‹ Œuvres, collationées sur les meilleurs textes (volume 2)Chapitre 26 sur 219 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

qui terminent quelque espace et un point que Ton conçoit dans cet espace, et que l'on peut appeler, comme dans le cercle , centre de la figure. Cependant nous nous trompons en mille manières dans les figures , et nous n'en connaissons jamais aucune par les sens dans la dernière exactitude.

II. Nous venons de prouver que notre vue ne nous fait pas voir toute sorte d'étendue , mais seulement celle qui a un rapport assez considérable avec notre corps , et que pour cette raison nous ne voyons pas toutes les parties des plus petits animaux, ni celles qui composent tous les corps tant durs que liquides. Ainsi , ne pouvant apercevoir ces parties à cause de leur petitesse , il s'ensuit que nous n'en pouvons apercevoir les figures, puisque la figure des corps n'est que le terme qui les borne. Voilà donc déjà un nombre presque infini de figures , et même le plus grand , que nos yeux ne nous découvrent point ; et ils portent même Tesprit qui se fie trop à leur capacité , et qui n'examine pas assez les choses, à croire que ces figures ne sont point.

III. Pour les corps proportionnés à notre vue j qui sont en très-petit nombre en comparaison des autres, nous découvrons à peu près leur figure , mais nous ne la connaissons jamais exactement par les sens. Nous ne pouvons pas même nous assurer par la vue si un rond et un carré , qui sont les deux figures les plus simples, ne sont point une ellipse et un parallélogramme, quoique ces figures soient entre nos mains et tout proche de nos yeux.

Je dis plus, nous ne pouvons distinguer exactement si une ligne est droite ou non, principalement si elle est un peu longue ; il nous faut pour cela une règle. Mais quoi? nous ne savons pas si la règle même est telle que nous la supposons devoir être, et nous ne pouvons nous en assurer entièrement. Cependant sans la connaissance de la ligne on ne peut jamais connaître aucune figure, comme tout le monde sait assez.

Voilà ce que l'on peut dire en général des figures qui sont tout proche de nos yeux et entre nos mains ; mais si on les suppose éloignées de nous, combien trouverons-nous de changement dans la projection qu'elles feront sur le fond de nos yeux ? Je ne veux pas m' arrêter ici à les décrire , on les apprendra aisément dans quelque livre d'optique ou dans l'examen des figures qui se trouvent dans les tableaux. Car, puisque les peintres sont obligés de les changer presque

DES SENS

toutes afin qu'elles paraissent dans leur naturel, et de peindre par exemple des cercles comme des ovales , c'est une marque infaillible des erreurs de notre vue dans les objets qui ne sont pas peints. Mais ces erreurs sont corrigées par de nouvelles sensations qu'on pourrait peut-être regarder comme une espèce de jugements naturels et qu'on pourrait appeler jugements des sens.

IV. Quand nous regardons un cube par exemple, il est certain que tous les côtés que nous en voyons ne font presque jamais de projection ou d'image d'égale grandeur dans le fond de nos yeux , puisque l'image de chacun de ces côtés qui se peint sur la rétine ou nerf optique est fort semblable à un cube peint en perspective , et par conséquent la sensation que nous en avons nous devrait i*eprésenter les faces du cube comme inégales, puisqu'elles sont inégales dans un cube en perspective. Cependant nous les voyons toutes égales, et nous ne nous trompons point.

Or, Ton pourrait dire que cela arrive par une espèce de jugement que nous faisons naturellement, savoir: que les faces du cube les plus éloignées et qui sont vues obliquement ne doivent pas former sur le fond de nos yeux des images aussi grandes que les faces qui sont plus proches. Mais, comme les sens ne font que sentir et ne jugent jamais à proprement parler, il est certain que ce jugement n'est qu'une sensation composée, laquelle par conséquent peut quelquefois être fausse.

Cependant ce qui n'est en nous que sensation ^ pouvant être considéré par rapport à l'auteur de la nature qui l'excite en nous comme une espèce de jugement , je parle quelquefois des sensations comme de jugements naturels , parce que cette manière de parler sert à rendre raison des choses; comme on le peut voir ici, dans le neuvième chapitre, vers la fin, et dans plusieurs autres endroits.

V. Quoique ces jugements dont je parle nous sei'vent à corriger nos sens en mille façons différentes, et que sans eux nous nous tromperions presque toujours, cependant ils ne laissent pas de nous être des occasions d'erreur. S'il arrive par exemple que nous voyions le haut d'un clocher derrière une grande muraille ou derrière une montagne, il nous paraîtra assez proche et assez petit. Que si après nous le voyons dans la môme distance, mais avec plusieurs terres et plusieurs maisons entre nous et lui, il nous paraîtra sans doute plus

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