LIVRE SIXIÈME
avait fait. Il savait que les lois de la nature, par lesfjuelles Dieu conserve tous ses ouvrages dans Tordre et la situation où ils subsistent, sont les mêmes lois que celles par lesquelles il a pu les former et les arranger; car il est évident à tous ceux qui considèrent les choses avec attention que si Dieu n'avait pas arrangé tout d^un coup son ouvrage de la manière qu'il se serait arrangé avec le temps, tout l'ordre de la nature se renverserait, puisque les lois de la conservation seraient contraires à celles de la première création. Si tout l'univers demeure dans l'ordre où nous le voyons, c'est que les lois des mouvements qui le conservent dans cet ordre eussent été capables de l'y mettre. Et si Dieu les avait mises dans un ordre différent de celui où elles se fussent mises par ces lois du mouvement, toutes choses se renverseraient et se mettraient, par la force de ces lois, dans l'ordre où nous les voyons présentement.
Un homme veut découvrir la nature d'un poulet : pour cela il ouvre tous les jours des œufs qu'il a mis couver ; il y examine ce qui se meut et ce qui croît le premier ; il voit bientôt que le cœur commence à battre et à pousser de tous côtés des canaux de sang qui sont les artères, que ce sang retourne vers le cœur par les veines, que le cerveau paraît aussi d'abord, et que les os sont les dernières parties qui se forment. Il se délivre par là de beaifcoup d'erreurs, et il tire même de ces observations plusieui s conséquences d'un très-grand usage pour la connaissance des animaux. Que peut-on trouver à redire dans la conduite de cet homme? Peut-on dire qu'il prétende persuader que Dieu a formé le premier poulet en créant d'abord un œuf et en lui donnant un certain degré de chaleur pour le faire éclore, à cause qu'il tâche de découvrir la nature des poulets dans leur formation ?
r^ourquoi donc accuser M. Descartes d'être contraire à l'Ecriture, à cause que, voulant examiner la nature des choses visibles, il en examine la formation par les lois du mouvement qui s'observent inviolablement en toutes rencontres ? 11 n'a jamais douté que le monde n'ait été créé au commencement avec autant de perfection qu'il en a; en sorte que le soleil, la terre, la lune, les étoiles ont été dès lors, et que la terie n'a pas eu seulement en soi les semences des plantes, mais que les plantes mêmes en ont couvert une partie, et qu'Adam et Eve n'ont pas été ci ces enfants, mais en âge d'hommes parfaits. (( La reUgion chrétienne, dit-il, veut que nous le croyions
ainsi ^ et la raison naturelle nous persuade absolument cette vérité^, parce que, considérant la toute-puissance de Dieu, nous devons juger que tout ce qu'il a fait a eu toute la perfection qu'il devait avoir. Mais, comme on connaîtrait beaucoup mieux quelle a été la nature d'Adam et celle des arbres du paradis si Von avait examiné comment les enfants se forment peu à peu dans le ventre de leurs mères et comment les plantes sortent de leurs semences, que si l'on avait seulement considéré quels ils ont été quand Dieu les a créés, tout de même nous ferons mieux entendre quelle est généralement la nature de toutes les choses qui sont au monde, si nous pouvons imaginer quelques principes qui soient fort intelligibles et fort simples, desquels nous fassions voir clairement que les astres, la terre, et enfin tout le monde visible aurait pu être produit ainsi que de quelques semences , bien que nous sachions qu'il n'a pas été produit en cette façon, que si nous le décrivions seulement comme il est ou bien comme nous croyons qu'il a été créé ; et parce que je pense avoir trouvé des principes qui sont tels, je tâcherai ici de les expliquer *. »
M. Descartes a pensé que Dieu avait formé le monde tout d'un coup; mais il a cru aussi que Dieu l'avait formé dans le même état, dans le même ordre et dans le même arrangement de parties où il aurait été s'il l'avait formé peu à peu par les voies les plus simples. Et cette pensée est digne de la puissance et de la sagesse de Dieu : de sa puissance, puisqu'il a fait en un moment tous ses ouvrages dans leur plus grande perfection; de sa sagesse, puisque par là il a fait connaître qu'il prévoyait parfaitement tout ce qui devait arriver nécessairement dans la matière si elle était agitée par les voies les plus simples, et encore parce que l'ordre de la nature n'eût pu subsister si le monde eût été produit d'une manière contraire aux lois de mouvement par lesquelles il est conservé, ainsi que je viens dédire.
Il est ridicule de dire que M. Descartes a cru que le monde se soit pu former de lui-même , puisqu'il a reconnu , comme tous ceux qui suivent les lumières de la raison , qu'aucun corps ne peut même se remuer par ses propres forces , et que toutes les lois naturelles de la communication des mouvements ne sont que des suites des volontés immuables de Dieu, qui
' Art, 45 de la troisième partie de ses Principes,
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agit sans cesse d'une même manière. Ayant prouvé qu'il n'y a que Dieu qui donne le mouvement à la matière, et que le mouvement produit dans tous les corps toutes les différentes formes dont ils sont revêtus, c'en était assez pour ôter aux libertins tout prétexte de tirer aucun avantage de son système. Au contraire, si les athées faisaient quelque réflexion sur les principes de ce philosophe, ils se trouveraient bientôt contraints de reconnaître leurs erreurs; car s'ils peuvent soutenir, comme les païens, que la matière soit incréée, ils ne peuvent pas de môme soutenir qu'elle ait jamais été capable de se mouvoir par ses propres forces. Ainsi les athées seraient du moins obligés de reconnaître le véritable moteur s'ils ne voulaient pas reconnaître le véritable créateui\ Mais la philosophie ordinaire leur fournit assez de quoi s'aveugler et soutenir leui-s erreurs ; car elle leur parle de certaines vei'tus impresses, de certaines facultés moti'ices, en un mot, d'une certaine nature qui est le principe du mouvemant de chaque chose, et, quoiqu'ils n'en aient aucune idée distincte, ils sont bien aises, à cause de la corruption de leur cœur, de la mettre à la place du vrai Dieu, en s'imaginant que c'est elle qui fait toutes les merveilles que nous voyons.