CHAPITRE IV
De l'imagination de Sénèque.
L'imagination de Sénèque n'est quelquefois pas mieux réglée que celle de Tertullien. Ses mouvements impétueux l'emportent souvent dans des pays qui lui sont inconnus, où néanmoins il marche avec la même assurance que s'il savait où il est et où il va. Pourvu qu'il fasse de grands pas, des pas figurés, et dans une juste cadence, il s'imagine qu'il avance beaucoup; mais il ressemble à ceux qui dansent, qui finissent toujours où ils ont commencé.
Il faut bien distinguer la force et la beauté des pai oles de la force et de Févidence des raisons. 11 jy a sans doute beaucoup de force et quelque beauté dans les paroles de Sénèque, mais il y a très-peu de force et d'évidence dans ses raisons. 11 donne par la force de son imagination un certain tour à ses paroles, qui touche, qui agite et qui persuade par impression; mais il ne leur donne pas cette netteté et cette lumière pure qui éclaiie et qui persuade par évidence. 11 convainc parce qu'il émeut et parce qu'il plaît ; mais je ne crois pas qu'il lui arrive de persuader ceux qui le peuvent hre de sangfroid, qui prennent garde à la surprise, et qui ont coutume de ne se rendre qu'à la claiHé et à l'évidence des raisons. En un mot, pourvu qu'il parle et qu'il parle bien, il se met peu en peine de ce qu'il dit, comme si on pouvait bien parler sans savoir ce qu'on dit ; et ainsi il persuade sans que l'on sache souvent ni de quoi ni comment on est persuadé, comme si on devait jamais se laisser persuader de quelque chose sans la concevoir distinctement , et sans avoir examiné les preuves qui la démontrent.
DE l'iMAGUNATION.
— ni'^ PARTIE.
Qu'y a-t-il de plus pompeux et de plus magnifique que l'idée qu'il nous donne de son sage^ mais qu'y a-t-il au fond de plus vain et de plus imaginaire? Le portrait qu'il fait de Caton est trop beau pour être naturel : ce n'est que du fard et que du plâtre qui ne donne dans la vue que de ceux qui n'étudient et qui ne connaissent pas la nature. Caton était un homme sujet à la misère des hommes ; il n'était point invulnérable^ c'est une idée ; ceux qui le frappaient le blessaient. Il n'avait ni la dureté du diamant^ que le fer ne peut briser^ ni la fermeté des rochers^ que les flots ne peuvent ébranler, comme Sénèque le prétepd. En un mot, il n'était point insensible ; et le même Sénèque se trouve obligé d'en tomber d'accord, lorsque son imagination s'est un peu refroidie , et qu'il fait davantage réflexion à ce qu'il dit.
Mais quoi donc ! n'accordera-t-il pas que son sage peut devenir misérable, puisqu'il accorde qu'il n'est pas insensible à la douleur? Non, sans doute, la douleur ne touche pas son sage ; la crainte de la douleur ne l'inquiète pas : son sage est au-dessus de la fortune et de la malice des hommes; ils ne sont pas capables de l'inquiéter.
11 n'y a point de murailles et de tours dans les plus fortes places que les béliers et les autres machines ne fassent trembler et ne renversent avec le temps, mais il n'y a point de machines assez puissantes pour ébranler l'esprit son sage. Ne hii comparez pas les murs de Babylone, qu'Alexandre a forcés ; ni ceux de Carthage et de Numance, qu'un même b]\as a renversés ; ni enfin le Capitule et la citadelle, qui gardent encore à présent des marques que les ennemis s'en sont rendus les maîtres. Les flèches que l'on tire contre le soleil ne montent pas jusqu'à lui. Les sacrilèges que l'on commet lorsque l'on renverse les temples et qu'on en brise les images ne nuisent pas à la divinité. Les dieux mêmes pem ent être accablés sous les ruines de leurs temples, mais son sage n'en sera pas accablé ; ou plutôt, s'il en est accablé, il n'est pas possible qu'il en soit blessé.
Mais ne croyez pas, dit Sénèque, que ce sage que je vous dépeins ne se trouve nulle part. Ce n'est pas une fiction poiir élever sottement l'esprit de l'homme. Ce n'est pas une grande idée sans réalité et sans vérité; peut-être même que Caton passe cette idée.
Mais il me semble , continue-l-il , (fuc je vois que votre esprit II. 20
LlVr.E DEUXIÈME.
s'agite et s'échauffe. Vous voulez dire peut-être que c'est se rendre méprisable que de promettre des choses qu'on ne peut ni croire ni espérer^ et que les stoïciens ne font que changer le nom des choses afin de dire les mêmes vérités d'une manière plus grande et plus magnifique. Mais vous vous trompez; je ne prétends pas élever le sage par ces paj'oles magnifiques et spécieuses ; je prétends seulement qu'il est dans un lieu inaccessible et dans lequel on ne peut le blesser.
Voilà jusqu'où l'imagination vigoureuse de Sénèque empoi te sa faible raison. Mais se peut-il faire que des hommes qui sentent continuellement leurs misères et leurs faiblesses puissent tomber dans des sentiments si fiers et si vains? Un homme raisonnable peut-il jamais se persuader que sa douleur ne le touche et ne le blesse pas ? et Caton , tout sage et tout fort qu'il était , pouvait-il souffrir sans quelque inquiétude ou au moins sans quelque distraction Je ne dis pas les injures atroces d'un peuple enragé qui le traîne, qui le dépouille et qui le maltraite de coups ^ mais les piqûres d'une simple mouche? Qu'y a-t-il de plus faible contre des preuves aussi fortes et aussi convaincantes que sont celles de notre propre expérience^ que cette belle raison de Sénèque, laquelle est cependant une de ses principales preuves ?
Celui qui blesse, dit-il, doit être plus fort que celui qui est blessé. vice n'est pas plus fort que la vertu, donc le sage ne peut être blessé ; car il n'y a qu'à répondre, ou que tous les hommes sont pécheurs, et par conséquent dignes de la misère qu'ils souftrent, ce que la religion nous apprend; ou que, si le vice n'est pas plus fort que la vertu, les vicieux peuvent avoir quelquefois plus de force que les gens de bien, comme l'expérience nous le fait connaître.
Épicure avait raison de dire que a les offenses étaient supportables à un homme sage. » Mais Sénèque a tort de due que « les sages ne peuvent pas même être offensés ^ » La vertu des stoïques ne pouvait pas les rendre invulnérables, puisque la véritable vertu n'empêche pas qu'on ne soit misérable et digne de compassion dans le temps qu'on souffre quelque mal. Saint Paul et les premiers chrétiens avaient plus de \ ertu que Caton et les stoïciens. Ils avouaient néanmoins qu'ils étaient misérables | ar les peines qu'ils enduraient, quoiqu'ils fussent
' Epicurus ait injurias tolerabiles esse sapientr; nos, injurias non esse C. i3.
DE l'imagination. - lîl^ PARTIE.
heul'eux dans respéranee d'une récompense éternelle. Si taiitum in hac vita sperantes sumus^ miser abilior es sumus omnibus hominibus, dit saint Paul.
Comme il n'y a que Dieu qui nous puisse donner par sa grâce une véritable et solide vertu, il n'y a aussi que lui qui nous puisse faire jouir d'un bonheur solide et véritable ; mais il ne le promet et ne le donne pas en cette vie. C'est dans l'autre qu'il faut l'espérer de sa justice , comme la récompense des misères qu'on a souffertes pour l'amour de lui. Nous ne sommes pas à présent dans la possession de cette paix et de ce repos que rien ne peut troubler. La grâce même de Jésus- Christ ne nous donne pas une force invincible; elle nous laisse d'ordinaire sentir notre pi'opre faiblesse , pour nous faire connaître qu'il n'y a rien au monde qui ne nous puisse blesser, et pour nous faire souftVir avec une patience humble et modeste toutes les injures que nous recevons , et non pas avec une patience fière et orgueilleuse, semblable à la constance du" superbe Caton.
Lorsqu'on frappa Caton * au visage^ il ne se fâcha point, il ne se vengea point, il ne pardonna point' aussi; mais il nia fièrement qu'on lui eût fait quelque injure. 11 voulait qu'on le crût infiniment au-dessus de ceux qui l'avaient frappé. Sa patience n'était qu'orgueil et que fierté. Elle était choquante et injurieuse pour ceux qui l'avaient maltraité; et Caton marquait, par cette patience de stoïque, qu'il regardait ses ennemis comme des bêtes contre lesquelles il est honteux de se mettre en colère. C'est ce mépris de ses ennemis et cette grande estime de soi-même que Sénèque appelle grandeur de courage. Majori animo, dit-il parlant de l'injure qu'on fit à Caton, non agnovit quam ignovisset. Quel excès de confondre la grandeur de courage avec l'orgueil, et de séparer la patience d'avec l'humilité pour la joindre avec une fierté insupportable! Mais que ces excès flattent agréablement la vanité de l'homme qui ne veut jamais s'abaisser; et qu'il est dangereux principalement à des chrétiens de s'instruire delà morale dans un auteur aussi peu judicieux que Sénèque, mais dont l'imagination est si forte, si vive et si impérieuse qu'elle éblouit, qu'elle étourdit et qu'elle entraîne tous ceux qui ont peu de fermeté d'esprit et beaucoup de sensibilité pour tout ce qui fiatte la concupiscence de l'orgueil î
' Sénèque, ch. 14 du même iiv.
Que les chrétiens apprennent plutôt de leur maître que des impies sont capables de les blesser^ et que les gens de bien sont quelquefois assujettis à ces impies par l'ordre de la Providence. Lorsqu'un des officiers du grand prêtre donna un soufflet à Jésus -Christ^ ce sage des chrétiens, infiniment sage, et même aussi puissant qu'il est sage , confesse que ce valet a été capable de le blesser. 11 ne se fâche pas, il ne se venge pas comme Caton ; mais il pardonne comme ayant été véritablement offensé. 11 pouvait se venger et perdre ses ennemis ; mais il souffre avec une patience humble et modeste qui n'est injurieuse à personne, ni même à ce valet qui l'avait offensé. Caton au contraire, ne pouvant ou n'osant tirer de vengeance réeUe de Toffense qu'il avait reçue, tâche d'en tirer une imaginaire et qui flatte sa vanité et son orgueil. 11 s'élève en esprit jusque dans les nues ; il voit de là les hommes d'icibas petits comme des mouches , et il les méprise comme des insectes incapables de l'avoir offensé et indignes de sa colère. Cette vision est une pensée digne du sage Caton. C'est elle qui lui donne cette grandeur d'âme et cette fermeté de courage qui le rend semblable aux dieux. C'est elle qui le rend invulnérable , puisque c'est elle qui le met au-dessus de toute la force et de toute la maUgnité des autres hommes. Pauvre Caton ! tu t'imagines que ta vertu t'élève au-dessus de toutes choses; ta sagesse n'est que folie, et ta grandeur qu'abomination devant Dieu * , quoi qu'en pensent les sages du monde.
11 y a des visionnaires de plusieurs espèces ; les uns s'imaginent qu'ils sont transformés en coqs et en poules ; d'autres croient qu'ils sont devenus rois ou empereurs ; d'autres enfin se persuadent qu'ils sont indépendants comme des dieux. Mais si les hommes regardent toujours comme des fous ceux qui assurent qu'ils sont devenus coqs ou rois, ils ne pensent pas toujours que ceux qui disent que leur vertu les rend indépendants et égaux à Dieu soient véritablement visionnaires. La raison en est que, pour être estimé fou, il ne suffit pas d'avoir de folles pensées, il faut, outre cela, que les autres hommes prennent les pensées que Ton a pour des visions et pour des folies. Car les fous ne passent pas pour ce qu'ils sont parmi des fous qui leur ressemblent, mais seulement parmi les hommes raisonnables, de même que les sages ne passent pas
' Sapienlia hiijus mundi stultitia est apiid Deum. — Quod hominibus allum est, abomiiiatio est ante Deuin. Luc. 16.
DE L*[M4GIÎNAÏ10N. —
lll^ PARTIE.
pour ce qu'ils sont parmi des fous. Les hommes reconnaissent donc pour fous ceux qui s'imaginent être devenus coqs ou rois, parce que tous les hommes ont raison de ne pas croire qu'on puisse si facilement devenir coq ou roi. Mais ce n'est pas d'aujourd'hui que les hommes croient pouvoir devenir comme des dieux; ils l'ont cru de tout temps et peut-êti-e plus qu'ils ne le croient aujourd'hui. La vanité leur a toujours rendu cette pensée assez vraisemblable. Ils la tiennent de leurs premiers parents; car sans doute nos premiers pai*ents étaient dans ce sentiment lorsqu'ils obéirent au démon qui les tenta par la promesse qu'il leur fit qu'ils deviendraient semblables à Dieu : Eritis sicut dii. Les intelligences même les plus pures et les plus éclairées ont été si foî"t aveuglées par leur propre orgueil, qu'ils ont cru pouvoir devenir indépendants et qu'ils ont même formé le dessein de monter sur le trône de Dieu. Ainsi il ne faut point s'étonner si les hommes , qui n'ont ni la pureté ni la lumière des anges, s'abandonnent aux mouvements de leur vanité qui les aveugle et qui les séduit.
Si la tentation pour la grandeur et l'indépendance est la plus forte de toutes, c'est qu'elle nous paraît, comme à nos premiers parents, assez conforme à notre raison aussi bien qu'à notre inclination , à cause que nous ne sentons pas toujours toute notre dépendance. Si le serpent eût menacé nos premiers parents en leur disant : Si vous mangez du truit dont Dieu vous a défendu de manger, vous serez transformés, vous en coq et vous en poule, on ne craint point d'assurer qu'ils se fussent raillés d'une tentation si grossière ; car nous nous en raillerions nous-mêmes. Mais le démon, jugeant des autres par lui-même, savait bien que le désir de l'indépendance était le faible par oii il les fallait prendre.
La seconde raison qui fait qu'on regarde comme fous ceux ({ui assurent qu'ils sont devenus coqs ou rois, et qu'on n'a pas la même pensée de ceux qui assurent que personne ne les peut blesser parce qu'ils sont au-dessus de la douleur, c'est qu'il est visible que les hypocondriaques se trompent, et qu'il ne faut qu'ouvrir les yeux pour avoir des preuves sensibles de leur égarement. Mais lorsque Gaton assure que ceux qui l'ont frappé ne l'ont point blessé, et qu'il est au-dessus de toutes les injures ({u'on lui peut faire, il l'assure, ou il peut l'assurer avec tant de fierté et de gravité (ju'on ne peut reconnaître s'il est efléclivement tel au dedans qu'il paraît être au
dehors. On est môme porté à croire que son ànie n'est point ébranlée à cause que son corps demeure immobile , parce que Tair extérieur de notre corps est une marque naturelle de ce qui se passe dans le fond de notre âme. Ainsi, quand un hardi menteur ment avec beaucoup d'assurance , il fait souvent croire les choses les plus incroyables, parce que cette assurance avec laquelle il parle est une preuve qui touche les sens, et qui par conséquent est très-forte et très-persuasive pour la plupart des hommes. 11 y a donc peu de personnes qui regardent les stoïciens comme des visionnaires ou comme de hardis menteurs, parce qu'on n'a pas de preuve sensible de ce qui se passe dans le fond de leur cœur, et que l'air de leur visage est une preuve sensible qui impose facilement , outre que la vanité nous porte à croire que l'esprit de l'homme est capable de cette grandeur et de cette indépendance dont ils se vantent.
Tout cela fait voir qu'il y a peu d'erreurs plus dangereuses et qui se communiquent aussi facilement que celles dont les livres de Sénèque sont remplis, parce que ces erreurs sont délicates , proportionnées à la vanité de l'homme , et semblables à celle dans laquelle le démon engagea nos premiers parents. Elles sont re\ôtues, dans ces livres, d'ornements pompeux et magnifiques qui leur ouvre le passage dans la plupart des esprits. Elles y entrent, elles s'en emparent, elles les étourdissent et les aveuglent. Mais elles les aveuglent d'un aveuglement superbe, d'un aveuglement éblouissant, d'un aveuglement accompagné de lueurs , et non pas d'un aveuglement humihant et plein de ténèbres qui fait sentir qu'on est aveugle et qui le fait reconnaître aux autres. Quand on est frappé de cet aveuglement d'orgueil, on se met au nombre des beaux esprits et des esprits forts. Les autres mêmes nous y mettent et nous admirent. Ainsi il n'y a rien de plus contagieux que cet aveuglement, parce que la vanité et la sensibilité des hommes , la corruption de leurs sens et de leurs passions, les disposent à rechercher d'en être frappés et les excitent à en frapper les autres.
Je ne crois donc pas qu'on puisse trouver d'auteur plus propre que Sénèque pour faire connaître quelle est la contagion d'une infinité de gens qu'on appelle beaux esprits et esprits forts, et comment les imaginations foi tcs et vigoureuses dominent sur les esprits faibles et peu éclairés, non par la