T.cttrr à Foucher, p. 1 1 1, éd. Erdm
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Donc, à moins qu on ne prétonde on que la volonté de Dieu est incessamment appliquée à produire, par un continuel miracle, les mouvements de la matière, ou qu'elle reste éternellement inefficace j il faut conclure qu'elle a intérieurement modifié et afîecté les choses , qu'elle y a en quelque sorte imprimé sa trace , et que celles-ci ne sont pas restées, après le décret, ce qu'elles étaient avant. Il faut accorder que la puissance divine a communiqué aux créatures une certaine aptitude à exécuter spontanément ses Ordres dans l'avenir, une sorte de puissance et de fécondité pour l'action, d'où l'opération pourra et devra suivre, si rien ne l'empêche, une vertu, une forme, une forée.
Voilà donc Leibniz élevé par le seul pouvoir de la dialectique jusqu'à la notion de force qui, dans le cartésianisme, est comme une découverte et porte dans son sein une révolution. Descartes n'avait guère fait que l'oublier; il avait péché par omission; mais ses premiers disciples avaient converti cette négligence en système : ce que le maître avait omis, ils le niaient. Malebranche écrivait de longs chapitres pour établir ïinefficace des causes secondes; Spinosa, voyant bien que ce qui est dénué de puissance active, non-seulement n'a pas en soi le principe de son existence , mais n'y a pas même la raison d'aucun de sts états, d'aucune de ses modifications, faisait évanouir toutes les choses créées en de purs modes de, la substance divine. Le mérite de Leibniz n'est pas d'avoir aperçu le vice de ces illustres aberrations ; il était trop visible et de luimême sautait aux yeux; c'est d'avoir démêlé leur secrète liaison avec le commun principe, et pour mettre fin aux conséquences, réformé le principe lui-même; c'est d'avoir appliqué au mal l'unique remède qui le pût guérir, à savoir, l'introduction de l'idée de force dans la métaphysique et dans la physique.
La notion de force est très-familière à l'esprit; mais, en philosophie, ce sont les notions les plus communes qui échappent le plus : toujours présentes , elles frappent peu , et s'effacent comme tout sentiment uniforme qui se prolonge. Avant donc de faire servir le nouveau principe à la construction d'un système aussi nouveau que lui, il fallait en bien fixer la nature et en décrire les caractères.
L'idée de la force est, comme celle de l'âme, du nombre des idées que la raison conçoit distinctement, mais que l'imagination ne
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saurait se représenter; rien de plus obscur pour celle-ci , rien de plus clair pour celle-là. Parlant , il n'en faut pas demander une description imaginable; autant vaudrait chercher à peindre des sons ou à entendre des couleurs. Et la nier sur ce fondement , qu'elle n'est pas imaginable, c'est faire comme Hobbes , qui prétend que tout est corps, parce qu'il n'y a rien que les corps qui puissent être imaginés et sentis. La force est donc essentiellement simple et une, identique et inaltérable , spirituelle , immatérielle. Partant, elle est impérissable, parce que cela seul qui est composé peut périr naturellement par la dissolution , qui est la seule mort naturelle. La force ne commence donc que par création et ne peut finir que par annihilation , c'est-a-dire par miracle. Simple et une, elle s'appelle monade. Comme force active, elle n'est pas la puissance nue de l'école, cette simple possibilité d'agir qui a besoin, pour passer à l'acte , d'une excitation venue du dehors et comme d'un stimulus étranger. La force active contient l'acte en ellemême; elle n'est ni la pure faculté d'agir, ni l'action, mais quelque chose de moyen qui enveloppe l'effort ; et ainsi c'est d'elle-même et par sa propre vertu qu'elle se porte à l'action; elle n'a pas besoin de secours, mais seulement de n'être pas empêchée. Elle est donc activement et véritablement motrice : même elle produit toujours quelque action, insensible peut-être, mais néanmoins réelle ; son développement peut être limité par le développement contraire des autres puissances; il ne peut pas en être absolument empêché. Sans celte tendance à l'action , sans quelque commencement d'opération, la puissance active ne serait rien. Si on ne peut dépeindre la force, on peut du moins en éclaircir la notion par des analogies; un poids suspendu à l'extrémité d'une corde qu'il tend, un arc bandé en sont 'des exemples; avant qu'il ne se débande, l'arc, est déjà une puissance active et agissante; il agit, car il l'ait effort, et tout efforl est une action. Telle est la force, exclue de la nature par les Cartésiens, et qu'il y faut replacer. Telle est la notion positive qui complétera l'incomplète idée, donnée par Descaries, de la substance corporelle, ainsi que dans la nature, c'est la force qui, s'ajoutant à la matière première toute nue, incapable par ellemême d'action et de passion, l'accomplit, l'achève, lui donne la réalité substantielle, et de ce qui n'était un être qu'en puissance,
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fait un être en acte; à ce titre elle est, et Leibniz l'appelle entéUchie, empressé de renvoyer à Aristote l'honneur d'un principe qu'Aristole aussi, à tort ou à raison, prétendait restituer à la métaphysique, d'où son maître Platon l'avait banni aussi bien que Descartes. Si Platon était coupable de ce tort , ce n'est pas le lieu de le juger; et toutefois , de même qu'entre Yentéléchie péripatéticienne et la force de Leibniz il y a une analogie de nature qui va presque à l'identité, n'y a-t-il pas aussi quelque ressemblance entre le fruit tardif que porta la métaphysique platonicienne dans l'école d'Alexandrie, et le panthéisme plus décidé et plus savant que Spinosa sut exprimer des principes de Descartes rien qu'en les pressant? Tant il est vrai que l'esprit humain est partout le même, et qu'à toutes les époques les mêmes questions, de nouveau posées, suscitent les mêmes solutions entre lesquelles s'engagent de semblables débats!
A la définition cartésienne de la substance corporelle, une autre définition doit être maintenant substituée ; le signe caractéristique de la substance, ce sera la force; la force et la substance sont une même chose, et cela est si vrai , que l'on peut permuter ces deux termes l'un dans l'autre; ce qui est vrai de la substance est vrai de la force, et réciproquement; il n'y a pas de substance qui ne soit force et pas de force qui ne soit substance. Et cette définition est la ruine du spinosisme : désormais il y a des êtres véritables , des substances réelles , qui sont par Dieu , mais non en Dieu , qui sont ses créatures persistantes et non ses modes; il y a des êtres individuels et durables autant que de monades l.
La plus immédiate conséquence de cette réforme du cartésianisme, c'est l'invention d'une science nouvelle qui doit être à la notion de la force, ce que la géométrie est à la notion de l'étendue, une science dont la lumière plus vive va éclairer toute la nature. Cette science est la dynamique : son objet est la force et son procédé le calcul; comme la géométrie, elle est abstraite, idéale, à priori; elle marche au flambeau de la raison, et au lieu de demander à de lentes et souvent trompeuses expériences les lois du mouvement, elle les tire par la puissance du calcul , de la nature de la