Lettre à Bourguet, p. 720, édit. Erdm
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force, abstraitement conçue et définie plutôt que décrite : ce qu'elle envisage, c'est le possible et non le réel ; une force ou un système de forces étant supposé, elle détermine les conditions du repos ou de l'équilibre, et, s'il doit y avoir mouvement, la direction, la quantité, la loi de ce mouvement. Puis, s'appliquant et comme «'imposant d'en haut à l'expérience, elle convertit ses hypothèses en vérités; les phénomènes reçoivent des règles leur explication, et les règles conçues dans l'entendement se vérifient et se réalisent, pour ainsi dire, dans les phénomènes observés. Par là, la dynamique est plus qu'une suite naturelle de l'introduction de la force clans le monde; elle est une assurée garantie que sa place n'y est point usurpée. Si, en effet, les lois réelles du monde se conforment aux lois calculées de la force , c'est que le phénomène apparent a vraiment sa raison dans la force inaperçue qui le produit selon ses lois. Aussi , est-ce à ses essais de dynamique que Leibniz renvoie le plus souvent, pour se convaincre ou s'éclairer, les adversaires qui le pressent et les amis qui l'interrogent. Il n'a pas cessé d'être mathématicien, rationaliste, et parla, cartésien; l'objet principal qu'il faut considérer, pour expliquer la nature, a seul changé. Le procédé de recherche est resté le même : c'est la raison, l'entendement, l'intellection pure calculant la force au lieu de mesurer la seule étendue.
La force n'exclut pas d'ailleurs l'étendue, ni la dynamique ne supprime la géométrie : en effet, outre la puissance active dans la matière, il y faut reconnaître aussi une puissance passive de résistance que Kepler a nommée l'inertie ,■ c'est une sorte de répugnance au changement et de tendance du corps à persévérer dans son état, que cet état soit le repos ou le mouvement; elle se manifeste par ce fait bien connu que le corps, une fois en repos, ne peut se mouvoir de lui-même et ne souffre pas sans résistance d'être mis en mouvement par un autre; une fois en mouvement, ne peut changer de lui-même le degré ou la direction de sa vitesse, et de même ne se laisse pas sans résistance arrêter, ralentir ou dévoyer. Celte puissance passive, qui enveloppe et l'impénétrabilité et quelque chose de plus, est un des principes du corps : c 'est dans la nature la matière première ou la masse, qui est la même dans tous les corps et proportionnelle à leur grandeur ; elle y est le principe
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de colle inertie naturelle qui exige, pour être surmontée, d'autant plus de puissance active qu'il y a plus de grandeur, et par conséquent plus de masse. La force s'y ajoute, la complète et l'achève; de là la monade ou l'entéléçhie ; un système de monades, un assemblage d'entéléchies : voilà la matière seconde ou le corps.
L'impuissance démontrée du principe cartésien à expliquer la nature et l'absurdité manifeste de ses conséquences, d'une pari; d'autre part, la merveilleuse fécondité du principe de la force et les vives clartés qu'il répand sur les secrets des choses, voilà les raisons qui, aux yeux de Leibniz, condamnent le premier, appellent et justifient le second. Mais ce n'est pas tout d'introduire un nouveau principe, et il ne suffit pas qu'il se recommande par ses applications, quelque heureuses qu'elles soient. Il faut encore qu'on sache d'où il vient, à quelle -source il est puisé, parce que c'est dans son origine que sont ses véritables titres, et que la légitimité de celle-là fait la valeur du principe et lui mesure ses droits. La philosophie ne se paie pas de demi-raisons : les raisons qu'elle demande sont les raisons dernières et suprêmes; c'est sa supériorité sur les autres sciences de critiquer les principes eux-mêmes; celles-ci les posent sans les juger, les exploitent sans presque les connaître, et le profit qui s'en tire leur tient lieu de justification. La philosophie les discute d'abord avant de les employer; elle recherche leur source et si cette source est pure : c'est là sa fonction propre et sa fonction la plus haute. Tant que la notion de force n'aura point subi cette épreuve, elle pourra n'être qu'une chimère ; et cette chimère, fût— elle ingénieuse et féconde, elle n'a point de place dans la science du vrai. Aujourd'hui la question que nous élevons ici n'en est plus une; la notion de force ou de cause, attaquée par le scepticisme ancien et par le scepticisme moderne, dénaturée par une fausse philosophie qui, n'en pouvant reconnaître la véritable origine, en compromettait la vérité, dans la science moderne, a retrouvé cette origine perdue, et par là ressaisi ses droits. Cette origine, c'est la conscience claire, immédiate, directe que j'ai de moi-même comme force; l'homme, le moi est avant tout une force, une force libre, intelligente, éclairée, vis sut conscia, sut potenSj sui motrix; il le sait quand il agit, il le savait avant l'action, et ne cessera pas de le savoir quand à l'action aura suc-
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cédé le repos. Dans celte conscience immédiate et permanente de la force personnelle, l'esprit humain puise l'idée de cause, et il ne la puise que là; ailleurs il ne voit que des phénomènes, des produits, des effets; les causes et les forces dans le monde . il les suppose et les y fait à l'image et sur le modèle de la force qu'il est, sauf tà leur retirer, éclairé par la nature des effets, la liberté qu'il trouve en lui et l'intelligence qu'il s'attribue, pour ne leur laisser que le caractère de forces aveugles et fatales. Si c'est de là, et de là seulement que l'esprit humain prend la notion de force, c'est aussi de là que Leibniz Ta prise, qu'il le sache ou qu'il l'ignore; la polémique a pu l'y conduire; les raisons à priori ont pu suffire à le repousser hors du système qui exilait la force de la métaphysique; mais la conscience seule a pu l'éclairer sur la nature du principe nié par ses adversaires et ses maîtres; en sorte que toute la question se réduit à savoir si , prenant de la conscience son principe de la force, il a su qu'il le prenait de là, et s'il a été lui-même dans le secret de sa propre pensée. La conscience ne manque à personne, pas même au vulgaire ignorant : elle est la première condition d'existence de l'être intelligent et libre que nous sommes ; et, tout homme portant en lui-même cet involontaire témoin de sa nature, sait irrésistiblement ce qu'il est, et exprime, sans y songer, par toutes ses paroles , par toutes ses actions , ce qu'il se sait être; le vulgaire puise dans la conscience les principes de ses actions, et de même le philosophe les principes de ses systèmes. Mais l'un ne s'aperçoit jamais, l'autre ne s'aperçoit pas toujours du procédé qu'il suit en cela; et alors, la réflexion manquant, il reste quelque obscurité sur le système, qui en retarde la victoire et peut en amener la chute. Leibniz doit donc encore une justification plus haute de son principe : il doit l'entourer de cette lumière de la conscience réfléchie; sinon, il a seulement ouvert la voie, où il reste encore un pas à faire après lui.
Leibniz n'est pas un psychologue; c'est un métaphysicien. Il raisonne plus qu'il n'observe; il part de la conscience, mais ne s'y an rie guère, et quand il y revient chercher la justification de ses doctrines, c'est plutôt amené par la force même des choses ou poussé par des questions importunes, que de propos délibéré. Il ne faut pas lui demander plus, el il suffit à sa gloire qu'il ait aperçu
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clairement et signalé aux outres l'origine psychologique de ses principes : la psychologie, qui est à peine née, et n'a pas eu le temps de se constituer, fera le reste en grandissant. Ainsi, en 1711, la monadologie était depuis long-temps une doctrine publiée, attacjnée avec ardeur et défendue avec constance; Leibniz écrivait alors : « Il est vrai que nous ne voyons pas les principes mêmes du mé- » canisme de la matière; mais nous voyons le mouvement, et nous » comprenons de là qu'il y a une cause du mouvement, c'est-à-dire » une force, et cette force primitive est la source du mécanisme... » Ainsi, dans l'ordre de la connaissance comme dans l'ordre de la «réalité, les choses spirituelles sont antérieures aux matérielles, » parce que nous apercevons plus intérieurement l'âme, qui nous » est intime, que le corps, ainsi que l'ont remarqué Platon et Des- » cartes. La force, dites-vous, nous ne la connaissons que par ses «effets, et non telle qu'elle est en soi. .le réponds qu'il en serait » ainsi si nous n'avions pas une àme et si nous ne la connaissions » pas. Mais notre àme connue de nous a des perceptions et des » appétits, et sa nature y est contenue '. » Auparavant, il avait dit plus généralement que « c'est en nous-mêmes que nous trou- « vons les semences de ce que nous apprenons, à savoir, les » idées et les vérités éternelles qui en naissent; et qu'il n'est pas « étonnant si, ayant la conscience de nous-mêmes, et trouvant en » nous Yétre, Yunilè, la substance, l'action, nous avons l'idée de « toutes ces choses -. » Mais c'est surtout en présence de Spinosa et de Malebranche, en face de cette audacieuse et insensée négation de la personnalité humaine, que Leibniz retrouve cette conscience nette et vive, cette conviction profonde et intime que l'être libre, que la personne active a d'elle-même, et qui est à la fois la clé de sa doctrine propre et la plus décisive réfutation des systèmes qu'il combat. Vous prouvez que je ne suis rien, que Dieu est et fait tout; mais ma conscience parle et vous dément; elle me dit que je suis un être, un individu, une substance, une force. « Mais si quelqu'un « veut soutenir qu'il n'y a point d'âmes particulières du tout, pas « même maintenant, lorsque la fonction de la pensée et du senli-