‹ Œuvres, collationées sur les meilleurs textes (volume 2)Chapitre 88 sur 219 · III^ PARTIR · texte numérisé non relu

III^ PARTIR

une connaissance parfaite de l'esprit humain; qu'il en pénétrait le fond, la nature, les propriétés; qu'il en savait le fort et le faible, en un mot tout ce que l'on en peut savoir. Voyons s'il mérite bien ces louanges, et d'où vient qu'on est si libéral à son égard.

Ceux qui ont lu Montaigne savent assez que cet auteur affectait de passer pour pyrrhonien et qu'il faisait gloire de douter de tout. La persuasion de la certitude > dit-il , est un certain témoignage de folie et d'incertitude extrême ; et 7i' est point de plus folles gens , et moins philosophes . cjne les philodoxes de Platon Il donne au contraire tant de louanges aux pyrrhoniens dans le même chapitre, qu'il n'est pas possible qu'il ne fût de cette secte : il était nécessaire de son temps, pour passer pour habile et pour galant homme , de douter de tout ; et la qualité d'esprit fort dont il se piquait rengageait encore dans ses opinions. Ainsi , en le supposant académicien , on pourrait tout d'un coup le convaincre d'être le plus ignorant de tous les hommes, non-seulement dans ce qui regarde la nature de l'esprit, mais même en toute autre chose. Car, puisqu'il y a une différence essentielle entre savoir et douter, si les académiciens disent ce qu'ils pensent lorsqu'ils assurent qu'ils ne savent rien , on peut dire que ce sont les plus ignorants de tous les hommes.

Mais ce ne sont pas seulement les plus ignorants de tous les hommes, ce sont aussi les défenseurs des opinions les moins raisonnables. Car non-seulement ils rejettent tout ce qui est de plus certain et de plus universellement reçu, pour se faire passer pour esprits forts ; mais , par le même tour d'imagination, ils se plaisent à parler d'une manière décisive des choses les plus incertaines et les moins probables. Montaigne est visiblement frappé de cette maladie d'esprit; et il faut nécessairement dire que non-seulement il ignorait la nature de l'esprit humain , mais même qu'il était dans des erreurs fort grossières sur ce sujet : supposé qu'il nous ait dit ce qu'il en pensait, comme il l'a dû faire.

Car que peut-on dire d'un homme qui confond l'esprit avec la matière ; qui rapporte les opinions les plus extravagantes des philosophes sui* la nature de l'âme sans les mépriser, et même d'un air qui fait assez connailre qu'il approuve davan-

^ Liv. 1, ch. 12.

tage les plus opposées à la raison ; qui ne voit pas la nécessité de l'immortalité de nos âmes ; qui pense que la raison humaine ne la peut reconnaître^ et qui regarde les preuves que l'on en donne comme des songes que le désir fait naître en nous : Somnia non doceîitis sed optaîitis ; qui trouve à redire que les hommes se séparent de la presse des autres créatures, et se distinguent des hètes , qu'il appelle nos confrères et nos compagnons S qu'il croit parler ^ s'entendre , et se moquer de nous^ de mêriie que nous parlons, que nous nous entendons, et que nous nous moquons d'elles ; qui met plus de différence d'un homme à un autre homme que d'un homme à une hête ; qui donne jusqu'aux araignées délibération , pensement et conclusion ; et qui , après avoir soutenu que la disposition du corps de l'homme n'a aucun avantage sur celle des bêtes, accepte volontiers ce sentiment : que ce n'est point par la raison, par le discours et par l'âme que nous excellons sur lesbêtes,mais par notre beauté , notre beau teint, et notre belle disposition de membres , pour laquelle il nous faut mettre notre intelligence^ notre prudence et tout le reste à l'abandon , etc. ? Peut-on dire qu'un homme qui se sert des opinions les plus bizarres pour conclure que ce ri est point par vrai discours, mais par une fierté et opiniâtreté, que nous nous préférons au^ autres animaux, eût une connaissance fort exacte de l'esprit humain, et croit-on en persuader les autres ?

Mais il faut faire justice à tout le monde, et dire de bonne foi quel était le caractère de l'esprit de Montaigne. 11 avait peu de mémoire, encore moins de jugement, il est vrai; mais ces deux qualités ne font point ensemble ce que l'on appelle ordinairement dans le monde beauté d'esprit. C'est la beauté, la vivacité et l'étendue de l'imagination qui font passer pour bel esprit. Le commun des hommes estime le brillant, et non pas le solide; parce que l'on aime davantage ce qui touche les sens que ce qui instruit la raison. Ainsi, en prenant beauté d'imagination pour beauté d'esprit, on peut dire que Montaigne avait l'esprit beau et même extraordinaire. Ses idées sont fausses, mais belles; ses expressions irrégulières ou hardies, mais agréables; ses discours mal raisonnés, mais bien imaginés. On voit dans tout son livre un caractère d'original qui plaît infiniment : tout copiste qu'il est, il ne sent point

^ liv. 2, ch. 12.

DE l'imagination. — IIl^ PARTIE. 247

son copiste ; et son imagination forte et hardie donne toujours le tour d'original aux choses qu'il copie. 11 a enfin ce qu'il est nécessaire d'avoir pour plaire et pour imposer ; et je pense avoir montré suffisamment que ce n'est point en convainquant la raison qu'il se fait admirer de tant de gens^ mais en leur tournant Fesprit à son avantage par la vivacité toujours victorieuse de son imagination dominante.

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