‹ Œuvres. Collationnée sur les meilleurs textes, et prédédée d'une introdChapitre 115 sur 117 · Extrait d'une lettre de Leibniz · texte numérisé non relu

Extrait d'une lettre de Leibniz

Enfin la troisième manière sera de faire d'abord te» deux pendules avec tant d'art et de justesse, qu'on se puisse assurer de leur accord dans la suite; et c'est la voie du consentement préétabli.

Mettez maintenant l'âme et le corps à la place de ces deux horloges. Leur accord ou sympathie arrivera aussi par une de ces trois façons. La voie de Y influence est celle de la philosophie vulgaire ; mais comme on ne saurait concevoir des particules matérielles, ni des espèces ou qualités immatérielles qui puissent passer de l'une de ces substances dans l'autre, on est obligé d'abandonner ce sentiment. La voie de Y assistance est celle du système des causes occasionnelles ; mais je tiens que c'est faire venir Deum ex machina dans une chose naturelle et ordinaire , où , selon la raison, il ne doit intervenir que de la manière dont il concourt à toutes les autres choses de la nature. Ainsi, il ne reste que mon hypothèse, c'est-àdire que la voie de l'harmonie préétabli', par un artifice divin prévenant , lequel , dès le commencement , a formé chacune de ces substances d'une manière si parfaite et réglée avec tant d'exactitude , qu'en ne suivant que ses propres lois qu'elle a reçues avec son être, elle s'accorde pourtant avec l'autre; tout comme s'il y avait une influence mutuelle, ou comme si Dieu y mettait toujours la main au delà de son concours général.

Après cela je ne crois pas que j'aie besoin de rien prouver, si ce n'est qu'on veuille que je prouve que Dieu a tout ce qu'il faut pour se servir de cet artifice prévenant dont nous voyons même des échantillons parmi les hommes à mesure qu'ils sont habiles gens. Et supposé qu'il le puisse, on voit bien que c'est la plus belle voie et la plus digne de lui. Il est vrai que j'en ai encore d'autres preuves ; mais elles sont plus profondes, et il n'est pas nécessaire de les alléguer ici.

Je prends la liberté, monsieur, de vous envoyer cet éclaircissement sur les difficultés que M. Bayle a trouvées dans l'hypothèse que j'ai proposée pour expliquer l'union de l'âme et du corps. Rien n'est plus obligeant que la manière dont il en a usé à mon égard ; et je me tiens honoré des objections qu'il a mises dans son excellent Dictionnaire, à l'article de Rorarius. D'ailleurs un esprit aussi grand et aussi profond que le sien n'en saurait faire sans instruire; et je lâcherai de profiter des lumières qu'il a répandues sur ces matières dans cet endroit aussi bien que dans plusieurs autres de son ouvrage. Il ne rejette pas ce que j'avais dit de la conservation de l'àme, et même de l'animal ; mais il ne parait pas encore satisfait de la manière dont j'ai prétendu expliquer l'union et le commerce de l'âme et du corps, dans le Journal des Savants du 27 juin et du 4 juillet 1695, el dans l'Histoire des ouvrages des savants, février 1696, pag. 274,275.

Voici ses paroles, qui semblent marquer en quoi il a trouvé de la difficulté : Je ne saurais comprendre, dit-il, Y enchaînement d'actions internes et spontanées qui ferait que l'âme d'un chien sentirait de la douleur immédiatement après avoir senti de la joie, quand même elle serait seule dans l'univers. Je réponds que lorsque j'ai dit que l'âme, quand il n'y aurait que Dieu et elle au monde, sentirait tout ce qu'elle sent maintenant, je n'ai fait qu'employer une fiction, en supposant ce qui ne saurait arriver naturellement, pour marquer que les sentiments de l'âme ne sont qu'une suite de ce qui est déjà en elle. Je ne sais si la preuve de l'incompréhensibilité que M. Bayle trouve dans cet enchaînement doit être seulement cherchée dans

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