‹ Œuvres, collationées sur les meilleurs textes (volume 2)Chapitre 187 sur 219 · LIVRE SIXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE SIXIÈME

des corps, lorsque Fou considère que Dieu n'est point trompeur, et Tordre réglé de nos sentiments dans les rencontres naturelles et dans celles qui n'arrivent que pour nous faire croire ce que nous ne pouvons naturellement comprendre ; mais c'est qu'il n'est pas nécessaire d'examiner d'abord par de grandes réflexions une chose dont personne ne doute , et qui ne sert pas de beaucoup à la connaissance de la physique considérée comme une véritable science.

Il ne faut point aussi se mettre en peine de savoir s'il y a ou s'il n'y a pas dans les corps qui nous environnent quelques autres qualités que celles dont on a des idées claires, car nous ne devons raisonneî que selon nos idées ; et s'il y a quelque autre chose dont nous n'ayons point d'idée claire, distincte et particulière, jamais nous n'en connaîtrons rien et jamais nous n'en raisonnerons juste. Peut-être qu'en raisonnant selon nos idées nous raisonnerons selon la nature, et que nous reconnaîtrons qu'elle n'est peut-être pas aussi cachée qu'on se l'imagine ordinairement.

De même que ceux qui n'ont point étudié les propriétés des nombres s'imaginent souvent qu'il n'e»t pas possible de résoudre certains problèmes quoique très-simples et très-faciles, ainsi ceux qui n'ont point médité sur les propriétés de l'étendue, des figures et des mouvements, sont extrêmement portés à croire et à soutenir que toutes les questions que l'on forme dans la physique sont inexplicables. 11 ne faut point s'arrêter aux sentiments de ceux qui n'ont rien examiné, ou qui n'ont rien examiné avec l'application nécessaire. Car encore qu'il y ait peu de vérités touchant les choses de la nature qui soient pleinement démontrées , il est certain qu'il y en a quelquesunes de générales dont il n'est pas possible de douter, quoiqu'il soit fort possible de n'y pas penser, de les ignorer et de les nier.

Si l'on veut méditer avec ordre et avec tout le temps et toute l'application nécessaire , on découvrira beaucoup de ces vérités certaines dont je parle. Mais, afin qu'on puisse les découvrir avec plus de facilité, il est nécessaij*e de lire avec soin les principes de la philosophie de M. Descartes, sans rien recevoir de ce qu'il dit que lorsque la force et ré\ idence de ses raisons ne nous permettront point d'en douter.

Comme la morale est la plus nécessaire de toutes les sciences, il faut aussi l'étudier avec plus de soin ; car c'est princi-

11^ PAfiTÏE.

paiement dans cette science qu'il est dangereux de sui\re les opinions des hommes. Mais afin de ne s'y point tromper et de conserver l'évidence dans ses perceptions, il ne faut méditer que sur des principes incontestables pour tous ceux dont le cœur n'est point corrompu par la débauche et dont l'esprit n'est point aveuglé par Torgueil; car il n'y a point de principe de morale incontestable pour les esprits de chair et de sang, et qui aspirent à la qualité d'esprit fort. Ces sortes de gens ne comprennent pas les vérités les plus simples, ou, s^ils les comprennent, ils les contestent toujours par esprit de contradiction et pour conserver leur réputation d'esprits forts.

Quelques-uns de ces principes de morale les plus généraux sont : que Dieu ayant fait toutes choses pour lui, il a fait notre esprit pour le connaître et notre cœur pour l'aimer; qu'étant aussi juste et aussi puissant qu'il est, on ne peut être heureux si Ton ne suit ses ordres, ni malheureux si on les suit ; que notre nature est corrompue, que notre esprit dépend de notre corps , notre raison de nos sens , notre volonté de nos passions ; que nous sommes dans l'impuissance de faire ce que nous voyons clairement être de notre devoir, et que nous avons besoin d'un libéi ateur. 11 y a encore plusieurs autres principes de morale, comme que la retraite et la pénitence sont nécessaires pour diminuer notre union avec les objets sensibles, et pour augmenter celle que nous avons avec les biens intelligibles, les \rais biens, les biens de l'esprit; qu'on ne peut goûter de plaisir violent sans en devenir esclave ; qu'il ne faut jamais rien entreprendre par passion; qu'il ne faut point chercher d'établissement en cette vie, etc. Mais parce que ces derniers principes dépendent des précédents et de la connaissance de l'homme, ils ne doivent point passer d'abord pour incontestables. Si l'on médite sur ces principes avec ordre et avec autant de soin et d'application que la grandeur du sujet le mérite, et si l'on ne reçoit pour vraies que les conclusions tirées conséquemment de ces principes , on aura une morale certaine et qui s'accordera parfaitement avec celle de l'Evangile, quoiqu'elle ne soit pas si achevée ni si étendue. J'ai tâché de démontrer par ordre les fondements de la morale dans un traité particulier, mais je souhaite , et pour moi et pour les autres, qu'on donne un ouvrage et plus exact et plus achevé.

11 est vrai que dans les raisonnements de morale il n'est pas si faciledc conserver l'évidence et l'exactitude que dans quel- II. 53

Page 1