LIVRE SIXIÈME
que réloignement d'un pôle à l'autre ne soit bien plus petit que la ligne qui traverse Féquateur Et si Ton considère que les tourbillons s'environnent les uns les autres et se pressent inégalement, on verra encore clairement que leur équateur est une ligne courbe, irrégulière et qui peut approcher de l'ellipse.
Voilà les choses qui se présentent naturellement à l'esprit lorsque Ton considère avec attention ce qui doit arriver aux parties de l'étendue qui tendent sans cesse à se mouvoii* en ligne droite, c'est-à-dire par le plus simple de tous les mouvements. Si l'on veut maintenant supposer une chose qui semble très-digne de la sagesse et de la puissance de Dieu, savoir : qu'il a formé tout d'un coup l'univers dans le même état ; que ses parties se seraient arrangées avec le temps selon les voies les plus simples, et qu'il les conserve aussi par les mêmes lois naturelles; en un mot, si l'on veut faire application de nos pensées avec les objets que nous voyons, on pourra juger que le soleil est le centre du tourbillon ; que la lumièi e corporelle qu''il répand de tous côtés n'est autre chose que reftbi t continuel des petites boules qui tendent à s'éloigner du centre du tourbillon ; et que cet le lumière doit se communiquer en un instant par des espaces immenses, parce que tout étant plein de ces boules , on ne peut en presser une qu'on ne presse toutes les autres qui lui sont opposées.
On pourra encore déduire de ce que je viens de dire plusieurs autres conséquences; car les principes les plus simples sont les plus féconds pour expliquer les ouvrages de celui qui agit toujours selon les voies les plus simples. Mais on a besoin de considérer encore certaines choses qui doivent arriver à la matière. Nous devons donc penser qu'il y a plusieurs tourbillons semblables à celui que nous venons de décrire en peu de paroles; que les centres de ces tourbillons sont les étoiles, lesquelles sont autant de soleils ; que les tourbillons s'environnent les uns les autres , et qu'ils sont rangés de telle manière, qu'ils se nuisent le moins qu'il se peut dans leurs mouvements; mais que les choses n'ont pu en venir là que les plus faibles des tourbillons n'aient été entraînés et comme engloutis par les plus forts.
Pour comprendre ceci, il n'y a qu'à penser que le premiei*
' Par ^Mat^wr, j'entends la ligne courbe la plus grande q\ie la matière du tourbillon décrive.
élément qui est dans le centre d'un tourbillon peut s'échapper et s'échappe sans cesse par les intei^valles des boules vers la circonférence du même tourbillon ; et que dans le temps que ce centre ou cette étoile se vide par son équateur^ il doit y rentrer d'autre premier élément par ses pôles : car cette étoile ne se peut \ider d'un côté qu'elle ne se remplisse de l'autre^ puisqu'il n'y a point de vide dans le monde comme je le suppose ici , et qu'il est facile de le prouver par les effets naturels^ par la transmission ^ par exemple^ de la lumière. Mais^ comme il peut y avoir une infinité de causes qui peuvent empêcher qu'il n'entre beaucoup du premier élément dans cette étoile dont nous parlons^ il est nécessaire que les parties du premier élément qui sont obligées de s'y arrêtei* s'accommodent pour se mouvoir dans im même sens. C'est ce qui fait qu'elles s'attachent et se hent les unes aux autres et qu'elles forment des taches qui^ s'épaississant en croûtes^ couvrent peu à peu ce centre^ et font du plus subtil et du plus agité de tous les corps une matière solide et grossière. C'est cette matière grossière que M. Descartes appelle le troisième élément; et il faut remarquer que , comme elle est engendrée du premier dont les figures sont infinies, elle doit être revêtue d'une infinité de formes différentes.
Cette étoile, ainsi couverte de taches et de croûtes, et devenue comme les autres planètes , n'a plus la force de soutenir et de défendre son toui-billon contre Teffort continuel de ceux qui l'environnent. Ce tourbillon diminue donc peu à peu ; la matière qui le compose se répand de toutes parts : et le plus fort des tourbillons d'alentour en entraîne la plus grande partie, et enveloppe enfin la planète qui en est le centre. Cette planète se trouvant tout entourée de la matière de ce grand tourbillon, elle y nage , en conservant avec quelque peu de la matière de son tourbillon le mouvement circulaire qu'elle avait auparavant; et elle y prend enfin une situation qui la met en équilibre avec un égal volume de la matièi'e dans laquelle elle nage. Si elle a peu de solidité et de grandeur, elle descend fort proche du centre du tourbillon qui l'a enveloppée, parce qu^ayant peu de force pour continuer son mouvement en ligne droite, elle doit se placer dans l'endroit de ce tourbillon où un égal volume du second élément a autant de force quelle pour s'éloigner du centre; car elle ne peut être en équilibre qu'en cet endroit. Si cette planète est plus grande
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et plus solide, elle doit se mettre en équilibre dans un lieu plus éloigné du centre du tourbillon. Et enfin s'il n'y a dans le toui'billon aucun lieu où un égal volume de sa matière ait autant de solidité que cette planète, et par conséquent autant de force pour continuer son mouvement en ligne droite, à cause que cette planète sera peut*être foi*t grande et couverte de croûtes fort solides et fort épaisses, elle ne pourra s'arrêter dans ce tourbillon , puisqu'elle ne pourra s'y mettre en équilibre avec la matière qui le compose. Cette planète passera donc dans les autres tourbillons ; et si elle n'y trouve point son équilibre, elle ne s'y arrêtera point aussi. De sorte qu'on la verra quelquefois passer comme les comètes , lorsqu'elle sera dans notre tourbillon, et assez proche de nous pour cela; et Ton ne la verra de longtemps lorsqu'elle sera dans les autres tourbillons, ou dans l'extrémité du nôtre.
Si Ton pense maintenant qu'un seul tourbillon, par sa grandeur, par sa force et par sa situation avantageuse, peut miner peu à peu, envelopper et entraîner enfin plusieurs tourbillons, et des tourbillons même qui en auraient surmonté quelques autres, il sera nécessaire que les planètes qui se seront faites dans les centres de ces* tourbillon s, étant entrées dans le grand tourbillon qui les aura vaincues, s'y mettent en équilibre avec un égal volume de la matière dans laquelle elles nagent. De sorte que si ces planètes sont inégales en solidité, elles seront dans une distance inégale du centre du tourbillon dans lequel elles nageront. Et s'il se trouve que deux planètes aient à peu près la même force pour continuer leur mouvement en ligne droite, ou qu'une planète entraîne dans son petit tourbillon une ou plusieurs autres plus petites planètes qu'elle aura vaincues selon notre manière de concevoir la formation des choses , alors ces petites planètes tourneront autour de la plus grande , tandis que la plus grande tournera sur son centre; et toutes ces planètes seront emportées par le mouvement du grand tourbillon dans une distance presque égale de son centre.
iNous sommes obligés, en suivant les lumières de la raison, d'arranger ainsi les parties qui composent le monde, que nous imaginons se former par les voies les plus simples. Car tout ce qu'on vient de dire n'est appuyé que sur l'idée que l'on a de l'étendue, dont on a supposé que les parties tendent à se mouvoir par le mouvement le plus simple, qui esl le
mouvement en ligne droite. Et lorsque nous examinons par les effets si nous ne sommes point trompés en voulant expliquer les choses par leurs causes^ nous sommes comme surpris de voir que les phénomènes des corps célestes s'accommodent parfaitement avec ce qu'on vient de dire. Car nous voyons que toutes les planètes qui sont au milieu d'un petit tourbillon tournent sur leur propre centre comme le soleil ; qu'elles nagent toutes dans le tourbillon du soleil et autour du soleil; que les plus petites ou les moins solides sont les plus proches du soleil, et les phis sohdes les plus éloignées; et qu'il y en a aussi, comme les comètes, qui ne peuvent demeurer dans le tourbillon du soleil; enfin, qu'il y a plusieurs planètes qui en ont encore plusieurs autres petites qui tournent autour d'elles, comme la lune autour de la terre. Jupiter en a quatre, et Saturne cinq, aussi est-il le plus grand. Peut-être même que Saturne en a un si grand nombre de si petites, qu'elles font le même effet qu'un cercle continu, qui semble n'avoir point d'épaisseur à cause de son grand éloignement. Ces planètes étant les plus grandes que nous voyions, on peut les considérer comme ayant été engendrées de tourbillons assez grands pour en avoir vaincu d'autres avant que d'avoir été enveloppées dans le tourbillon où nous sommes*
Toutes ces planètes tournent sur leur centre, la Terre en vingt-quatre heures. Mars en vin^-cinq ou environ, Jupiter en dix heures ou environ, etc. Elles tournent autour du soleil: Mercure, qui en est le plus proche, envii on en trois mois; Saturne, qui en est la plus éloignée, environ en trente années; et celles qui sont entre-deux, en plus ou moins de temps, mais non pas tout à fait dans la proportion de leur distance. Car toute la matière dans laquelle elles nagent fait son tour plus vite lorsqu'elle est plus proche du soleil , parce que la ligne de son mouvement est plus petite. Lorsque Mars est opposé au soleil il est assez proche de la terre, et il en est extrêmement éloigné lorsqu'il lui est joint. 11 en est de même des planètes supérieures, Jupiter et Saturne; caries inférieures, comme Mercure et Vénus, ne sont jamais opposées au soleil, à proprement parler. Les lignes que toutes les planètes semblent décrire autour de la terre ne sont point des cercles, mais elles approchent fort des eUipses ; et toutes ces ellipses paraissent fort différentes, à cause des différentes situations des planètes à notre égard. Enfin tout ce qu'on remarque II. 50