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LÎVKK SIXIÈV. K.
Après avoir pensé quelque temps et cherche avec quelque application Li cause de cette étroite union sans avoir pu rien découvrir^ je me sens porté par ma négligence et par ma nature à juger, comme plusieurs autres, que c'est la forme des corps qui conserve rimion entre leurs parties, ou l'amitié et l'inclination qu'elles ont pour leurs semblables, car il n'y a rien de plus commode que de se laisser quelquefois séduire et devenir ainsi tout d'un coup savant à peu de frais.
Mais, puisque je ne veux rien croire que je ne sache, il ne faut pas que je me laisse ainsi abattre par ma propre paresse ni que je me rende à de simples leurs. Quittons donc ces formes et ces inclinations dont nous n^avons point d'idées distinctes et particulières^ mais seulement de confuses et générales que nous ne formons, ce me semble, que par rapport à notre nature, et de l'existence môme desquelles plusieurs personnes et peut-être des nations entières ne conviennent pas.
11 me semble que je vois la cause de cette étroite union des parties qui composent les corps durs sans y admettre autre chose que tout ce que le monde convient y être^ ou tout au moins tout ce que le monde conçoit distinctement pouvoir y être. Car tout le monde connaît distinctement que tous les cojps sont composés ou peuvent être composés de petites parties. Ainsi il se pourra faire qu'il y en aura qui seront crochus et branchus, et comme de petits liens capables d'arrêter fortement les autres, ou bien qu'elles s'entrelaceront toutes dans leurs branches, de sorte qu'on ne pourra pas facilement les désunir.
J'ai une grande pente à me laisser aller à cette pensée, et d^autant plus grande que je vois que les parties visibles des corps grossiers s'arrêtent et s'unissent les unes avec les autres de cette manière. Mais je ne saurais trop me méfier des préoccupations et des impressions de mes sens. 11 faut donc que j'examine encore la chose de plus près, et que je cherche même la raison pourquoi les plus petites et les dernières parties solides des corps, en un mot les parties mêmes de chacun de ces liens se tiennent ensemble, car elles ne peuvent être imies par d'autres liens encore plus petits, puisque je les suppose solides. Ou bien, si je dis qu'elles sont unies de cette sorte, on me demandera a^ ec raison qui unira ensemble ces autres, et ainsi àTinfini.
LA. MErilODE. — 11^ PARTIE.
De sorte que présentement le nœud de la question est de savo r comment les parties de ces petits liens ou de ces parties branchues peuvent être aussi étroitement unies ensemble qu'elles le sont, A par exemple avec que je suppose
parties d'un petit lien. Ou bien ce qui est la môme chose Jes corps étant d'autant plus durs qu'ils sont plus solides et qu'ils ont moins de pores, la question est à présent de savoir comment les parties d'une colonne composée d^une matière qui n'aurait aucun pore peuvent être fortement jointes ensemble et composer un corps très-dur; car on ne peut pas dire que les parties de cette colonne se tiennent par de petits liens, puisque, étant supposées sans pores, elles n'ont point de figure paj'ticulière.
Je me sens encore extrêmement porté à dire que cette colonne est dure par sa nature, ou bien que les petits liens dont sont composés les corps durs sont des atomes dont les parties ne se peuvent diviser comme étant les parties essentielles et dernières des corps, et qui sont essentiellement crochus ou branchus, ou d'une figure embarrassante.
Mais je reconnais franchement que ce n'est point expliquer la difficulté, et que quittant les préoccupations elles illusions de mes sens, j'aurais tort de recourir à une forme abstraite et d^embrasser un fantôme de logique pour la cause que je cherche ; je veux dire que j'aurais tort de concevoir comme (juelque chose de réel et de distinct l'idée vague de nature oU à' essence qui n'exprime que ce que l'on sait, et de prendre ainsi une forme absti-aite et universelle comme une cause physique d^un effet très-rcel. Car il y a deux choses desquelles je ne me saurais trop défier. La première est l'impression de mes sens, et l'autre est la facilité que j'ai de prendre les natures abstraites et les idées générales de logique pour celles qui sont réelles et particulières, et je me souviens d'avoir été plusieurs fois -séduit par ces deux principes d'erreur.
Car, pour revenir à la difliculté, il ne m'est pas possible de concevoir commentées petits liens seraient indivisibles par leur essence et par leur nature, ni pai conséquent connnent ils seraient inflexibles , puis(jii'au contraire je les conçois
LIVBE SIXIEME.
très-divisibles et nécessairement divisibles par leur essence et par leur nature. Car la partie A est très-certainement une substance aussi bien que et par conséquent il est clair que A peut exister sans B ou séparé de B^ puisque les substances peuvent exister les unes sans les autres^ parce que autrement elles ne seraient pas des substances.
De dire que A ne soit pas une substance, cela ne se peut; car je le puis concevoir sans penser à B, et tout ce qu'on peut concevoir seul n'est point un mode, puisqu'il n'y a que les modes ou manières d'être qui ne se puissent concevoir seuls ou sans les êtres dont ils sont les manières. Donc A n'étant point un mode, c'est une substance, puisque tout être est nécessairement ou une substance ou bien une manière d'être. Car enfin tout ce qui est se peut concevoir seul ou ne le peut pas; il n'y a pas de milieu dans les pi'opositions contradictoires, et l'on appelle être ou substance ce qui peut être conçu et par conséquent créé seul. La partie A peut donc exister sans la partie B, et à plus forte raison elle peut exister séparément de B. De sorte que ce lien est divisible en A et en B.
De plus, si ce lien était indivisible ou crochu par sa nature et par son essence, il arriverait tout le contraire de ce que nous voyons par l'expérience, car on ne pourrait rompre aucun corps. Supposons, comme auparavant, qu'un morceau de fer est composé d'une infinité de petits liens qui s'entrelacent les ims dans les autres, dont A, a, et B, b, en soient
deux. Je dis qu'on ne pourrait les décrocher, et par conséquent qu'on ne pourrait rompre ce fer; car pour le rompre il faudrait plier les liens qui le composent, lesquels cependant sont supposés inflexibles par leur essence et par leur nature.
Que si on ne les suppose point inflexibles , mais seulement indivisibles par leur nature, la supposition ne servira de rien pour résoudre la question ; car alors la difficulté sera de savoir d'où vient que ces petits liens n'obéissent pas à l'effort que l'on fait pour ployer une barre de fer. Cependant, si l'on ne les suppose point inflexibles, on ne doit pas les supposer in-
dhisibles; car si les parties de ces liens pouvaient changei* de situation les unes à l'égai-d des autres , il est visible qu'elles se pourraient séparer^ puisqu'il n'y a point de raison pourquoi si une partie peut un peu s'éloigner de l'autre^ elle ne le pourra pas tout à fait. Soit donc que l'on suppose ces petits liens inflexibles^ soit qu'on les suppose indivisibles^ on ne peut par ce moyen résoudre la question ; car si on ne les suppose qu'indivisibles , on doit rompre sans peine un morceau de fer; et si on les suppose inflexibles^ il sera impossible de le rompre ; puisque les petits liens qui composent le fer étant embarrassés les uns dans les autre<^ , il sera impossible de les décrocher. Tâchons donc de résoudre la difficulté par des principes clairs et incontestables et de trouver la raison pourquoi ce petit lien a ces deux parties^ A ^ B , si fort attachées l'une à l'autre.
Je vois bien qu'il est nécessaire que je divise le sujet de ma méditation par parties, afin que je l'examine plus exactement et avec moins de contention d'esprit , puisque je n'ai pu d'abord , d'une simple vue et avec toute l'attention dant je suis capable , découvrir ce que je cherchais. Et c'est ce que je pouvais faire dès le commencement, car quand les sujets que l'on considère sont un peu cachés, c'est toujours le meilleur de ne les examiner que par parties , et de ne se point fatiguer inutilement sur de fausses espérances de rencontrer heureusement.
Ce que je cherche est la cause de l'étroite union qui se trouve entre les petites parties qui composent le petit lien A , B. Or il n'y a que trois choses que je conçoive distinctement pouvoir être la cause que je cherche, savoir : les parties mêmes de ce petit lien , ou bien la volonté de l'auteur de la nature, ou enfin les corps invisibles qui environnent ces petits liens. Je pourrais encore apporter pour cause de ces choses la forme des corps , les qualités de dureté , ou quelque qualité occulte , la sympathie qui serait entre les parties de même genre, etc. Mais parce que je n'ai point d'idée distincte de ces belles choses , je ne dois ni ne puis y appuyer mes raisonnements ; de sorte que , si je ne trouve pas la cause que je cherche dans les choses dont j'ai des idées distinctes, je ne me peinerai pas inutilement à la contemplation de ces idées vagues et générales de logique , et je cesserai de vouloir parier de ce que je n'entends point. Mais examinons la première