S[ L'ESSENCE DU CORPS
consiste da\s l'étendue.
Vous me demandez, monsieur, les raisons que j'ai de croire que l'idée du corps ou de la matière est autre que celle de l'étendue. Il est vrai , comme vous dites, que bien d'habiles gens sont prévenus aujourd'hui de ce sentiment, que l'essence du corps consiste dans la longueur, la largeur et la profondeur. Cependant il y en a encore, qu'on ne peut accuser de trop d'attachement a la scolastique, qui n'en sont pas contents.
M. Nicole, dans un endroit de ses Kssais, témoigne être de ce nombre, et il lui semble qu'il y a plus de prévention que de lumière dans ceux qui ne paraissent pas effrayés ûe> difficultés qui s'y rencontrent.
Il faudrait un discours fuit ample pour expliquer bien distinctement ce que je pense la-dessus. Cependant, voici quelques considérations que je soumets à votre jugement , dont je \ous supplie de me faire part.
Si l'essence du corps consistait dans l'étendue, cette étendue seule devrait sullire pour rendre raison de toutes les propriétés du corps. Mais cela n'est point. Nous remarquons dans la matière une qualité que quelques-uns ont appelée l'inertie naturelle, par laquelle le corps résiste en quelque façon au mouvement; en sorte qu'il faut employer quelque force pour l'y mettre (faisant même abstraction
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de la pesanteur), et qu'un grand corps est plus difficilement ébranlé qu'un petit corps. Par exemple :
Si le corps A en mouvement rencontre le corps B en repos, il est clair que si le corps B était indifférent au mouvement ou au repos, il se laisserait pousser par le corps A sans lui résister, et sans diminuer la vitesse ou changer la direction du corps A ; et après le concours, A continuerait son chemin, et B irait avec lui de compagnie en le devançant. Mais il n'en est pas ainsi dans la nature. Plus le corps B est grand, plus il diminuera la vitesse avec laquelle vient le corps A, jusqu'à l'obliger même de réfléchir si B est beaucoup plus grand qu'A. Or s'il n'y avait dans les corps que l'étendue ou la situation, c'est-à-dire ce que les géomètres y connaissent joint à la seule notion du changement, cette étendue serait entièrement indifférente à l'égard de ce changement, et les résultats du concours des corps s'expliqueraient par la seule composition géométrique des mouvements; c'est-à-dire, le corps, après le concours, irait toujours d'un mouvement composé de l'impression qu'il avait avant le choc et de celle qu'il recevrait du concourant pour ne le pas empêcher, c'est-à-dire, en ce cas de rencontre, il irait avec la ditférence des deux vitesses et du côté de la direction.
Lorsque le plus' prompt atteindrait un plus lent qui le devance, le plus lent recevrait la vitesse de l'autre, et généralement ils iraient toujours de compagnie après le concours, et particulièrement, comme j'ai dit au commencement, celui qui est en mouvement emporterait avec lui celui qui est en repos, sans recevoir aucune diminution de sa vitesse, et sans qu'en tout ceci la grandeur, égalité ou inégalité des deux corps pût rien changer ; ce qui est entièrement inconciliable avec les expériences. Et quand on supposerait que la grandeur doit faire un changement au mouvement, on n'aurait point de principe pour déterminer le moyen de l'estimer en détail et pour -avoir la direction et la vitesse résultante. En tout cas on pencherait à l'opinion de la conservation du mouvement; au lieu que je crois avoir démontré que la même force se conserve et que sa quantité est différente de la quantité du mouvement.
Tout cela fait connaître qu'il y a dans la matière quelque autre chose que ce qui esl purement géométrique, c'est-à-dire que Péten-