DE L IMAGINATION
force ni révidence des raisons, qui sont des productions de l'esprit, mais par le tour et la manière vive de Fexpression, qui dépendent de la force de Timagination.
Je sais bien que cet auteur a beaucoup d'estime dans le monde, et qu'on prendra pour une espèce de témérité de ce que j'en parle conîme d'un homme fort Imaginatif et peu judicieux. Mais c'est principalement à cause de cette estime que j'ai entrepris d'en parler, non par une espèce d'envie ou par humeur, mais parce que l'estime qu'on fait de lui touchera davantage les esprits et leur fera faire attention aux erreurs que j'ai combattues. Il faut autant qu'on peut apporter des exemples illustres des choses qu'on dit lorsqu'elles sont de conséquence, et c'est quel(iuefois faire honneur à un livre que de le critiquer. Mais enfin je ne suis pas le seul qui trouve à redire dans les écrits de Sénèque ; car, sans parler de quelques illustres de ce siècle , il y a près de seize cents ans qu^un auteur très-judicieux a remarqué qu'il y avait peu d'exactitude dans sa philosophie peu de discernement et de justesse dans son élocution et que sa réputation était plutôt l'effet d'une ferveur et d'une inclination indiscrète de jeunes gens que d'un consentement de personnes savantes et bien sensées 5.
Il est inutile de combattre par des écrits publics des erreurs grossières, parce qu'elles ne sont point contagieuses. Il est ridicule d'avertir les hommes que les hypocondriaques se trompent, ils le savent assez. Mais si ceux dont ils font beaucoup d'estime se trompent, il est toujours utile de les en avertir, de peur qu'ils ne suivent leurs erreurs. Or, il est visible que l'esprit de Sénèque est un esprit d'orgueil et de vanité. Ainsi, puisque l'orgueil, selon l'Éci-iture, est la source du péché, înitium peccati superbia, l'espiit de Sénèque ne peut être l'esprit de l'Évangile , ni sa morale s'allier avec la morale de Jésus-Christ , laquelle seule est solide et véritable.
11 est vrai que toutes les pensées de Sénèque ne sont pas fausses ni dangereuses. Cet auteur se peut lire avec profit par ceux qui ont l'esprit juste et qui savent le fond de la morale chrétienne. De grands hommes s'en sont servis utilement,
' 1d Philosophia paruni diligens.
2 Velles eum suo ingcnio dixisse alieno judicio.
3 Si aliqua contempsissct , elc, eonsensu potius erudîtorum quatii pueroriim amore comprobaretur. Quintilien^ l. 10, ch. l.
livue deuxième.
et je n'ai garde de condamner ceux qui , pour s^accommoder à la faiblesse des autres hommes qui avaient trop d'estime pour lui y ont tiré des ouvrages de cet auteur des preuves pour défendre la morale de Jésus-Christ, et pour combattre ainsi les ennemis de FÉvangile par leurs propres armes.
11 y a de bonnes choses dans l'Alcoran, et l'on trouve des prophéties véritables dans les Centuries de Nostradamus ; on se sert de l'Alcorau pour combattre la religion des Turcs, et Ton peut se servir des Prophéties de Nostradamus pour convaincre quelques espiits bizarres et visionnaires. Mais ce qu'il y a de bon dans TAlcoran ne fait pas que l'Alcoran soit un bon livre, et quelques véritables explications des Centuries de Nostradamus ne feront jamais passer Nostradamus pour un prophète ; et Ton ne peut pas dire que ceux qui se servent de ces auteurs les approuvent , ou qu'ils aient pour eux une estime véritable.
On ne doit pas prétendre combattre ce que j'ai avancé de Sénèque en rapportant un grand nombre de passages de cet auteur qui ne contiennent que des vérités solides et conformes à FÉvangile; je tombe d'accord qu'il y en a, mais il y en a aussi dans l'Alcoran et dans les autres méchants livres. On aurait tort de même de m'accabler de l'autorité d'une infinité de gens qui se sont servis de Sénèque ; parce qu'on peut quelquefois se servir d'un livre que l'on croit impertinent , pourvu que ceux à qui l'on parle n'en portent pas le môme jugement que nous.
Pour ruiner toute la sagesse des stoïques , il ne faut savoir qu'une seule chose qui est assez prouvée par l'expérience et par ce que Fon a déjà dit : c'est que nous tenons à notre corps, à nos parents, à nos amis, à notre prince, à notre patrie, par des liens que nous ne pouvons rompre, et que même nous aurions honte de tacher de rompre. Notre àme est unie à notre corps, et par notre corps à toutes les choses visibles , par une main si puissante qu'il est impossible pai' nous-mêmes de nous en détacher. 11 est impossible qu'on pique notre corps sans que l'on nous pique et que Fou nous blesse nous-mêmes, parce que dansTétat oiinous sommes cette correspondance de nous avec le corps qui est à nous est absolument nécessaire. De même, il est impossible qu^on nous dise des injures et qu'on nous mépiise sans que nous en sentions du chagrin ; parce que Dieu nous ayant faits pour être en
DE l'imagination.
société avec les autres hommes, il nous a donné une inclination pour tout ce qui est capable de nous lier avec eux, laquelle nous ne pouvons vaincre par nous-mêmes. 11 est chimérique de dire que la douleur ne nous blesse pas , et que les paroles de mépris ne sont pas capables de nous offenser, parce qu'on est au-dessus de tout cela. On n'est jamais audessus de la nature, si ce n'est par la gi'âce, et jamais stoïque ne méprisa la gloire et Testime des hommes par les seules forces de son esprit.
Les hommes peuvent bien vaincre leurs passions par des passions contraires, ils peuvent vaincre la peur ou la douleur par vanité ; je veux dire seulement qu'ils peuvent ne pas fuir ou ne pas se plaindre lorsque , se sentant en vue à bien du monde, le désir de la gloire les soutient et arrête dans leur corps les mouvements qui les portent à la fuite. Ils peuvent vaincre de cette sorte ] mais ce n'est pas là vaincre , ce n'est pas là se délivrer de la servitude; c'est peut-être changer de maître pour quelque temps , ou plutôt c'est étendre son esclavage ; c'est devenir sage , heureux et libre seulement en apparence , et souftrir en effet une dure et cruelle servitude. On peut i^ésister à l'union naturelle que l'on a avec son corps par l'union que l'on a avec les hommes, parce qu'on peut résister à la nature par les forces de la nature ; on peut résister à Dieu par les forces que Dieu nous donne. Mais on ne peut résister par les forces de son esprit ; on ne peut entièrement vaincre la nature que par la grâce, parce qu'on ne peut , s'il est permis de parler ainsi , vaincre Dieu que par un secours particulier de Dieu.
Ainsi cette division magnifique de toutes les choses qui ne dépendent point de nous, et desquelles nous ne devons point dépendre, est une division qui semble conforme à la raison, mais qui n'est point conforme à l'état déréglé auquel le péché nous a réduits. Nous sommes unis à toutes les créatures par l'ordre de Dieu , et nous en dépendons absolument par le désordre du péché. De sorte que ne pouvant être hcuj'eux lorsque nous sommes dans la douleur et dans l'inquiétude , nous ne devons point espérer d'être heureux en cette vie, en nous imaginant que nous ne dépendons point de toutes les choses desquelles nous sommes naturellement esclaves. Nous ne pouvons être heureux que par U!ie foi vive et par une foi te espérance qui nous fasse jouir par avance des biens
turs; et nous ne pouvons vivre selon les règles de la vertu y et vaincre la nature , si nous ne sommes soutenus par la grâce que Jésus-Christ nous a méritée.