LIVRE SIXIÈME
Il faut donc en Dieu une volonté positive pour mettre une boule en mouvement , ou pour faire qu'une boule ait une telle force pour se mouvoir, et il suffit qu'il cesse de vouloir qu'elle soit mue afin qu'elle ne remue plus , c'est-à-dire afin qu'elle soit en repos. De même qu'afin que Dieu crée un monde il ne suffit pas qu'il cesse de vouloir qu'il ne soit pas, mais il est nécessaire qu'il veuille positivement la manière dont il doit être. Mais pour l'anéantir il ne faut pas que Dieu veuille qu'il ne soit pas, parce que Dieu ne peut pas vouloii le néant par une volonté positive ; il suffit seulement que Dieu cesse de vouloir qu'il soit.
Je ne considère pas ici le mouvement et le repos selon leur être relatif; car il est visible que des corps en repos ont des rapports aussi réels à ceux qui les environnent que ceux qui sont en mouvement. Je conçois seulement que les corps qui sont en mouvement ont une force mouvante, et que ceux qui sont en repos n'ont point de force pour leur repos ; parce que, le rapport des corps mus à ceux qui les environnent changeant toujours, il faut une force continuelle pour produire ces changements continuels , car en effet ce sont ces changements qui font tout ce qui arrive de nouveau dans la nature. Mais il ne faut point de force pour ne rien faire. Lorsque le rapport d'un coi'ps à ceux qui l'environnent est toujours le môme, il ne se fait rien ; et la consei vation de ce rapport, je veux dire l'action de la volonté de Dieu qui conserve ce rapport , n'est point différente de celle qui conserve le coi'ps même.
S'il est vrai , comme je conçois , que le repos ne soit que la privation du mouvement, le moindre mouvement, je veux dire celui du plus petit corps agité , renfermera plus de force et de puissance que le repos du plus grand corps. Ainsi le moindre effort ou le plus petit corps que l'on concevra agité dans le vide contre un corps très-grand et très-vaste * , sera capable de le mouvoir quelque peu , puisque ce grand coi*ps étant en l'epos il n'aura aucune puissance pour résister à celle de ce petit corps qui viendra frapper contre lui. De sorte que la résistance que les parties des corps durs font pour empê-
' Par un corps dans le -vide j'entends un corps tellement sépare des autres tant durs que liquides , qu'il n'y en ait aucun qui aide ni qui empêche la communication des mouvements.
cher leur séparation vient nécessairement de (jneique autre chose que de leur repos.
Mais il faut démontrer par des expériences sensibles ce que nous venons de prouver par des raisonnements abstraits , afin de voir si nos idées s'accordent avec les sensations que nous recevons des objets; car il arrive souvent que de tels raisonnements nous trompent , ou pour le moins qu'ils ne peuvent convaincre les autres^ et ceux-là principalement qui sont préoccupés du contraire. L'autorité de M. Descartes fait un si grand effort sur la raison de quelques personnes, qu'il faut prouver en toutes manières que ce grand homme s'est trompé, afm de pouvoir les désabuser. Ce que je \iens de dire entre bien dans l'esprit de ceux qui ne l'ont point rempli de l'opinion contraire, et même je vois bien qu'ils troum'ont à redire que je m'arrête trop à prouver des choses qui leur paraissent incontestables. Mais les cartésiens méritent bien que l'on fasse effort pour les satisfaire. Les autres pourront passer ce qui sera capable de les en'nuyer.
Voici donc quelques expériences qui prouvent sensiblement que le repos n'a aucune puissance pour résister au mouvement , et qui par conséquent font connaître que la volonté de Fauteur de la nature, qui fait la puissance et la force que chaque corps a pour continuer dans Fétat dans lequel il est , ne regarde que le mouvement et non point le repos, puisque les corps n'ont aucune force par eux-mêmes.
L'expérience apprend que de fort grands vaisseaux qui nagent dans Feau peuvent être agités par de très-petits corps qui viennent se heurter contre eux. De là je prétends, malgré toutes les défaites de M. Descartes et des cartésiens, que si ces grands corps étaient dans le vide ils pourraient encore être agités a^^ec plus de facilité. Car la raison pour laquelle il ) a quelque légère difhculté à remuer un vaisseau dans Feau , c^est que Feau résiste à la force du mouvement que l'on lui imprime, ce qui n'arriverait pas dans le vide. Et ce qui fait manifestement voir que Feau résiste au mouvement qu'on imprime au vaisseau, c'est que le vaisseau cesse d'être agité quelque temps après qu'il a été mû ; car cela n'arriverait pas, si le vaisseau ne perdait son mouvement en le communiquant à Feaii , ou si Feau lui cédait sans lui résister, ou enfin si elle lui donnait de son mouvement. Ainsi, puisqu'un vaisseau agité dans Feau cesse peu à peu de se mouvoir, c'est une