‹ Œuvres, collationées sur les meilleurs textes (volume 2)Chapitre 99 sur 219 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

Que les objets matériels n'envoient point d'espèces qui leur ressemblent.

L-a plus commune opinion est celle des péripatéticiens, qui prétendeîit que les objets de dehors envoient des espèces qui leur ressemblent, et que ces espèces sont portées par les sens extérieurs jusqu'au sens commun ; ils appellent ces espèceslà impresses, parce que les objets les impriment dans les sens extérieurs. Ces espèces impresses , étant matérielles et sensibles , sont rendues intelligibles par \ intellect agent ou agissant, et sont propres pour être reçues dans Yintelled patient. Ces espèces, ainsi spiritualisées, sont appelées espèces expresses, parce qu elles sont exprimées des impresses ; et c'est par elles que V intellect patient connaît toutes les choses matérielles.

On ne s'arrête pas à expliquer plus au long ces belles choses et les diverses manières dont différents philosophes les conçoivent ; car, quoiqu'ils ne conviennent pas dans le nombre des facultés qu'ils attribuent au sens intérieur et à l'entendement, et môme qu'il y en ait beaucoup qui doutent fort qu'ils aient besoin d'un intellect agent pour connaître les objets sensibles , cependant ils conviennent presque tous que les objets de dehors envoient 'des espèces ou des images qui leur ressemblent, et ce n'est que sur ce fondement qu'ils multiplient leurs facultés et qu'ils défendent leur intellect agent. De sorte que ce fondement n'ayant aucune solidité, comme on le va voir, il n'est pas nécessaire de s'arrêter davantage à renverser tout ce qu'on a bâti dessus.

DE l'esprit pur. —

On assure donc qu'il n'est pas vraisemblable que les objets envoient des images ou des espèces qui leur ressemblent ; de quoi voici quelques raisons. La première se tire de Timpénétrabilité des corps. Tous les objets^ comme le soleil^ les étoiles et tous ceux qui sont proches de nos ^eux^ ne peuvent pas envoyer, des espèces qui soient d'autre nature qu'eux ; c'est pourquoi les philosophes disent ordinairement que ces espèces sont grossières et matérielles , à la différence des espèces expresses qui sont spiritualisées. Ces espèces impresses des objets sont donc de petits corps : elles ne peuvent donc pas se pénétrer^ ni tous les espaces qui sont depuis la terre jusqu'au ciel^ lesquels en doivent être tous remphs. D'où il est facile de conclure qu'elles devraient se froisser et se briser^ les unes allant d'un côté et les autres de l'autre^ et qu'ainsi elles ne peuvent rendre les objets visibles.

De plus^ on peut voir d'un même endroit ou d'un même point un très-grand nombre d'objets qui sont dans le ciel et sur la terre; donc il faudrait Ique les espèces de tous ces corps se pussent réduire en un point. Or elles sont impénétrables^ puisqu'elles sont étendues : donc^, etc.

Mais non-seulement on peut voir d'un même point un trèsgrand nombre de très-grands et de très-vastes objets ; il n'y a même aucun point dans tous ces grands espaces du monde d'où on ne puisse découvrir un nombre presque infini d'objets^ et même d'objets aussi grands que le soleil^ la lune et les cieux. 11 n'y a donc aucun point ^ dans tout le monde où les espèces de toutes ces choses ne se dussent rencontrer; ce qui est contre toute apparence de vérité

La seconde raison se prend du changement qui arrive dans les espèces. Il est constant que plus un objet est proche, plus l'espèce en doit être grande, puisque nous voyons l'objet plus grand. Or on ne voit pas ce qui peut faire que cette espèce diminue et ce que peuvent devenir les parties qui la composaient lorsqu'elle était plus grande. Mais ce qui est encore plus difficile à concevoir selon leur sentiment , c'est que si on regarde cet objet avec des lunettes d'approche ou un mi-

' Si l'on \eut savoir comment toutes les impressions des objets viables , quoique opposées, se peuvent communiquer sans s'affaiblir, on peut lire la Dioptrique àeM. D(t?>cdiYie% ^^iV Eclaircissement sur le quatrième chapitre de la deuxième partie du sixième livre, qui traite delà lumière et des couleurs. On le trouvera à la fin do ce livre.

Ci'oscope^ Tespèoe devient tout d'un coup cinq ou six cents foib plus grande qu'elle n'était auparavant; car on voit encore moins de quelles parties elle peut s'accroître si fort en un instant.

La troisième raison , c'est que quand on regarde un cube parfait^ toutes les espèces de ses côtés sont inégales, et néanmoins on ne laisse pas de voir tous ses côtés également carrés. Et de même, lorsque l'on considère dans un tableau des ovales et des parallélogrammes qui ne peuvent envoyer que des espèces de semblable figure, on n'y voit cependant que des cercles et des carrés. Cela fait manifestement voir qu'il n'est pas nécessaire que l'objet que l'on regarde produise, afin que l'on voie, des espèces qui lui soient semblables.

Enfin on ne peut pas concevoir comment il se peut faire qu'un corps qui ne diminue point sensiblement envoie toujours hors de soi des espèces de tous côtés, qu'il en remplisse continuellement de fort grands espaces tout à l'entour, et cela avec une vitesse inconcevable; car^ un objet étant caché, dans l'instant qu'il se découvre on le peut voir ,de plusieurs milUons de lieues et de tous les côtés. Et ce qui paraît encore fort étrange , c'est que les corps qui ont beaucoup d'action, comme l'air et quelques autres, n'ont point la force de pousser au dehors de ces images qui leur ressemblent; ce que font les corps les plus grossiers et qui ont le moins d'action, comme la terre, les pierres et presque tous les corps durs.

Mais on ne veut pas s'arrêter davantage à i-apporter toutes les raisons contraires à cette opinion , parce que ce ne serait jamais fait, le moindre effort d'esprit en fournissant un si gi'and nombre qu'on ne le peut épuiser. Celles que nous venons de rapporter sont suffisantes, et elles n'étaient pas même nécessaires après ce qu'on a dit qui regarde ce sujet dans le premier livre, lorsqu'on a expliqué les erreurs des sens. Mais il y a un si grand nombre de philosophes attachés à cette opinion, qu'on a cru qu'il était nécessaire d'en dire quelque chose pour les porter à faire réflexion sur leurs pensées.

DE l'esprit pur. —

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