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CHAPITRE IV

De la solidité.

Philalktiif:. Vous accorderez aussi sans doute que le sentiment de la solidité est causé par la résistance que nous trouvons dans un corps jusqu'à ce qu'il ait quitté le lieu qu'il occupe lorsqu'un autre corps y entre actuellement. Ainsi ce qui empêche la rencontre de deux corps, lorsqu'ils se meuvent l'un vers l'autre, c'est ce que j'appelle la solidité. Si quelqu'un trouve plus à propos de l'appeler impénétrabilité, j'y donne les mains. Mais je crois que le terme de solidité emporte quelque chose de plus positif. Cette idée parait la plus essentielle et la plus étroitement unie au corps, et on ne la peut trouver que dans la matière.

Théophile. Il est vrai que nous trouvons de la résistance dans l'attouchement, lorsqu'un autre corps a de la peine à donner plan» au nôtre; et il est vrai aussi que les corps ont de la répugnance à se trouver dans un même lieu. Cependant plusieurs doutenl que cette répugnance soit invincible, et il est bon aussi de considérer que la résistance qui se trouve dans la matière en dérive (\r plus d'une façon, et par des raisons assez différentes. Un corps résiste à l'autre, ou lorsqu'il doit quitter la place qu'il a déjà occupée, ou lorsqu'il manque d'entrer dans la place où il était prêt d'entrer, à cause que l'autre fait effort d'y entrer aussi, auquel cas il peut arriver que, l'un ne cédant point à l'autre, ils s'arrêtent ou repous-

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senl mutuellement. La résistance se fait voir dans le changement de celui à qui l'on résiste, soit qu'il perde de sa force, soit qu'il change de direction , soit que l'un et l'autre arrive en même temps. Or l'on peut dire en général que cette résistance vient de ce qu'il y a de la répugnance entre deux corps d'être dans un même lieu, qu'on pourra appeler impénétrabilité. Ainsi lorsque l'un fait effort d'y entrer, il en fait en même temps pour en faire sortir l'autre, ou pour l'empêcher d'y entrer. Mais cette espèce d'incompatibilité, qui fait céder l'un ou l'autre ou les deux ensemble, étant une fois supposée, il y a plusieurs autres raisons outre celle-là qui font qu'un corps résiste à celui qui s'efforce de le faire céder. Elles sont ou dans lui, ou dans les corps voisins.. Il y en a deux qui sont en luimême -.l'une est passive et perpétuelle, l'autre active et changeante. La première est ce que j'appelle inertie après Kepler et Descartes, qui fait que la matière résiste au mouvement, et qu'il faut perdre de la force pour remuer un corps, quand il n'y aurait ni pesanteur ni attachement. Ainsi il faut qu'un corps qui prétend chasser un autre éprouve pour cela cette résistance. L'autre cause, qui est active et changeante, consiste dans l'impétuosité du corps même, qui ne cède point sans résister dans le moment que sa propre impétuosité le porte dans un lieu. Les mêmes raisons re- \iennent dans les corps voisins, lorsque le corps qui résiste ne peut céder sans faire encore céder d'autres. Mais il y entre encore alors une nouvelle considération, c'est celle de la fermeté ou de l'attachement d'un corps a l'autre. Cet attachement fait souvent qu'on ne peut pousser un corps sans pousser en même temps un autre qui lui est attaché, ce qui fait une manière de traction à l'égard de cet autre. Cet attachement aussi fait que, quand même on mettrait à part l'inertie et l'impétuosité manifeste, il y aurait de la résistance ; car si l'espace est conçu plein d'une matière parfaitement fluide, et si on y place un seul corps dur (supposé qu'il n'y ait ni inertie ni impétuosité dans le fluide), il y sera mu sans trouver aucune résistance; mais si l'espace était plein de petits cubes, la résistance que trouverait le corps dur, qui devrait être mu parmi ces cubes, viendrait de ce que les petits cubes durs, à cause de leur dureté, ou de l'attachement de leurs parties les unes aux autres, auraient de la peine à se diviser autant qu'il faudrait pour faire un cercle de mouvement, et pour remplir la place du mobile au moment qu'il en sort. Mais si deux corps entraient en même temps par deux bouts dans un tuyau ouvert des deux côtés et en remplissaient également la capacité, la matière qui serait dans cw tuyau, quelque fluide qu'elle pût être, résisterait par sa seule im-

pénétrabilité. Ainsi dans la résistance dont il s'agit ici, il y a à considérer l'impénétrabilité des corps, l'inertie, l'impétuosité et l'attachement. Il est vrai qu'à mon avis cet attachement des corps vient d'un mouvement plus subtil d'un corps vers l'autre; mais comme c'est un point qui peut être contesté, on ne doit point le supposer d'abord. Et par la même raison on ne doit point supposer d'abord non plus qu'il y a une solidité originaire essentielle qui rende le lieu toujours égal au corps, c'est-à-dire que l'incompatibilité, ou, pour parler plus juste, Y inconsistance des corps dans un même lieu, est une parfaite impénétrabilité qui ne reçoit ni plus ni moins, puisque plusieurs disent que la solidité sensible peut venir d'une répugnance des corps à se trouver dans un même lieu, mais qui ne serait point invincible. Car tous les péripatéticiens ordinaires et plusieurs autres croient qu'une même matière pourrait remplir plus ou moins d'espace, ce qu'ils appellent raréfaction ou condensation, non pas en apparence seulement (comme lorsqu'en comprimant une éponge on en fait sortir l'eau), mais à la rigueur comme l'école le conçoit à l'égard de l'air. Je ne suis point de ce sentiment; mais je ne trouve pas qu'on doive supposer d'abord le sentiment opposé, les sens sans le raisonnement ne suffisant point à établir cette parfaite impénétrabilité, que je tiens vraie dans l'ordre de la nature, mais qu'on n'apprend pas par la seule sensation. Et quelqu'un pourrait prétendre que la résistance des corps à la compression vient d'un effort que les parties font à se répandre quand elles n'ont pas toute leur liberté. Au reste, pour prouver ces qualités, les yeux aident beaucoup, en venant au secours de l'attouchement. Et dans le fond, la solidité, en tant qu'elle donne une notion distincte, se conçoit par la pure raison, quoique les sens fournissent au raisonnement de quoi prouver qu'elle est dans la nature.

^ i. Philalèthe. Nous sommes au moins d'accord que la solidité d'un corps porte, qu'il remplit l'espace qu'il occupe, de telle sorte qu'il en exclut absolument tout aulre corps (s'il ne peut trouver un espace où il n'était pas auparavant); au lieu que la dureté, ou la consistance plutôt, que quelques-uns appellent fermeté, est une forte union de certaines parties de la matière, qui composent tics amas d'une grosseur sensible, de sorte que toute la masse ne change pas aisément de ligure.

Théophile. Cette consistance, comme j'ai déjà remarqué, est proprement ce qui fait qu'on a de la peine a mouvoir une partie d'un corps sans l'autre; de sorte que, lorsqu'on en pousse lune, il arrive que l'autre, qui n'est point poussée, et ne tombe point dans la ligne de la tendance, est néanmoins portée aussi à aller de ce

côté-là par une manière de traction : et de plus, si celte dernière partie trouve quelque empêchement qui la retient ou la repousse, elle tire en arrière ou relient aussi la première, et cela est toujours réciproque. Le même arrive quelquefois à deux corps qui ne se touchent point et qui ne composent point un corps continu dont ils soient les parties continues; et cependant l'un étant poussé fait aller l'autre sans le pousser, autant que les sens peuvent faire connaître. C'est de quoi l'aimant , l'attraction électrique et celle qu'on attribuait autrefois à la crainte du vide donnent des exemples.

Philalèthe. Il semble que généralement le dur et le mou sont des noms que nous donnons aux choses seulement par rapport à la constitution particulière de nos corps.

Théophile. Mais ainsi beaucoup de philosophes n'attribueraient pas la dureté à leurs atomes. La notion de la dureté ne dépend point des sens, et on en peut concevoir la possibilité par la raison, quoique nous soyons encore convaincus par les sens qu'elle se trouve actuellement dans la nature. Je préférerais cependant le mot de fermeté (s'il m'était permis de m'en servir dans ce sens) à celui de dureté ; car il y a quelque fermeté encore dans les corps mous. Je cherche même un mot plus commode et plus général , comme consistance ou cohésion. Ainsi, j'opposerais le dur au mou et le ferme au fluide, car la cire est molle , mais sans être fondue par la chaleur elle n'est point fluide et garde ses bornes; et dans les fluides même il y a de la cohésion ordinairement, comme les gouttes d'eau et de mercure le font voir. Je suis aussi d'opinion que tous les corps ont un degré de cohésion, comme je crois de même qu'il n'y en a point qui n'aient quelque fluidité et dont la cohésion ne soit surmontable : de sorte qu'à mon avis les atomes d'Épicure , dont la dureté est supposée être invincible, ne sauraient avoir lieu non plus que la matière subtile parfaitement fluide des cartésiens. Mais ce n'est pas ici le lieu, ni de justifier ce sentiment, ni d'expliquer la raison de la cohésion.

Philalèthe. La solidité parfaite des corps semble se justilier par l'expérience. Par exemple : l'eau , ne pouvant point céder, passa à travers des pores d'un globe d'or concave où elle était enfermée, lorsqu'on mit ce globe sous la presse, à Florence.

Théophile. Il y a quelque chose à dire à la conséquence que vous tirez de cette expérience et de ce qui est arrivé à l'eau. L'air est un corps, aussi bien que l'eau , qui est cependant comprimable, au moins ad sensum. et ceux qui soutiendront une raréfaction et condensation exacte diront que l'eau est déjà trop comprimée pour céder à nos machines, comme un air très-comprimé résiste-

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