‹ Œuvres, collationées sur les meilleurs textes (volume 2)Chapitre 98 sur 219 · I. Je crois que tout le monde tombe d'accord (fiie nous n'a · texte numérisé non relu

I. Je crois que tout le monde tombe d'accord (fiie nous n'a

DE l'esprit pub, — 11^ PARTIE. 279

percevons point les objets qui sont hors de nous par euxmêmes. Nous voyons le soleil^ les étoiles et une infinité d'objets hors de nous ; et il n'est pas vraisemblable que l'àme sorte du corps et qu-elle aille ^ pour ainsi dire, se promener dans les cieux pour y contempler tous ces objets. Elle ne les voit donc point par eux-mêmes ; et l'objet immédiat de notre esprit, lorsqu'il voit le soleil, par exemple, n'est pas le soleil, mais quelque chose qui est intimement unie à notre àme, et c'est ce que j'appelle idée. Ainsi par ce mot, idée, je n'entends ici autre chose que ce qui est l'objet immédiat, ou le plus proche de l'esprit quand il aperçoit quelque objet.

11 faut bien remarquer qu'afin que l'esprit aperçoive quelque objet, il est absolument nécessaire que l'idée de cet objet lui soit actuellement présente , il n'est pas possible d'en douter ; mais il n'est pas nécessaire qu'il y ait au dehors quelque chose de semblable à cette idée, car il arrive très-souvent que l'on aperçoit des choses qui ne sont point, et qui même n'ont jamais été. Ainsi l'on a souvent dans l'esprit des idées réelles de choses qui ne furent jamais. Lorsqu'un homme, par exemple, imagine une montagne d'or, il est absolument nécessaire que l'idée de cette montagne soit réellement présente à son esprit. Lorsqu'un fou ou un homme qui a la fièvre chaude ou qui dort voit devant ses yeux quelque animal, il est constant que ridée de cet animal existe véritablement; mais cette montagne d'or et cet animal ne furent jamais.

Cependant les hommes étant comme naturellement portés à croire qu'il n'y a que les objets corporels qui existent, ils jugent de la réalité et de l'existence des choses tout autrement qu'ils devraient ; car, qu'ils sentent un objet, ils veulent qu'il soit très-certain que cet objet existe, quoiqu'il arrive souvent qu'il n'y ait rien au dehors. Ils veulent, outre cela, que cet objet soit tout de même comme ils le voient, ce qui n'arrive jamais. Mais pour l'idée qui existe nécessairement et qui ne peut être autre qu'on la voit, ils jugent d'ordinaire sans réflexion que ce n'est rien ; comme si les idées n'avaient pas un fort grand nombre de propriétés, comme si l'idée d'un carré, par exemple, n'était pas bien différente de celle de quelque nombre et ne représentait pas des choses tout à fait diirérentes : ce qui ne peut jamais arriver au néant, puisque le néant n'a aucune propriété. 11 est donc indubitable que les idées ont une existence très-réelle. Mais examinons quelle est

leur nature ei leur esseuce, et voyons ee qui peut être dans ràme capable de lui représenter toutes choses.

Toutes les choses que TanTie aperçoit sont de deux sortes : ou elles sont dans l'âme, ou elles sont hors de 1 ame. Celles qui sont dans Tâme sont ses propres pensées , c'est-à-dire toutes ses différentes modifications; car par ces mots, pensée, manière de penser, ou modification de ràme. j'entends généralement toutes les choses qui ne peuvent être dans Tâme sans qu'elle les aperçoive par le sentiment intérieur qu'elle a d'elle-même : comme sont ses propres sensations , ses imaginations, ses pures intellections , ou simplement ses conceptions , ses passions mêmes et ses inclinations naturelles. Or notre âme n'a pas besoin d'idées pour apercevoir toutes ces choses de la manière dont elle les aperçoit, parce qu'elles sont au dedans de l'âme, ou plutôt parce qu'elles ne sont que l'âme même d'une telle ou telle façon ; de même que la rondeur réelle de quelque corps et son mouvement ne sont que ce corps figuré et transporté d'une telle ou telle façon.

Mais pour les choses qui sont hors de l'âme, nous ne pouvons les apercevoir que par le moyen des idées, supposé que ces choses ne puissent pas lui être intimement unies. Il y en a de deux sortes : de spirituelles et de matérielles. Pour les spirituelles, il y a quelque apparence qu'elles peuvent se découvrir à notre âme sans idées et par elles-mêmes : car, encore que l'expérience nous apprenne que nous ne pouvons pas immédiatement et par nous-mêmes déclarer nos pensées les uns aux autres, mais seulement par des paroles ou par d'autres signes sensibles auxquels nous avons atta(>hé nos idées, on pourrait dire que Dieu l'a ordonné ainsi pour le temps de cette vie seulement, afin d'empêcher les désordres ' qui arriveraient présentement si les hommes pouvaient se faire entendre comme il leur plairait. Mais lorsque la justice et l'ordre régneront, et que nous serons délivrés de la captivité de notre corps, nous pourrons peut-être nous faire entendre par l'union intime de nous-mêmes, ainsi qu'il y a quelque apparence que les anges peuvent faire dans le ciel. De sorte qu'il ne semble pas absolument nécessaire d'admettre des idées pour représenter à l'âme des choses spirituelles, parce qu'il se peut faire qu'on les voie par ellesmêmes, quoique d'une manière fort imparfaite.

Je n'examine pas ici comment deux esprits peuvent s'aJiir l'un

DK l'esprit miR. — 11*^ PAIITIE. 281

à l'aiilre, et s'ils peuvent de cette tnanière se découvrir mutuelletneîit leurs pensées. Je crois cependant qu'il n'y a point de mbstaiice purement intelligible que celle de Dieu ; qu'on ne peut rien découvrir avec évidence c/ue dans sa lumière, ét que l'union des esprits ne peut les rendre mutuellement visibles. Car, quoique nous soyons très-unis avec nous-mêmes, nous sommes et Jious serons inintelligibles à nous-mêmes jusqu'à ce que nous voyions en Dieu et qu'il nous présente à nous-mêmes l'idée parfaitement intelligible qu'il a de notre être renfermé dans le sien. Ainsi, quoiqu'il semble que j'accorde ici que les anges puissent par eux-mêmes manifester les uns aux autres et ce qu'ils sont et ce qu'ils pensent, ce que dans le fond je ne crois pas véritable , j'avertis que ce n'est que parce que je n'en veux pas disputer ; pourvu que l'on m'abandonne ce qui est incontestable y savoir, qu'on ne peut voir les choses matérielles par elles-mêmes et sans idées

J'expliquerai dans le chapitre septième le sentiment que j'ai sur la manière dont nous connaissons les esprits ^ et je ferai voir qu'à présent nous ne pouvons les connaître entièrement par eux-mêmes quoiqu'ils puissent peut-être s'unir à nous. Mais je parle principalement ici des choses matérielles, qui certainement ne peuvent s'unir à notre âme de la façon qui lui est nécessaire afin qu'elle les aperçoive ; parce qu'étant étendues, et l'âme ne l'étant pas, il n'y a point de rapports entre elles. Outi'e que nos âmes ne sortent point du corps pour mesurer la grandeur des cieux, et par conséquent elles ne peuvent voir les corps de dehors que par des idées qui les représentent. C'est de quoi tout le monde doit tomber d'accord.

II. Nous assurons donc qu'il est absolument nécessaire que les idées que nous avons des corps et de tous les autres objets que nous n'apercevons point par eux-mêmes viennent de ces mêmes corps ou de ces objets ; ou bien que notre âme ait la puissance de produire ces idées, ou que Dieu les ait produites avec elle en la créait , ou qu'il les produise toutes les fois qu'on pense à quelque objet , ou que l'âme ait en elle-même toutes les perfections qu'elle voit dans ces corps , cm enfin qu'elle soit unie avec un être tout parfait , et qui

' Cet article est en italiques , parce f|u un le peut passer, et qu'il est difficile de l'entendre si l'on ne sait ce que je | ense de l'âme et de la nature des idées.

LIVBE TROISIÈME.

renferme généralement toutes les perfections intelligibles ou toutes les idées des êtres créés.

Nous ne saurions voir les objets que de Fune de ces manières. Examinons quelle est celle qui paraît la plus vraisemblable de toutes sans préoccupation, et sans nous effrayer de la difficulté de cette question. Peut-être que nous la résoudrons assez clairement, quoique nous ne prétendions pas donner ici des démonstrations incontestables pour toutes sortes de personnes, mais seulement des preuves très-convaincantes pour ceux au moins qui les méditeront avec une attention sérieuse ; car on passerait peut-être pour téméraire si Ton parlait autrement.

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