand usage que les principes intelligibles dans les questions très-composées. Il n'y a rien de si difficile dont les philosophes et les médecins ne prétendent rendre raison en peu de mots par leurs principes ; car leurs principes étant encore plus incompréhensibles que toutes les questions que l'on peut leur faire, lorsqu'on suppose ces principes pour certains il n'y a point de difficulté qui puisse les embarrasser.
Us répondent, par exemple, hardiment et sans hésiter à ces questions obscures ou indéterminées : D'où vient que le soleil attire les vapeurs, que le quinquina arrête la fièvre quarte , que la rhubarbe purge la bile , et le sel polychi-este les phlegmes? et à d'autres questions semblables. Et la plupart des hommes sont assez satisfaits de leurs réponses, parce l'obscur et l'incompréhensible s'accommodent bien l'an avec l'autre. Mais les principes incompréhensibles ne s'accommodent pas facilement avec les questions que l'on expose clairement et qu'il est facile de résoudre, parce qu'on reconnaît évidemment qu'ils ne signifient rien. Les philosophes ne peu-
veiit^ par leurs principes^ expliquer comment des chevaux tirent un chariot^ comment la poussière arrête une montre, comment le tripoli nettoie les métaux, et les brosses les habits. Car ils se rendraient ridicules à tout le monde, s'ils supposaient un mouvement d'attraction et des facultés attractrices, pour expliquer d'où vient que les chariots suivent les chevaux qui y sont attelés, et une faculté détersive dans des brosses pour nettoyer des habits , et ainsi des autres questions. De sorte que leurs grands principes ne sont utiles que pour les questions obscures , parce qu'ils sont incompréhensibles.
Il ne faut donc point s^arrêter à aucun de tous ces principes^ que Ton ne connaît point clairement et évidemment, et que Ton peut penser que quelques nations ne reçoivent pas. Il 'faut considérer avec attention les idées que Ton a d'étendue , de figure et de mouvement local , et les rapports que ces choses ont entre elles. Si on conçoit distinctement ces idées , et si on les trouve si claires qu'on soit persuadé que toutes les nations les ont reçues dans tous les temps, il faut s'y arrêter et en examiner tous les rapports ; mais si on les trouve obscures, il en faut chercher d'autres, si Ton en peut trouver. Car si, pour raisonner sans crainte de se tromper, il est nécessaire de conserver toujours l'évidence dans ses perceptions, il ne faut raisonner que sur des idées claires et sur leurs rapports clairement connus.
Pour considérer par ordre les propriétés de l'étendue , il faut, comme a fait M. Deseartes, commencer par leurs rapports les plus simples, et passer des plus simples aux plus composés, non-seulement paixe que cette manière est naturelle et qu'elle aide l'esprit dans ses opérations , mais encore parce que Dieu agissant toujours avec ordre et par les voies les plus simples, cette manière d'examiner nos idées et leurs rapports nous fera mieux connaître ses ouvrages. Et si Ton considère que les rapports les plus simples sont toujr>urs ceux qui se présentent les premiers à l'imagination, lorsqu'elle n^est point déterminée à penser plutôt à une chose qu'à une autre, on reconnaîtra qu'il suffit de regarder les choses avec attention et sans préoccupation , pour entrer dans cet ordre que nous prescrivons et pour découvrir des vérités très-composées, pourvu qu'on ne veuille point courir ti'op vite d'un sujet à un autre.
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Si Ton considère donc avec attention l'étendue , on conçoit sans peine qu'une partie peut être séparée d'une auti*e^ c'està-dire que Ton conçoit sans peine le mouvement local , et que ce mouvement local produit une figure dans Tun et dan& Fauti'e des corps qui sont mus. De tous les mouvements^ le plus simple et le premier qui se pi-ésente à l'imagination, c'est le mouvement en ligne droite. Supposez donc qu'il y ait quelque partie d'étendue qui se meuve par un mouvement en ligne droite, il est nécessaire que celle qui se trouve dans le lieu où cette première étendue se va rendre , se meuve circulairement pour prendre la place que l'autre quitte, et ainsi qu'il se fasse un mouvement circulaire. Que si Ton conçoit une infinité de mouvements en ligne droite , dans une infinité de semblables parties de cette étendue immense que nous considérons, il est encore nécessaire que tous ces corps s'empêchant les uns les autres conspirent tous par leur mutuelle action et réaction, je veux dire par la mutuelle communication de tous leurs mouvements particuliers, à se mouvoir pai* pn mouvement circulaire.
Cette première considération des rapports les plus simples de nos idées nous fait déjà reconnaître la nécessité des tourbillons de M . Descartes : que leur nombre sera d'autant plus grand, que, les mouvements en ligne droite de toutes les parties de Fétendue ayant été plus contraires les uns aux autres, ils auront eu plus de difficulté à s'accommoder d'un même mouvement ; et que de tous ces tourbillons ceux-là seront les plus grands où il y aura plus de parties qui auront conspiré au même mouvement, ou dont les parties auront eu plus de force pour continuer leur mouvement en ligne droite.
Mais il faut prendre garde à ne pas dissiper ni fatiguer son esprit en s'appliquant inutilement au nombre infini et à la grandeur immense des tourbillons. 11 faut d'abord s'arrêter quelque temps à quelqu'un de ces tourbillons , et rechercher par ordre et avec attention tous les mouvements de la matière qu'il renferme, et toutes les figures dont toutes les parties de cette matière se doivent revêtir.
Comme il n'y a que le mouvement en bgne droite qui soit simple, il faut d'abord considérer ce mouvement comme celui selon lequel tous les corps tendent sans cesse à se mouvoir, puisque Dieu agit toujours selon les voies les plus simples, et qu'en effet les corps ne se meuvent circulairemcul
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que parce qu'ils trouvent des oppositions continuelles dans leurs mouvements directs. Ainsi, tous les corps n'étant pas d'une égale grandeur^ et ceux qui sont les plus grands ayant plus de force à continuer leur mouvement en ligne droite que les autres , on conçoit facilement que les plus petits de tous les corps doivent être vers le centre du tourbillon^ et les plus grands vers la circonférence^ puisque les lignes que Ton conçoit être décrites par les mouvements des corps qui sont à la circonférence approchent plus de la droite que celles que décrivent les corps qui sont proches du centre.
Si Ton pense de nouveau que chaque partie de cette matière n'a pu se mouvoir d'abord, et trouver sans cesse quelque opposition à son mouvement, sans s'arrondir et sans rompre ses angles, on reconnaîtra facilement que toute cette étendue ne sera encore composée que de deux sortes de coi'ps : de boules rondes qui tournent sans cesse sur leur centre en plusieurs façons différentes , et qui outre leur mouvement particulier sont encore emportées par le mouvement commun du tourbillon ^; et d'une matière très-fluide et très-agitée, qui aura été engendrée par le froissement des boules dont on vient de parler. Outre le mouvement circulaire commun à tout-es les parties du tourbillon, cette matière subtile aura encore un mouvement particulier en ligne presque droite du centre du tourbillon vers la circonférence, par les intervalles des boules qui leur laissent le passage libre : de sorte que leur mouvement, composé de ces mouvements, sera en ligne spirale. Cette matière fluide que M. Descartes appelle le 'premier élément étant divisée en des parties beaucoup plus petites, et qui ont beaucoup moins de force pour continuer leur mouvement en ligne droite que les boules, ou le second élément, il est évident que ce pj^emier élément doit être dans le centre du tourbillon et dans les intervalles qui sont entre les parties du second, et que les parties du second doivent remplir le reste du tourbillon , et approcher de sa circonférence à proportion de la grosseur ou de la force qu'elles ont pour continuer leur mouvement en ligne droite. Quant à la figure de tout le tourbillon, on ne peut douter, parles choses qu'on vient de dire,
» M. Descartes croit que ces petites boules sont dures par elles-mêmes; mais ee sont plutôt de petits tourbillons d'une matière fluide, ainsi que je le dirai flans V Éclaircissement sur Ui matière et les couleurs. Mou dessein n'est ici que lie donner quelque idée du système de M. Descartes.