‹ Œuvres. Collationnée sur les meilleurs textes, et prédédée d'une introdChapitre 114 sur 117 · LA COMMUNICATION DES SUBSTANCES · texte numérisé non relu

LA COMMUNICATION DES SUBSTANCES

AUSSI BIEN Ç>UE DE LlMuN qu'il Y A entre l'ame ET LE COUPS.

I . Il y a plusieurs années que j'ai conçu ce système et que j'en ai communiqué avec de savants hommes, et surtout avec un des plus grands théologiens et philosophes de notre temps, qui, ayant appris quelques-uns de mes sentiments par une personne de la plus haute qualité, les avait trouvés fort paradoxes. Mais, ayant reçu mes éclaircissements, il se rétracta de la manière la plusgénéreuse et la plus édifiante du monde ; et , ayant approuvé une partie de mes propositions, il fit cesser sa censure à l'égard des autres dont il ne demeurait pas encore d'accord. Depuis ce tempslà j'ai continué mes Méditations selon les occasions, pour ne donner au public que des opinions bien examinées, et j'ai tâché aussi de satisfaire aux objections faites contre mes Essais de dynamique, qui ont de la liaison avec ceci. Enfin, des personnes considérables ayant désiré de voir mes sentiments plus éclaircis, j'ai hasardé ces Méditations, quoiqu'elles ne soient nullement populaires ni propres à être goûtées de toute sorte d'esprits. Je m'y suis porté principalement pour profiter des jugements de ceux qui sont éclairés en ces matières; puisqu'il serait trop embarrassant de chercher et de sommer en particulier ceux qui seraient disposés a me

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donner des instructions que je serai toujours bien aise de recevoir, pourvu que l'amour de la vérité y paraisse plutôt que la passion pour les opinions dont on est prévenu.

2. Quoique je sois un de ceux qui ont fort travaillé sur les mathématiques, je n'ai pas laissé de méditer sur la philosophie dès ma jeunesse, car il me paraissait toujours qu'il y avait moyen d'y établir quelque chose de solide par des démonstrations claires. J'avais pénétré bien avant dans le pays des scolastiques lorsque les mathématiques et les auteurs modernes m'en firent sortir encore bien jeune. Leurs belles manières d'expliquer la nature mécaniquement me charmèrent, et je méprisais avec raison la méthode de ceux qui n'emploient que des formes ou des facultés dont on n'apprend rien. Mais depuis, ayant taché d'approfondir les principes mêmes de la mécanique pour rendre raison des lois de la, nature que l'expérience faisait connaître, je m'aperçus que la seule considération d'une masse étendue ne suffisait pas, et qu'il fallait employer encore la notion de la force, qui est très-intelligible, quoiqu'elle soit du ressort de la métaphysique. Il me paraissait aussi que l'opinion de ceux qui transforment ou dégradent les bètes en pures machines, quoiqu'elle semble possible, est hors d'apparence et môme contre l'ordre des choses.

3. Au commencement, lorsque je m'étais affranchi du joug d'Aristote, j'avais donné dans le vide et dans les atomes, car c'est ce qui remplit le mieux l'imagination; mais, en étant revenu après bien des méditations, je m'aperçus qu'il est impossible de trouver les principes d'une véritable unité dans la matière seule ou dans ce qui n'est que passif, puisque tout n'y est que collection ou amas de parties à l'infini . Or la multitude ne pouvant avoir sa réalité que des unités véritables;, qui viennent d'ailleurs, et sont tout autre chose que les points dont il est constant que le continu ne saurait être composé; donc, pour trouver ces unités réelles, je fus contraint de recourir à un atome formel, puisqu'un être matériel ne saurait être en même temps matériel et parfaitement indivisible ou doué d'une véritable unité. Il fallut donc rappeler et comme réhabiliter les formes substantielles, si décriées aujourd'hui , mais d'une manière qui les rendit intelligibles et qui séparât l'usage qu'on en doit faire de l'abus qu'on en a fait. Je trouvai donc que leur nature consiste dans la force, et que de cela s'ensuit quelque chose d'analogique au sentiment et à l'appétit, et qu'ainsi il fallait les concevoir à l'imitation de la notion que nous avons des âmes. Mais, comme l'âme ne doit pas être employée pour rendre raison du détail de l'économie du corps de l'animal, je jugeai de même

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qu'il ne fallait pas employer ces formes pour expliquer les problèmes particuliers de la nature, quoiqu'elles soient nécessaires pour établir de vrais principes généraux. Arislote les appelle entéléchies premières, Je les appelle peut-être plus intelligiblement forces primitives, qui ne contiennent pas seulement l'acte ou le complément de la possibilité, mais encore une activité originale.

i. Je voyais que ces formes et ces âmes devaient être indivisibles aussi bien que notre esprit, comme en effet je me souvenais que c'était le sentiment de saint Thomas à regard des âmes des bêtes: mais celte vérité renouvelait les grandes difficultés de l'origine et de la durée des âmes et des formes. Car toute substance qui a une véritable unité ne pouvant avoir son commencement ni sa fin que par miracle, il s'ensuit qu'elles ne sauraient commencer que par création ni finir que par annihilation. Ainsi, excepté les âmes que Dieu veut encore créer expies , j'étais obligé de reconnaître qu'il faut que les formes constitutives des substances aient été créées avec le monde et qu'elles subsistent toujours. Aussi quelques scolastiques, comme Albert-le-Grand et Jean Bacon, avaient entrevu une partie de la vérité sur leur origine; et la chose ne doit point paraître extraordinaire, puisqu'on ne donne aux formes que la durée que les gassendistes accordent à leurs atomes.

.'). Je jugeais pourtant qu'il n'y fallait point mêler indifféremment les esprits ni 1 àme raisonnable, qui sont d'un ordre supérieur, et ont incomparablement plus de perfection que ces formes enfoncées dans la matière, étant comme de petits dieux au prix d'elles, faits à l'image de Dieu, et ayant en eux quelque rayon des lumières de la divinité. C'est pourquoi Dieu gouverne les esprits comme un prince gouverne ses sujets, et même comme un père a soin de ses enfants; au lieu qu'il dispose des autres substances comme un ingénieur manie ses machines. Ainsi les esprits ont des lois particulières qui les mettent au-dessus des révolutions de la matière ; et on peut dire que tout le reste n'est fait que pour eux, ces révolutions mêmes étant accommodées à la félicité des bons et au châtiment des méchants.

G. Cependant, pour revenir aux formes ordinaires ou aux âmes •matérielles, cette durée qu'il faut leur attribuer à la place de celle qu'on avait attribuée aux atomes pourrait faire douter si elles ne vont pas de corps en corps, ce qui serait la métempsycose, à peu près comme quelques philosophes ont cru la transmission du mouvement et celle des espèces ; mais cette imagination est bien éloignée de la nature des choses. Il n'y a point de tel passage; et c'est ici où les transformations de MM. Swammerdam, Malpighi et I,eu-

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\\ enhoek, qui sont des plus excellents observateurs de notre temps, sont venues à mon secours et m'ont iait admettre plus aisément que l'animal et toute autre substance organisée ne commence point lorsque nous le croyons, et que sa génération apparente n'est qu'un développement et une espèce d'augmentation. Aussi ai-je remarqué que l'auteur de la Recherche de la vérité, M. Régis, M. Hartsoeker et d'autres habiles hommes n'ont pas été fort éloignés de ce sentiment.

7. Mais il restait encore la plus grande question : de ce que ces âmes ou ces formes deviennent par la mort de l'animal ou par la destruction de l'individu de la substance organisée; et c'est ce qui embarrasse le plus, d'autant qu'il paraît peu raisonnable que les âmes restent inutilement dans un chaos de matière confuse. Cela m'a fait juger enfin qu'il n'y avait qu'un seul parti raisonnable à prendre, et c'est celui de la conservation non-seulement de l'âme, mais encore de l'animal même et de sa machine organique ; quoique la destruction des parties grossières l'ait réduit à une petitesse qui n'échappe pas moins à nos sens que celle où il était avant que de naître. Aussi n'y a-t-il personne qui puisse bien marquer le véritable temps de la mort, laquelle peut passer long-temps pour une simple suspension des actions notables, et dans le fond n'est jamais autre chose dans les simples animaux; témoin les ressuscitations des mouches noyées et puis ensevelies sous de la craie pulvérisée, et plusieurs exemples semblables qui font assez connaître qu'il y aurait bien d'autres ressuscitations, et de bien plus loin, si les hommes étaient en état de remettre la machine. Et il y a de l'apparence que c'est-de quelque chose d'approchant que le grand Démocrite a parlé, tout anatomiste qu'il était, quoique Pline s'en moque. Il est donc naturel que, l'animal ayant toujours été vivant et organisé, comme des personnes de grande pénétration commencent à le reconnaître, il le demeure aussi toujours. Kl puisque ainsi il n'y a point de première naissance ni de génération entièrement nouvelle de l'animal, il s'ensuit qu'il n'y en aura point d'extinction finale ni de mort entière prise à la rigueur métaphysique, et que par conséquent, au lieu delà transmigration des âmes, il n'y a qu'une transformation d'un même animal, selon que les organes sont plies différemment et plus ou moins développés. s. Cependanj les âmes raisonnables suivent des lois bien plus relevées, et sohl exemptes de tout ce qui leur pourrait faire perdre la qualité de citoyens de la société des esprits, Dieu y ayant si bien pourvu que tous les changements de la matière ne leur sauraient faire perdre les qualités morales de leur personnalité. Et on

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peut dire que tout tend à la perfection, non-seulement de l'univers en général , mais encore de ces créatures en particulier, qui sont destinées à un tel degré de bonheur que l'univers s'y trouve intéressé en vertu de la bonté divine qui se communique à un chacun autant que la souveraine sagesse le peut permettre.

9. Pour ce qui est du cours ordinaire des animaux et d'autres substances corporelles dont on a cru jusqu'ici l'extinction entière, et dont les changements dépendent plutôt des règles mécaniques que des lois morales, je remarquai avec plaisir que l'ancien auteur du livre De la diète , qu'on attribue à Hippocrate, avait entrevu quelque chose de la vérité lorsqu'il a dit en termes exprès que les animaux ne naissent et ne meurent point, et que les choses qu'on croit commencer et périr ne font que paraître et disparaître. C'était aussi le sentiment de Parménide et de Mélisse chez Aristote ; car ces anciens étaient plus solides qu'on ne croit.

10. Je suis le mieux disposé du monde à rendre justice aux modernes ; cependant je trouve qu'ils ont porté la réforme trop loin , entre autres en confondant les choses naturelles avec les artificielles pour n'avoir pas eu d'assez grandes idées de la majesté de la nature. Ils conçoivent que la différence qu'il y a entre ses machines et les nôtres n'est que du grand au petit ; ce qui a fait dire depuis peu à un très-habile homme, auteur des Entretiens sur la pluralité de* mondes, qu'en regardant la nature de près on la trouve moins admirable qu'on n'avait cru, n'étant que comme la boutique d'un ouvrier. Je crois que ce n'est pas en donner une idée assez digne d'elle, et il n'y a que notre système qui fasse connaître enfin la véritable et immense distance qu'il y a entre les moindres productions et mécanismes de la sagesse divine, et entre les plus grands chefs-d'œuvre de l'art d'un esprit borné ; cette différence ne consistant pas seulement dans le degré, mais dans le genre même. Il faut donc savoir que les machines de la nature ont un nombre d'organes véritablement infini, et sont si bien munies et à l'épreuve de tous les accidents, qu'il n'est pas possible de les détruire. Une machine naturelle demeiiFe encore machine dans ses moindres parties, et, qui plus est, elle demeure toujours cette même machine qu'elle a été, n'étant que transformée par de différents plis qu'elle reçoit, et tantôt étendue, tantôt resserrée, et comme concentrée lorsqu'on croit qu'elle est perdue.

11. De plus, par le moyen de l'âme ou de la forme, il y a une véritable unité qui répond à ce qu'on appelle moi en nous ; ce qui ne saurait avoir lieu ni dans les machines de l'art ni dans la simple masse de la matière, quelque organisée qu'elle puisse être, qu'on

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no peut considérer que comme une armée ou un troupeau , ou comme un étang plein de poissons, ou comme une montre composée de ressorts et de roues. Cependant, s'il n'y avait point de véritables unités substantielles, il n'y aurai! rien de substantiel ni de réel dans la collection. C'était ce cpii avait forcé M. Cordemoi à abandonner Descartes , en embrassant la doctrine des atomes de Démocrite, pour trouver une véritable unité. Mais les atomes de matière sont contraires à la raison , outre qu'ils sont encore composés de parties, puisque l'attachement invincible d'une partie à l'autre (quand on le pourrait concevoir ou supposer avec raison) ne détruirait point leur diversité. Il n'y a que les atomes de substance. c'est-à-dire les unités réelles et absolument destituées de parties qui soient les sources des actions et les premiers principes absolus de la composition des choses , et comme les derniers éléments de l'analyse des substances. On les pourrait appeler points métaphysiques : ils ont quelque chose de vital et une espèce de perception, et les points mathématiques sont leur point de vue pour exprimer l'univers. Mais quand les substances corporelles sont resserrées, tous leurs organes ensemble ne font qu'un point métaphysique à notre égard. Ainsi les points physiques ne sont indivisibles qu'en apparence ; les points mathématiques sont exacts, mais ce ne sont que des modalités : il n'y a que les points métaphysiques ou de substance, constitués par les formes ou âmes, qui soient exacts et réels ; et sans eux il n'y aurait rien de réel, puisque sans les véritables unités il n'y aurait point de multitude.

12. Apres avoir établi ces choses, je croyais entrer dans le port ; mais lorsque je -me mis à méditer sur l'union de l'àme avec le corps, je fus comme rejeté en pleine mer. Car je ne trouvais aucun moyen d'expliquer comment le corps fait passer quelque chose dans rame, ou vice WV8Q; ni comment une substance peut communiquer avec une autre substance créée. M. Descarlea avait quille la partie la-dessus, autant qu'on le peut connaître par ses écrits; mais ses disciples, voyant que l'opinion commune est inconcevable, jugèrent que BOUS sentons les qualités des corps, parce que Dieu fait naître des pensées dans l'àme à l'occasion des mouvements de la matière; et lorsque notre ànie veut remuer le corps a son tour, ils jugèrent (pie c'est Dieu qui le remue pour elle, Kt comme la communication des mouvements leur paraissait encore inconcevable, ils ont cru que Dieu donne du mouvement à un corps a l'occasion du mouvement d'un autre corps. C'est ce qu'ils appellent \e système des caum occasionnelles, qui a été fort mis en vogue par les belles réflexions de l'iiuleurde la Hecherche de la vérité.

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13. Il faut avouer qu'on a bien pénétré dans la difficulté en disant ce qui ne se peut point; mais il ne parait pas qu'on l'ait levée en expliquant ce qui se fait effectivement. 11 est bien vrai qu'il n'y a point d'influence réelle d'une substance créée sur l'autre, en parlant selon la rigueur métaphysique, et que toutes les choses, avec toutes leurs réalités, sont continuellement produites par la vertu de Dieu ; mais pour résoudre des problèmes , ce n'est pas assez d'employer la cause générale et de faire venir ce qu'on appelle Deum ex machina, Car lorsque cela se fait sans qu'il y ait autre explication qui se puisse tirer de l'ordre des causes secondes, c'est proprement recourir au miracle, En philosophie il faut tacher de rendre raison en faisant connaître de quelle façon les choses s exécutent par la sagesse divine, conformément a la notion du sujet dont il s'agit.

I i. Etant donc obligé d'accorder qu'il n'est pas possible que lame ou quelque autre véritable substance puisse recevoir quelque chose, par dehors, ?i ci' n'est par la toute-puissance divine, je fus conduit insensiblement a un sentiment qui me surprit, mais qui parait inévitable, et qui , en effet, a des avantages très-grands et des beautés très-considérables. C'est qu'il faut donc dire que Dieu a créé d'abord l'âme ou toute autre unité réelle, en sorte que tout lui naisse de son propre fond, par une parfaite spontanéité a I égard d elle-même, et pourtant avec une parfaite conformité aux choses de dehors; et qu'ainsi nos sentiments intérieurs, c'est-à-dire, qui sont dans l'âme même et non dans le cerveau, ni dans les parties subtiles du corps , n'étant que des phénomènes suivis sur les êtres externes, ou bien des apparences véritables et comme des songes bien réglés, il faut que ces perceptions internes dans l'âme même lui arrivent par sa propre constitution originale, c'est-à-dire, par la nature représentative (capable d'exprimer les êtres hors d'elle par rapport a ses organes) qui lui a été donnée dès sa création, et qui fait son caractère individuel. Et c'est ce qui fait que chacune de ces substances, représentant exactement tout l'univers à sa manière et suivant un certain point de vue, et les perceptions ou expressions des choses externes arrivant à l'âme à point nommé , en vertu de ses propres lois, comme dans le monde à part, et comme s'd n'existait rien que Dieu et elle (pour me servir de la manière de parler d'une certaine personne d'une grande élévation d'esprit, dont la sainteté est célébrée), il y aura un parfait accord entre toutes ces substances , qui fait le même effet qu'on remarquerait si elles communiquaient ensemble par une transmission des espèces or cjes qualités que le vulgaire des philosophes imagine. De plus, la

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masse organisée, dans laquelle est le point de vue de l'âme, étant exprimée plus prochainement, et se trouvant réciproquement prête à agir d'elle-même, suivant les lois de la machine corporelle , dans le moment que l'âme le veut, sans que l'un trouble les lois de l'autre, les esprits et le sang ayant justement alors les mouvements qu'il leur faut pour répondre aux passions et aux perceptions de l'âme j c'est ce rapport mutuel, réglé par avance dans chaque substance de l'univers , qui produit ce que nous appelons leur communication , et qui fait uniquement V-union de l'âme et du corps. Et l'on peut entendre par là comment l'Ame a son siège dans le corps par une présence immédiate qui ne saurait être plus grande, puisqu'elle y est comme l'unité dans le résultat des unités, qui est la multitude.

15. Cette hypothèse est très-possible. Car pourquoi Dieu ne pourrait-il pas donner d'abord à la substance une nature ou force interne qui lui pût produire par ordre (comme dans un automate spirituel ou formel, mais libre en celle qui a la raison en partage), tout ce qui lui arrivera, c'est-à-dire, toutes les apparences ou expressions qu'elle aura, et cela sans le secours d'aucune créature? D'autant plus que la nature de la substance demande nécessairement et enveloppe essentiellement un progrès ou un changement sans lesquels elle n'aurait point de force d'agir. Et cette nature de lame étant représentative de l'univers d'une manière très-exacte, quoique plus ou moins distincte, la suite des représentations que Pâme se produit répondra naturellement à la suite des changements de l'univers même : comme en échange le corps a aussi été accommodé à l'âme pour les rencontres où elle est conçue comme agissante au dehors; ce qui est d'autant plus raisonnable, que les corps ne sont faits que pour les esprits seuls capables d'entrer en société avec Dieu et de célébrer sa gloire. Ainsi . dès qu'on voit la possibilité de cette hypothèse des accords, on voit aussi qu'elle est là plus raisonnable, et qu'elle donne une merveilleuse idée de l'harmonie de l'univers et de la perfection des ouvrages de Dieu.

16. H s'y trouve aussi ce grand avantage, qu'au lieu de dire que nous ne sommes libres qu'en apparence et d'une manière suffisante à la pratique, comme plusieurs personnes d'esprit ont cru, il faut dire plutôt que nous ne sommes entraînés qu'en apparence, et que, dans la rigueur des expressions métaphysiques, nous sommes dans une parfaite indépendance a l'égard de l'influence de toutes le- autres créatures. Ce qui met encore dans un jour merveilleux l'immortalité de notre âme et la conservation toujours uniforme de notre individu , parfaitement bien réglée par sa propre nature, à l'abri de tous les accidents de dehors, quelque appa-

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rence qu'il y ait du contraire. Jamais système n'a mis notre élévation dans une plus grande évidence. Tout esprit étant comme un monde à part, suffisant à lui-même, indépendant de toute autre créature, enveloppant l'infini, exprimant l'univers, est aussi durable , aussi subsistant et aussi absolu que I univers même des créatures. Ainsi on doit juger qu'il y doit toujours faire figure de la manière la plus propre à contribuer à la perfection de la société de tous les esprits, qui fait leur union morale dans la cité de Dieu. On y trouve aussi une nouvelle preuve de l'existence de Dieu, qui est d'une, clarté surprenante. Car ce parfait accord de tant de substances qui n'ont point de communication ensemble ne saurait venir que de la cause commune.

17. Outre tous ces avantages qui rendent cette hypothèse recommandable , on peut dire que c'est quelque chose de plus qu'une hypothèse, puisqu'il ne paraît guère possible d'expliquer les choses d'une autre manière intelligible, et que plusieurs grandes difficultés qui ont jusqu'ici exercé les esprits semblent disparaître d'elles-mêmes quand on l'a bien comprise. Les manières de parler ordinaires se sauvent encore très-bien. Car on peut dire que la substance dont la disposition rend raison du changement d'une manière intelligible (en sorte qu'on peut juger que c'est à elle que les autres ont été accommodées en ce point dès le commencement, selon l'ordre des décrets de Dieu), est celle qu'on doit concevoir en cela comme agissante ensuite sur les autres. Aussi l'action d'une substance sur l'autre n'est pas une émission ni une transplantation d'une entité, comme le vulgaire le conçoit, et ne saurait être prise raisonnablement que de la manière que je viens de dire. Il est vrai qu'on conçoit fort bien dans la matière et des émissions et des réceptions de parties par lesquelles on a raison d'expliquer mécaniquement tous les phénomènes de physique; mais comme la masse matérielle n'est pas une substance , il est visible que l'action à l'égard de la substance même ne saurait être que ce que je viens de dire.

ls. Ces considérations , quelque métaphysiques qu'elles paraissent, ont encore un merveilleux usage dans la physique pour établir les lois du mouvement, comme nos dynamique* le pourront faire connaître. Car on peut dire que clans le choc des corps chacun ne souffre que par son propre ressort , cause du mouvement qui est déjà en lui. Et quant au mouvement absolu , rien no peut le déterminer mathématiquement, puisque tout termine en rapports ce qui fait qu'il y a toujours une parfaite équivalence des hypothèses comme dans l'astronomie ; en sorte que quelque non. lue

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de corps qu'on prenne, il est arbitraire d'assigner le repos ou un tel degré de vitesse à celui qu'on voudra choisir, sans que les phénomènes du mouvement droit, circulaire ou composé, le puissent réfuter. Cependant il est raisonnable d'attribuer aux corps de véritables mouvements , suivant la supposition qui rend raison des phénomènes, de la manière la plus intelligible, cette dénomination étant conforme à la notion de l'action que nous venons d'établir.

Quelques amis savants et pénétrants ayant considéré ma nouvelle hypothèse sur la grande question de l'union de rame et du corps , et l'ayant trouvée de conséquence , m'ont prié de donner quelques éclaircissements sur les difficultés qu'on avait fuites, et qui venaient de ce qu'on ne l'avait pas bien entendue. J'ai cru qu'on pourrait rendre la chose intelligible à toute sorte d'esprits par la comparaison suivante.

Figurez-vous deux horloges ou deux montres qui s'accordent parfaitement. Or cela se peut faire de trois façons. La première consiste dans l'influence mutuelle d'une horloge sur l'autre ; la seconde, dans le soin d'un homme qui y prend garde; la troisième, dans leur propre exactitude. La première façon, qui est celle de l'influence, a été expérimentée par feu M. Huygens, à son grand étonnement, Il avait deux grandes pendules attachées à une même pièce de bois ; les battements continuels de ces pendules avaient communiqué des tremblements semblables aux particules du bois; mais ces tremblements divers ne pouvant pas bien subsister dans leur ordre , et sans s'entre-empècher, à moins que les pendules ne n'accordassent, il arrivait, par une espèce de merveille, que lorsqu'on avait même troublé leurs battements tout exprès, elles retournaient bientôt à battre ensemble , à peu près comme deux cordes qui sont à l'unisson.

La seconde manière de faire toujours accorder deux horloges, bien que mauvaises, pourra être d'y faire toujours prendre garde par un habile ouvrier qui les mette d'accord à tous moments : et c'est ce que j'appelle la voie de l'assistance.

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