LIVRE SIXIÈME
ques autres sciences, et que la connaissance de Thomme est absolument nécessaire à ceux qui veulent pousser un peu loin cette science, et c'est pour cela que la plupart des hommes n'y réussissent pas. Ils ne veulent pas se consulter eux-mêmes pour reconnaître les faiblesses de leur nature. Ils se lassent d'interroger le maître qui nous enseigne intérieurement ses propres volontés, lesquelles sont les lois immuables et éternelles et les vrais principes de la morale. Ils n'écoutent point avec plaisir celui qui ne parle point à leurs sens, qui ne répond point selon leurs désirs, qui ne flatte point leur orgueil secret ; ils n'ont aucun respect pour des paroles qui ne frappent point Timagination par leur éclat, qui se prononcent sans bruit, et que l'on n'entend jamais clairement que dans le silence des ci'éatures. Mais ils consultent avec plaisir et avec respect Aristote, Sénèque, ou quelques nouveaux philosophes qui les séduisent ou par l'obscurité de leurs paroles, ou par le tour de leurs expressions, ou par la vraisemblance de leurs raisons.
Depuis le péché du premier homme, nous n'estimons que ce qui a rapport à la conservation du corps et à la commodité de la vie ; et parce que nous découvrons ces sortes de biens par le moyen des sens, nous en voulons faire usage en toutes rencontres. La sagesse éternelle, qui est notre véritable vie et la seule lumière qui puisse nous éclairer, ne luit souvent qu'à des aveugles et ne parle souvent qu'à des sourds lorsqu'elle ne parle que dans le secret de la raison, car nous sommes presque toujours répandus au dehors. Comme nous interrogeons sans cesse toutes les créatures pour apprendre quelque nouvelle du bien que nous cherchons, il fallait, comme j'ai déjà dit ailleurs, que cette sagesse se présentât devant nous, sans, toutefois sortir hors de nous, aiin de nous apprendre, par des paroles sensibles et par des exemples convaincants, le chemin pour arriver à la vraie féUcité. Dieu imprime sans cesse en nous un amour naturel pour lui, afin que nous l'aimions sans cesse; et par ce même mouvement d'amour, nous nous éloignons sans cesse de lui en courant de toutes les forces qu'il nous donne vers les biens sensibles qu'il nous défend. Ainsi, voulant être aimé de nous, il fallait qu'il «e rendît sensible et se présentât devant nous, pour arrêter, par la douceur de sa grâce, toutes nos vaines agitations, et pour commencer notre guérison par des sentiments ou des
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délectations semblables aux plaisirs prévenants qui avaient commencé notre maladie.
Ainsi je ne prétends pas que les hommes puissent facilement découvrir par la force de leur esprit toutes les règles de la morale qui sont nécessaires au salut, et encore moins qu^ils puissent agir selon leur lumière , car leur cœur est encore plus corrompu que leur esprit. Je dis seulement que s'ils n'admettent que des principes évidents, et que s'ils raisonnent conséquemment sur ces principes , ils découvriront les mêmes vérités que nous apprenons dans l'Évangile ; parce que c'est la même sagesse qui parle immédiatement par elle-même à ceux qui découvrent la vérité dans l'évidence des raisonnements , et qui parlent par les saintes écritures à ceux qui en prennent bien le sens.
11 faut donc étudier la morale dans TÉvangile pour s'épargner le travail de la méditation , et pour apprendre avec certitude les lois selon lesquelles nous devons régler nos mœurs. Pour ceux qui ne se contentent point de la certitude , à cause qu'elle ne fait que convaincre Fesprit sans Féclairer, ils doivent méditer avec soin sur ces lois et les déduire de leurs principes naturels, afin de connaître par la raison avec évidence ce qu'ils savaient déjà par la foi avec une entière certitude. C'est ainsi qu^ils se convaincront que l'Évangile est le plus solide de tous les livres, que Jésus-Christ connaissait parfaitement la maladie et le désordre de la nature , qu'il y a remédié de la manière la plus utile pour nous, et la plus digne de lui qui se puisse concevoir ; mais que les lumières des philosophes ne sont que d'épaisses ténèbres, que leurs vertus les plus éclatantes ne sont qu'un orgueil insupportable ; en un mot^ qu'Aristote, Sénèque et les autres ne sont que des hommes , pour ne rien dire davantage.