LIVRE SIXIÈME
tirées de l'idée que nous avons de l'infuii, sont preuves ôe | simple vue. On voit qully a un Dieu dès que -Fon voit Tiniini, parce que l'existence nécessaire est renfermée dans 1 l'idée de Tinlini, et qu'il n'y arien que l'infini qui nous puisse donner l'idée que nous avons d'un être infini *. Le premier principe de nos connaissances est que le néant n'est i pas visible; d'où il suit que si Fon pense à l'infini, il faut ; qu'il soit. On voit aussi que Dieu n'est point trompeur, parce j que , sachant qu'il est infiniment pai fait et que l'infini ne j peut manquer d'aucune perfection, on voit clairement qu'il ne veut pas nous séduire, et môme qu'il ne le peut pas, puisqu'il ne peut que ce qu'il veut ou que ce qu'il est capable de vouloir. Ainsi il y a un Dieu et un Dieu véritable qui ne nous trompe jamais , quoiqu'il ne nous éclaire pas toujours, el que nous nous trompions souvent lorsqu'il ne nous éclaii e pas. Toutes ces vérités se voient de simple vue par des esprits attentifs , quoiqu'il semble que nous fassions ici des raisonnements pour les exposer aux autres. On peut les supposer i comme des principes incontestables sur lesquels on peut rai- ! sonner ; car, ayant reconnu que Dieu ne se plaît point à nous tromper, il nous est alors permis de raisonner.
11 est évident que la certitude de la foi dépend aussi de ce principe qu'il y a un Dieu qui n'est point capable de nous tromper. Car l'existence d'un Dieu et l'infaillibilité de l'autorité divine sont plutôt des connaissances naturelles et des notions communes à des esprits capables d'une sérieuse attention, que des articles de foi , quoique ce soit un don particulier de Dieu que d'avoir l'esprit capable d'une attenti(ui suffisante pour comprendre comme il faut ces vérités, et pour vouloir bien s'appliquer à les comprendre.
De ce principe, que Dieu n'est point trompeur , on pourrait aussi conclure que nous avons eiïéctivement un corps auquel nous sommes unis d'une façon particulière, et que nous sommes environnés de plusieurs autres. Car nous sommes intérieurement convaincus de leur existence par des sentiments continuels que Dieu produit en nous , et que nous ne pouvons corriger par la raison sans blesser la foi ; quoique nous puissions corriger par la raison les sentiments qui nous les représentent avec certaines qualités et certaines perfec-
> Voyez les deu\ premiers Entretiens sur la Métaphysique , et ci-dessus page 95.
lions qu'ils n'ont point. De sorte que nous ne devons pas croire qu'ils sont tels que nous les \o\ons ou que nous les imaginons^ mais seulement qu'ils existent et qu'ils sont tels (|ue nous les concevons par la raison.
Mais^ afm de raisonner par ordre ^ nous ne devons point encore examiner si nous avons un corps et s'il y en a d'autres autour de nous^ ou si nous en avons seulement les sentiments quoique ces corps n'existent point. Cette question renferme de trop grandes difficultés^ et il n'est peut-être pas si nécessaire de la résoudre poui' perfectionner ses connaissances qu'on pourrait se l'imaginer^ ni même pour avoir une connaissance exacte de la ph)fsique^ delà morale et de quel- ({ues autres sciences. '
Nous avons en nous les idées des nombres et de l'étendue , desquelles l'existence est incontestable et la nature immuable^ qui nous fourniraient éternellement de quoi penseï"^ si nous en voulions connaître tous les rapports. Et il est nécessaii-e que nous commencions à faire usage de notre esprit sur ces idées, pour des raisons qu'il ne sera pas inutile d'exposer. Il y en a trois principales.
La première est que ces idées sont les plus claires et les plus évidentes de toutes. Car si, pour éviter l'erreur, on doit toujours conserver l'évidence dans ses raisonnements, il est clair que Ton doit plutôt raisonner sur les idées des nombres et de rétendue, que sur les idées confuses ou composées de physique , de morale , de mécanique , de chimie et de toutes les autres sciences.
La seconde est que ces idées sont les plus distinctes et les plus exactes de toutes , principalement celles des nombres. De sorte que l'habitude qu'on prend, dans l'arithmétique et dans la géométrie , de ne se point contenter qu'on ne connaisse précisément les rapports des choses, donne à l'esprit une certaine exactitude que n'ont point ceux qui se contentent des vraisemblances dont les autres sciences sont remplies.
La troisième et la principale est que ces idées sont les règles immuables et les mesures communes de toutes les autres choses que nous connaissons et que nous pouvons connaître. Ceux qui connaissent parfaitement les rapports des nombres et des figures , ou plutôt l'art de faire des comparaisons nécessaires pour en connaîtie les rapports , ont une espèce de science universelle et un moyen très-assuré pour découvrir