‹ Œuvres, collationées sur les meilleurs textes (volume 2)Chapitre 184 sur 219 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

autres, je me contenterai d'y renvoyer. Je montrerai seulement l'ordre qu'on doit tenir dans l'étude qu'on en voudra faire pour conserver toujours l'évidence dans ses perceptions.

De toutes nos connaissances, la première c'est l'existence de notre âme; toutes nos pensées en sont des démonstrations incontestables, car il n^y a rien de plus évident que ce qui pense actuellement est actuellement quelque chose. Mais s'il est facile de connaître Texistence de son âme, il n'est pas si facile d'en connaître l'essence et la nature. Si l'on veut savoir ce qu'elle est, il faut surtout bien prendre garde à ne la pas confondre avec les choses auxquelles elle est unie. Si l'on doute, si l'on veut, si l'on raisonne, il faut seulement croire que l'âme est une chose qui doute, qui veut, qui raisonne, et rien davantage, pourvu qu'on n'ait point éprouvé^en elle d'autres propriétés ; car on ne connaît son âme que par le sentiment intérieur qu'on en a. 11 ne faut pas prendre son âme pour son corps , ni pour du sang, ni pour des esprits animaux, ni pour du feu, ni pour une infinité d'autres choses pour lesquelles les philosophes l'ont prise. Il ne faut croire de l'âme que ce qu'on ne saurait s'empêcher d'en croire, et ce dont on est pleinement convaincu par le sentiment intérieur qu'on a de soi-même; car autrement on se tromperait. Ainsi l'on connaîtra par simple vue ou pai* sentiment intérieur tout ce que l'on peut connaître de l'âme, sans être obligé à faire des raisonnements dans lesquels l'erreur se pourrait trouver. Cai", lorsque Ton raisonne, la mémoire agit ; et où id y a mémoire il peut y avoir erreur, supposé qu'il y ait quelque mauvais génie de qui nous dépendions dans nos connaissances et qui se divertisse à nous tromper!

Si je supposais , par exemple , un Dieu qui se plût à me séduire, je suis très-persuadé qu'il ne pourrait me tromper dans mes connaissances de simple vue , comme dans celle par laquelle je connais que je suis de ce que je pense, ou que deux fois 2 font 4 ; car quand même je supposerais effectivement un tel Dieu si puissant que je puisse me le feindre, je sens que dans cette supposition extravagante je ne pourrais douter que je fusse , ou que 2 fois 2 ne fussent égaux à 4 , parce que j'aperçois ces choses de simple vue sans l'usage de la mémoire.

Mais lorsque je raisonne, ne voyant point évidenimeut les piincipes de mes raisonnements, et me souvenant seulement

que je les ai vus avec évidence, si ce Dieu trompeur joignait ce souvenir à de faux principes^ comme il pourrait le faire s'il le voulait^ je ne ferais que de faux raisonnements. De même que ceux qui font de longues supputations s'imaginent se bien souvenir qu'ils ont connu que 9 fois 9 font 72 , ou que 21 est un nombre premier, ou quelque semblable erreur de laquelle ils tirent de fausses conclusions.

Ainsi il est nécessaire de connaître Dieu et de savoir qu'il n'est point trompeur, si l'on veut être pleinement con\aincu que les sciences les plus certaines , comme l'arithmétique et la géométrie , sont de véritables sciences ; car sans cela l'évidence n'étant point entière , on peut retenir son consentement. Et il est encore nécessaire de savoir par simple vue et non point par raisonnement que Dieu n'est point trompeur, puisque le l aisonnemcnt peut toujours être faux, si Ton suppose Dieu trompeur.

Toutes les preuves ordinaires de l'existence et des perfections de Dieu, tirées de l'existence et des perfections de ses créatures, ont, ce me semble, ce défaut : qu'elles ne convainquent point l'esprit par simple vue. Toutes ces preuves sont des raisonnements qui sont convaincants en eux-mêmes ; mais étant des raisonnements, ils ne sont point convaincants dans la supposition d'un mauvais génie qui nous trompe. Ils convainquent suffisamment qu'il y a une puissance supérieure à nous , car même cette supposition extravagante l'é-^ tablit; mais ils ne convainquent pas pleinement qu'il y a un Dieu ou un être infiniment parfait. Ainsi dans ces raisonnements la conclusion est plus évidente que le principe.

11 est plus évident qu'il y a une puissance supérieure à nous qu'il n'est évident qu'il y a un monde ; puisqu'il n'y a point de supposition qui puisse empêcher qu'on ne démontre cette puissance supérieure : au lieu que dans la supposition d'un, mauvais génie qui se plaise à nous tromper il est impossible de prouver qu'il y ait un monde. Car on pourrait toujours concevoir que ce mauvais génie nous donnerait les sentiments des choses qui n'existeraient point, comme le sommeil et certaines maladies nous font voir des choses qui ne furent jamais , et nous font même sentir effectivement de la douleur dans des membres imaginaires que nous n'avons plus ou que nous n'avons jamais eus.

Mais les preuves de l'existence et des pei fections de Dion ,

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