NOIYIÏAIX ESSAIS
sieur, une doctrine dont nous sommes fort éloignés; car je demeure d'accord que nous apprenons les idées et les vérités innées, soit en prenant garde à leur source, soit en les vérifiant par l'expérience. Ainsi je ne fais point la supposition que vous dites, comme si dans le cas dont vous parlez nous n'apprenions rien de nouveau. Et je ne saurais admettre cette proposition : Tout ce qu'on apprend n'est pas inné. Les vérités des nombres sont en nous, et on ne laisse pas de les apprendre, soit en les tirant de leur source lorsqu'on les apprend par raison démonstrative (ce qui fait voir qu'elles sont innées), soit en les éprouvant dans des exemples comme font les arithméticiens vulgaires, qui faute de savoir les raisons n'apprennent leurs règles que par tradition ; et tout au plus, avant que de les enseigner, ils les justifient par l'expérience qu'ils poussent aussi loin qu'ils jugent à propos. Et quelquefois même un fort habile mathématicien, ne sachant point la source de la découverte d'autrui, est obligé de se contenter de cette méthode de l'induction pour l'examiner; comme fit un célèbre écrivain à Paris, quand j'y étais, qui poussa assez loin l'essai de mon tétragonisme arithmétique eii le comparant avec les nombres de Ludolphe, croyant d'y trouver quelque faute : et il eut raison de douter jusqu'à ce qu'on lui en communiqua la démonstration, qui nous dispense de ces essais qu'on pourrait toujours continuer sans être jamais parfaitement certain. Et c'est cela même, savoir, l'imperfection des inductions, qu'on peut encore vérifier par les instances de l'expérience. Car il y a des progressions où l'on peut aller fort loin avant que de remarquer les changements et les lois qui s'y trouvent.
Philalèthe. Mais ne se peut-il point que non-seulement les termes ou paroles dont on se sert, mais encore les idées, nous viennent de dehors?
Théophile. Il -faudrait donc que nous fussions nous-mêmes hors de nous, car les idées intellectuelles ou de réflexion sont tirées de notre esprit : et je voudrais bien savoir comment nous pourrions avoir l'idée de l'être, si nous n'étions des êtres nous-mêmes, et ne trouvions ainsi l'être en nous.
Philalèthe. Mais que dites vous, monsieur, à ce défi d'un de mes amis : Si quelqu'un, dit-il, peut trouver une proposition dont les idées soient innées, qu'il me la nomme, il ne saurait me faire un plus grand plaisir?
Théophile. Je lui nommerais les propositions d'arithmétique et de géométrie, qui sont toutes de celte nature; et en matière de vérités nécessaires, on n'en saurait trouver d'autres.
§ 25. Philalèthe. Cela paraîtra étrange à bien des gens. Peut-
on dire que les sciences les plus difficiles et les plus profondes sont innées ?
Théophile. Leur connaissance actuelle ne l'est point, mais bien ce qu'on peut appeler la connaissance virtuelle; comme la figure tracée par les veines du marbre est dans le marbre, avant qu'on les découvre en travaillant.
Philalèthe. Mais est-il possible que des enfants recevant des notions qui leur viennent du dehors, et y donnant leur consentement, n'aient aucune connaissance de celles qu'on suppose être innées avec eux et faire comme partie de leur esprit, où elles sont, dit-on, empreintes en caractères ineffaçables pour servir de fondement? Si cela était, la nature se serait donné de la peine inutilement, ou du moins elle aurait mal gravé ces caractères, puisqu'ils ne sauraient être aperçus par des yeux qui voient fort bien d'autres choses.
Théophile. L'aperception de ce qui est en nous dépend d'une attention et d'un ordre. Or non-seulement il est possible, mais il est mémo convenable, que les enfants aient plus d'attention aux notions des sens, parce que l'attention est réglée par le besoin. L'événement cependant fait voir dans la suite que la nature ne s'est point donné inutilement la peine de nous imprimer les connaissances innées, puisque sans elles il n'y aurait aucun moyen de parvenir à la connaissance actuelle des vérités nécessaires dans les sciences démonstratives, et aux raisons des faits; et nous n'aurions rieri au-dessus des botes.
§ 26. Philalèthe. S'il y a des vérités innées, ne faut-il pas qu'il y ait des pensées innées ?
Théophile. Point du tout, car les pensées sont des actions, et les connaissances ou les vérités, en tant qu'elles sont en nous, quand même on n'y pense point, sont des habitudes ou des dispositions; et nous savons bien des choses auxquelles nous ne pen-
sons guère.
Philalèthe. Il est bien difficile de concevoir qu'une vérité soit dans l'esprit, si l'esprit n'a jamais pensé à cette vérité.
Théophile. C'est comme si quelqu'un disait qu'il est difficile do concevoir qu'il y a des veines dans le marbre avant qu'on les découvre. 11 semble aussi que cette objection approche un peu trop de la pétition de principe. Tous ceux qui admettent des vérités innées , sans les fonder sur la réminiscence platonicienne , en admettent auxquelles on n'a pas encore pensé. D'ailleurs ce raisonnement prouve trop, car, si les vérités sont des pensées , on sera privé non-seulement <\e^ vérités auxquelles on n'a jamais pensé.
iO NOUVEAUX ESSAIS
mais encore de celles auxquelles on a pensé et auxquelles on ne pense plus actuellement ; et si les vérités ne sont pas des pensées, mais des habitudes et aptitudes naturelles ou acquises, rien n'empêche qu'il n'y en ait en nous auxquelles on n'ait jamais pensé ni ne pensera jamais.
§ *27. Philalèthe. Si les maximes générales étaient innées, elles devraient paraître avec plus d'éclat dans l'esprit de certaines personnes, où cependant nous n'en voyons aucune trace; je veux parler des enfants, des idiots et des sauvages, car de tous les hommes ce sont ceux qui ont l'esprit le moins altéré et corrompu par la coutume et par l'impression des opinions étrangères.
Théophile. Je crois qu'il faut raisonner tout autrement ici. Les maximes innées ne paraissent que par l'attention qu'on leur donne; mais ces personnes n'en ont guère , ou l'ont pour tout autre chose : ils ne pensent presque qu'aux besoins du corps, et il est raisonnable que les pensées pures et détachées soient le prix de soins plus nobles. Il est vrai que les enfants et les sauvages ont l'esprit moins altéré par les coutumes , mais ils l'ont aussi moins élevé par la doctrine qui donne de l'attention. Ce serait bien peu juste que les plus vives lumières dussent mieux briller dans les esprits qui les méritent moins et qui sont enveloppés des plus épais nuages. Je ne voudrais donc pas qu'on fit tant d'honneur à l'ignorance et à la barbarie, quand on est aussi habile que vous l'êtes, Philalèthe, aussi bien que notre excellent auteur ; ce serait rabaisser les dons de Dieu. Quelqu'un dira que plus on est ignorant, plus on approche de l'avantage d'un bloc de marbre ou d'une pièce de bois, qui sont infaillibles et impeccables: mais, par malheur, ce n'est pas en cela qu'on en approche ; et tant qu'on est capable de connaissance on pèche en négligeant de l'acquérir, et on manquera d'autant plus aisément qu'on sera moins instruit.