LIVRE SIXIÈME
OU efficaces, auxquelles elle a rapport, savoir, celle qui la créée el de plus celle qui Ta agitée. Mais l'idée d'une matière en repos ne renferme que l'idée de la puissance qui Ta créée, sans qu'il soit nécessaire d'une autre puissance pour la mettre en repos; puisque si on conçoit simplement de la matière sans songer à aucune puissance, on la concevra nécessairement en repos. C'est ainsi que je conçois les choses, j'en dois juger selon mes idées; et, selon mes idées, le repos n'est que la privation du mouvement : je veux dire que la force prétendue qui fait le repos n'est que la privation de celle qui fait le mouvement ; car il suffit , ce me semble , que Dieu cesse de vouloir qu'un corps soit mû , afin qu'il cesse de l'être et qu'il soit en repos.
En effet, la raison et mille et mille expériences m'apprennent que si de deux corps égaux en masse, l'un se meut avec un degré de vitesse et l'autre avee un demi-degré, la force du premier sera double de la force du second. Si la vitesse du second n'est que le quart, la centième, la millionième de celle du premier; le second n'aura que que le quart, la centième, la millionième partie de la force du premier. D'où il est aisé de conclure que si la vitesse du second est infiniment petite , ou enfin nulle , comme dans le repos , la force du second sera infiniment petite, ou enfin nulle, s'il est en repos. Ainsi il me paraît évident que le repos n'a nulle force pour résister à celle du mouvement.
Mais je me souviens d'avoir ouï dire à plusieurs personnes très-éclairées qu'il leur paraissait que le mouvement était aussi bien la privation du repos que le repos la privation du mouvement. Quelqu'un même assura, par des raisons que je ne pus comprendre , qu'il était plus probable que le mouvement fût une privation que le repos. Je ne me souviens pas distinctement des raisons qu'ils apportaient, mais cela me doit faire craindre que mes idées ne soient fciusses. Car, encore que la plupart des hommes disent tout ce qui leur plaît sur des matières qui paraissent peu importantes, néanmoins j'ai sujet de croire que les personnes dont je parle prenaient plaisir à dire ce qu'ils concevaient. 11 faut donc que j'examine encore mes^ idées avec soin.
C'est une chose qui me paraît indubitable, et ces messieui's dont je parle en tombaient d'accoi'd, savoir que c'est la volonté de Dieu qui meut les corps. La force donc qu'a cette
DE LA METHODE. — îi* PARTIE. 6(i9
houle que je vois rouler^ c*est la volonté de^ Dieu qui la fait rouler ; que faut-il présentement que Dieu fasse pour l'arrêter? faut-il qu'il veuille par une volonté positive qu'elle soit en repos , ou bien s'il suffit qu'il cesse de vouloir qu'elle soit agitée * ? Il est évident que si Dieu cesse seulement de vouloir que cette boule soit agitée^ la cessation de cette volonté de Dieu ferala cessation du mouvement de taboulé^ et par conséquent le repos. Car la volonté de Dieu, qui était la force qui remuait la boule, n'étant plus, cette force ne sera plus, la boule ne sera donc plus mue. Ainsi la cessation de la force du mouvement fait le repos. Le repos n'a donc point de force qui le cause. Ce n'est donc qu'une pure privation qui ne suppose point en Dieu de volonté positive. Ainsi ce serait admettre en Dieu une volonté positive sans raison et sans nécessité, que de donner aux corps quelque force pour demeurer dans le repos.
Mais renversons s'il est possible cet argument. Supposons présentement une boule en repos, au lieu que nous la supposions en mouvement ; que faut-il que je fasse pour l'agiter? Sufiil-il qu'il cesse de vouloii" qu^elle soit en j epos? Si cela est, je n'ai encore rien avancé ; car le mouvement sera aussitôt la privation du repos que le repos la privation du mouvement. Je suppose donc que Dieu cesse de vouloir qu'elle soit en repos. Mais, cela supposé, je ne vois pas que la boule se remue; et , s'il y en a qui conçoivent qu'elle se remue, je les prie qu'ils me disent de quel côté et selon quel degré de mouvement elle est mue. Certainement il est impossible qu'elle soit mue et qu'elle n'ait point quelque détermination et quelque degré de mouvent ; et de cela seul qu'on conçoit que Dieu cesse de vouloir qu'elle soit en repos, il est impossible de concevoir qu'elle aille avec quelque degré de mouvement, parce qu'il n'en est pas de même du mouvement comme du repos. Les mouvements sont d'une infinité de façons, ils sont capables du plus et du moins; mais, le repos n'étant rien, ils ne peuvent différer les uns des autres. Une même boule qui va deux fois plus vite en un temps qu'en un autre a deux fois plus de force ou de mouvement en un temps qu'en un autre ; mais on ne peut pas dire qu'une même boule ait deux fois plus de repos en un tem])s qu'en un autre.
' J'imagine ici qu'il n'y ait que Dieu , moi , et une boule.