‹ Œuvres, collationées sur les meilleurs textes (volume 2)Chapitre 87 sur 219 · IJ · texte numérisé non relu

IJ

LIVBE DEUXIÈME.

pourquoi en eût-il fait faire trois impressions? Une seule ne suflîsait-elle pas pour ses parents et pour ses amis? D'où vient encore qu'il a augmenté son livre dans les dernières impressions qu'il en a fait faire^ et qu'il n'en a jamais rien retranché^ si ce n'est que la fortune secondait ses intentions? J'ajoute, dit-il^ mais je ne corrige 'pas, parce que celui qui a hypothéqué au monde son ouvrage, je trouve apparence cpïil n'y ait plus de droit. Qu'il die s'il peut mieux ailleurs, et ne corrompe la besogne qu'il a vendue. De telles gens il ne faudroit rien acheter qu'après leur mort, qu'ils y pensent bien avant que de se produire. Qui les hâte? mon livre est toujours un. etc,^. 11 a donc voulu se produire et hypothéquer au monde son ouvrage aussi bien qu'à ses parents et à ses amis. Mais sa vanité serait toujours assez criminelle quand il n'aurait tourné et arrêté Tesprit et le cœur que de ses parents et de ses amis vers son portrait autant de temps qu'il en faut pour lire son livre.

Si c'est un défaut de parler souvent de soi^ c'est une effronterie ou plutôt une espèce de folie que de se louer à tous moments comme fait Montaigne : car ce n'est pas seulement pécher contre Thumihté chrétienne, mais c'est encore choquer la raison.

Les hommes sont faits pour vivre ensemble et pour former des corps et des sociétés civiles. Mais il faut remarquer que tous les particuliers qui composent les sociétés ne veulent pas qu'on les regarde comme la dernière partie du corps duquel ils sont. Ainsi ceux qui se louent se mettant au-dessus des autres, les regardant comme les dernières parties de leur société, et se considérant eux-mêmes comme les principales et les plus honorables, ils se rendent nécessairement odieux à tout le monde , au lieu de se faire aimer et de se faire estimer.

C'est donc une vanité et une vanité indiscrète et ridicule à Montaigne de parler avantageusement de lui-même à tous moments, mais c'est une vanité encore plus extravagante à cet auteur de décrire ses défauts ; car, si l'on y prend garde, on verra qu'il ne découvre guère que les défauts dont on fait gloire dans le monde à cause de la corruption du siècle ; qu'il s'attribue volontiers ceux qui peuvent le faire passer pour un esprit fort ou lui donner l'air cavalier, et afin que par cette

« Ch. 9, 1. 5.

DE l'imagination. — ÎIl^ PARTIE. 243

franchise simulée de la confession de ses désordres on le croie plus volontiers lorsqu'il parle à son avantage. Il a raison de dii"e que se priser et se mépriser naissent souvent de pareil air (f arrogance K C'est toujours une marque certaine que l'on est plein de soi-même ; et Montaigne me paraît encore plus lier et plus vain quand il se blâme que lorsqu'il se loue^ parce c'est un orgueil insupportable que de tirer vanité de ses défauts au lieu de s'en humilier. J'aime mieux un homme qui cache ses crimes avec honte qu'un autre qui les publie avec effronterie, et il me semble qu'on doit avoir quelque horreur de la manière cavalière et peu chrétienne dont Montaigne représente ses défauts. Mais examinons les autres qualités de son esprit.

Si nous croyons Montaigne sur sa parole^ nous nous persuaderons que c'était un homme de nulle rétention ; qu'il n'avait point de gardoire ; que la mémoire lui manquait du tout ^, mais qu'il ne manquait pas de sens et de jugement. Cependant, si nous en croyons le portrait même qu'il a fait de son esprit, je veux dire son propre livre, nous ne serons pas tout à fait de son sentiment. Je ne sçaurois recevoir une charge sans tablettes, dit- il ^ et quand fai un propos à tenir, s'il est de longue haleine, je suis réduit à cette vile et misérable nécessité d'apprendre par cœur mot à mot ce que fai à dire ; autrement je n'aurois ni façon ni assurance, étant en crainte que ma mémoire me vînt faire un mauvais tour ^ . Un homme qui peut bien apprendre mot à mot des discours de longue haleine, pour avoir quelque façon et quelque assurance, manque-t-il plutôt de mémoire que de jugement? Et peut-on croire Montaigne, loi'squ'il dit de lui : Les gens qui me servent, il faut que je les appelle par le nom de leurs charges ou de leurs pays. Car il m'est très-mal aisé de retenir des noms ; et si je durois à vivre longtemps je ne croi pas que je n'oubliasse mon nom propre ^. Un simple gentilhomme qui peut retenir par cœur et mot à mot avec assurance des discours de longue haleine a-t-il un si grand nombre d'officiers qu'il n'en puisse retenir les noms ? Un homme qui est né et nourri aux champs et parmi le labourage, qui a des affaires et un méîiage en mains, et qui

• Liv. 3, ch. 13.

2 Liv. 2, ch. 10.

^ Liv. 1, ch. 24.

* Liv. 2, ch. 17.

dit que de mettre à non chaloir ce qui est à nos pieds^ ce que nous avons entre nos mains, ce qui regarde de plus près Vusaçfc de la vie. c'est chose bien éloignée de son dogme % peut-il oublier les noms français de ses domestiques ? Peut-il ignorer. comme il dit, la plupart de nos momioyes. la différence d'un grain à l'autre en la terre et au grenier, si elle n'est pas trop apparente . les plus grossiers principes de l'agriculture et que les enfants sçavent. de quoi sert le levain à faire du pain, et ce que c'est que de faire cuver du vin ^. et cependant avoir \ esprit plein des noms des anciens philosophes et de leurs principes, des idées de Platon, des atomes d'Épicure . du plein et du vuide de Leucippus et de Democritus. de l'eau de Thaïes, de l'inpiité de nature d'Anaximandre . de l'air de Diogenes. des 7iomhres et de la symétrie de Pithagoras. de l'infini de Parmenides. de l'un de Museus. de l'eau et du feu d'Apollodorus . des parties similaires d'Anaxagoras . de la discorde et de l'amitié d'Empedocles . du feu d'Eéraclite. etc, ^? Un homme qui dans trois ou quatre pages de son livre rapporte plus de cinquante noms d'auteurs différents avec leurs opinions ; qui a rempli tout son ouvrage de traits d'histoire, et d'apophthegmes entassés sans ordre; qui dit que l'histoire et la poésie sont son gibier en matière de livres; qui se contredit à tous moments et dans un même chapitre, lors même qu'il parle des choses qu'il prétend le mieux savoir, je veux dire lorsqu'il parle des qualités de son esprit, se doit-il piquer d'avoir plus de jugement que de mémoire ?

Avouons donc que Montaigne était excellent en oubliance. puisque Montaigne nous en assure , qu'il souhaite que nous ayons ce sentiment de lui, et qu'enfin cela n'est pas tout à fait contraire à la vérité. Mais ne nous persuadons pas sur sa parole , ou par les louanges qu'il se donne , que c'était un homme de grand sens et d'une pénéti ation d'esprit tout extraordinaire. Cela pourrait nous jeter dans l'erreur, et doinier trop de crédit aux opinions fausses et dangereuses qu'il débile avec une fierté et une hardiesse dominante , qui ne fait qu'citourdir et qu'éblouir les esprits faibles.

L'autre louange que l'on donne à Montaigne est qu'il avait

» Liv. î'2, ch. 17.

- Liv. 2, ch. 12.

Liv. 1, ch. 25.

DE l'imagination. —

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