CHAPITRE III
De l'étendue de la connaissance humaine.
§ I. Piiii.u.ktue. Notre connaissance ne va pas au delà de nos idées, S 2. ni au delà de la perception de leur convenance ou disconvenance; S 3, elle ne saurait toujours être intuitive, parce qu'on ne peut pas toujours comparer les choses immédiatement : par exemple , les grandeurs de deux triangles sur une même base , égaux, mais forts différents. § i. Notre connaissance aussi ne saurait toujours être démonstrative, car on ne saurait toujours trouver les idées moyennes. S 5. Enfin, notre connaissance sensitive ne regarde que l'existence des choses qui frappent actuellement nos sens, jj G. Ainsi, non-seulement nos idées sont fort bornées, mais encore notre connaissance est plus bornée que nos idées. Je ne doute pourtant pas que la connaissance humaine ne puisse être portée beaucoup plus loin si -les hommes voulaient s'attacher sincèrement a trouver les movens de perfectionner la vérité, avec une entière liberté d'esprit et avec toute l'application et toute l'industrie qu'ils emploient à colorer ou soutenir la fausseté, à défendre un système pour lequel ils se sont déclarés, ou bien certain parti et certains intérêts où ils se trouvent engagés. Mais après tout , notre connaissance ne saurait jamais embrasser tout ce que nous pouvons désirer de connaître touchant les idées que nous avons : par exemple, nous ne serons peut-être jamais capables de trouver un cercle égal à un carré, et de savoir certainement s'il y en a.
Théophile. Il v a des idées confuses où nous ne nous pouvons point promettre une entière connaissance , comme sont celles de quelques qualités sensibles; mais quand elles sont distinctes, il \ a lieu de tout espérer. Pour ce qui est du carré égal au cercle. Archimède a déjà montré qu'il y en a. car c'est celui dont le côté
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est la moyenne proportionnelle entre le demi-diamètre et la demicirconférence; et il a même déterminé une droite égale à la circonférence du cercle par le moyen d'une droite tangente de la spirale, comme d'autres par la tangente de la quadratrice, manière de quadrature dont Clavius était tout à fait content, sans parler d'un fil appliqué à la circonférence, et puis étendu, ou de la circonférence qui roule pour décrire la cycloïde, et se chaîne en droite. Quelques-uns demandent que la construction se fassse en n'employant que la règle et le compas; mais la plupart des problèmes de géométrie ne sauraient être construits par ce moyen. 11 s'agit donc plutôt de trouver la proportion entre le carré et le cercle; mais cette proportion ne pouvant être exprimée en nombres rationnels finis, il a fallu pour n'employer que des nombres rationnels, exprimer cette même proportion par une série infinie de ces nombres, que j'ai assignée d'une manière assez simple. Maintenant on voudrait savoir s'il n'y a pas quelque quantité finie, quand elle ne serait que sourde, ou plus que sourde, qui puisse exprimer cette série infinie, c'est-à-dire si l'on peut trouver justement un abrégé pour cela. Mais les expressions finies, irrationnelles surtout, si l'on va aux plus que sourdes, peuvent varier de trop de manières, pour qu'on en puisse faire un dénombrement et déterminer aisément tout ce qui se peut. 11 y aurait peut-être moyen de le faire, si cette surdité doit être explicable par une équation ordinaire, ou même extraordinaire encore, qui fasse entrer l'irrationnel ou même l'inconnu dans l'exposant, quoiqu'il fallût un grand calcul pour achever encore cela , et où l'on ne se résoudra pas facilement si ce n est qu'on trouve un jour un abrégé pour en sortir. Mais d'exclure toutes les expressions finies, cela ne se peut, car moi-même j'en sais , et d'en déterminer justement la meil'eure , c'est une grande affaire; et tout cela fait voir que l'esprit humain se propose des questions si étranges, surtout lorsque l'infini y entre, qu'on ne doit point s'étonner s'il a de la peine à en venir à bout , d'autant que tout dépend souvent d'un abrégé dans ces matières géométriques, qu'on ne peut pas toujours se promettre, tout comme on ne peut pas toujours réduire les fractions à de moindres termes , ou trouver les diviseurs d'un nombre. Il est vrai qu'on peut toujours avoir ces diviseurs s'il se peut, parce que leur dénombrement est fini; mais quand ce qu'on doit examiner est variable à l'infini, et monte de degré en degré , on n'en est pas le maître quand on le veut, et il est trop pénible de faire tout ce qu'il faut pour tenter par méthode de venir à l'abrégé ou à la règle de progression , qui exempte de la nécessité d'aller plus avant ; et comme l'utilité no
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répond pas à la peine, on en abandonne le sucées à la poslérilé, qui en pourra jouir quand cette peine ou prolixité sera diminuée par des préparations et ouvertures nouvelles que le temps peut fournir. Ce n'est pas que si les personnes qui se mettent de temps en temps à ces études voulaient faire justement ce qu'il faut pour passer plus avant, on ne puisse espérer d'avancer beaucoup en temps; et on ne doit point s'imaginer que tout est fait, puisque même dans la géométrie ordinaire, on n'a pas encore de méthode pour déterminer les meilleures construclïons, quand les problèmes sont un peu composés. Une certaine proportion de synthèse devrait être mêlée avec notre analyse pour y mieux réussir; et je me souviens d'avoir ouï dire que monsieur le pensionnaire de Wit avait quelques méditations sur ce sujet.
I'iiilalètiie. C'est bien une autre difficulté de savoir si un être purement matériel pense ou non ; et peut-être ne serons-nous jamais capables de le connaître , quoique nous ayons les idées de la matière et de la pensée, par la raison qu'il nous est impossible de découvrir par la contemplation de nos propres idées, sans la révélation, si Dieu n'a point donné à quelques amas de matière, disposés comme il le trouve à propos, la puissance d'apercevoir et de penser, ou s'il n'a pas uni et joint à la matière , ainsi disposée , une substance immatérielle qui pense. Car, par rapport à nos notions, il ne nous est pas plus malaisé de concevoir que Dieu peut, s'il lui plaît , ajouter à notre idée de la matière la faculté de penser, que de comprendre qu'il y joigne une autre substance avec la faculté de penser, puisque nous ignorons en quoi consiste la pensée, et à quelle espèce de substance cet être tout-puissant a trouvé à propos d'accorder cette p'uissance qui ne saurait être dans aucun être créé qu'en vertu du bon plaisir et de la bonté du Créateur.
Théophile. Cette question sans doute est incomparablement plus importante que la précédente; mais j'ose vous dire, monsieur, (pie je souhaiterais qu'il fût aussi aisé de toucher les âmes pour les porter à leur bien , et de guérir les corps de leurs maladies, que je crois qu'il est en notre pouvoir de la déterminer, .l'espère que vous l'avouerez au moins, que je le puis avancer sons choquer la modestie et sans prononcer en maître au défaut de bonnes raisons, car, outre que je ne parle (pie suivant le sentiment reçu et commun, je pense d'y avoir apporté une attention non commune. Premièrement, je vous avoue, monsieur, que lorsqu'on n'a que des idées confuses de la pensée et de la matière, comme l'on en a ordinairement , il ne faut pas s'étonner si on ne voit pas le moyen de résoudre de telles questions. C'est comme j'ai remarqué un peu au-
paravanl, qu'une personne qui n'a des idéesdes angles d'un triangle, que de la manière qu'on les a communément, ne s'avisera jamais de trouver qu'ils sont toujours égaux à deux angles droits. 11 faut considérer que la matière, prise pour un être complet (c'està-dire la matière seconde opposée à la première, qui est quelque chose de purement passif, et, par conséquent, incomplet), n'est qu'un amas, ou ce qui en résulte, et que tout amas réel suppose des substances simples ou des imités réelles: et quand on considère encore ce qui est de la nature de ces unités réelles, c'est-à-dire la perception et ses suites, on est transféré pour ainsi dire dans un autre monde, c'est-à-dire dans le monde intelligible des substances, au lieu qu'auparavant on n'a été que parmi les phénomènes des sens ; et cette connaissante de l'intérieur de la matière fait assez voir de quoi elle, est capable naturellement, et que toutes les fois que Dieu lui donnera des organes propres à exprimer le raisonnement, la substance immatérielle qui raisonne ne manquera pas de lui être aussi donnée, en vertu de cette harmonie qui est. encore une suite naturelle des substances. La matière ne saurait subsister sans substances immatérielles, c'est-à-dire sans les unités, après quoi on ne doit plus demander s'il est libre à Dieu de lui en donner ou non; et si ces substances n'avaient pas en elles la correspondance ou l'harmonie dont je viens de parler, Dieu n'agirait pas suivant l'ordre naturel. Quand on parle tout simplement de donner ou d'accorder des puissances, c'est retourner aux facultés nues des écoles, et se figurer de petits êtres subsistants qui peuvent entrer et sortir comme les pigeons d'un colombier : c'est en faire des subslances sans y penser. Les puissances primitives constituent les subslances mêmes, et les puissances dérivatives, ou si vous voulez , les facultés, ne sont que des façons d'être qu'il faut dériver des subslances; et on ne les dérive pas de la matière en tant qu'elle n'est que machine, c'est-à-dire en tant qu'on ne considère par abstraction que Y être incomplet de la matière première, ou le passif tout pur. C'est de quoi je pense que vous demeurerez d'accord , monsieur, qu'il n'est pas dans le pouvoir d'une machine toute nue de faire naître la perception, sensation, raison. Il faut donc qu'elles naissent de quelque autre chose substantielle. Vouloir que Dieu en agisse autrement et donne aux choses des accidents qui ne sont pas des façons d'être ou modifications dérivées des substances , c'est recourir aux miracles et à ce que les écoles appelaient la puissance obédienliale , par une manière d'exaltation surnaturelle, comme lorsque certains théologiens prétendent que le feu de l'enfer brûle les âmes séparées; en quel cas l'on peut même douter si ce I . •). G
serait le feu qui agirait, et si Dieu ne ferait pas lui-même l'effet en agissant au lieu du feu.
Philàlbthe. Vous me surprenez un peu par vos éclaircissements, et vous allez au-devant de bien des choses que j'allais vous dire sur les bornes de nos connaissances. Je vous aurais dit que nous ne sommes pas dans un état de vision, comme parlent les théologiens; que-la foi et la probabilité nous doivent suffire sur plusieurs choses, et particulièrement à l'égard de Y immatérialité de l'âme: que toutes les grandes fins de la morale et de la religion sont établies sur d'assez bons fondements, sans le secours des preuves de cette immatérialité tirées de la philosophie, et qu'il est évident que celui qui a commencé à nous faire subsister ici comme des êtres sensibles et intelligents, et qui nous a conservés plusieurs années dans cet état, peut et veut nous faire jouir encore d'un pareil état de sensibilité dans l'autre vie et nous y rendre capables de recevoir la rétribution qu'il a destinée aux hommes selon qu'ils se seront conduits dans cette vie; enfin, qu'on peut juger parla que la nécessité de se déterminer pour et contre l'immatérialité de l'âme* n'est pas si grande que des gens trop passionnés pour leurs propres sentiments ont voulu le persuader. J'allais vous dire tout cela , et encore davantage dans ce sens, mais je vois maintenant combien il est différent de dire que nous sommes sensibles, pensants et immortels naturellement, et que nous ne le sommes que par miracle. C'est un miracle, en effet, que je reconnais qu'il faudra admettre si l'âme n'est point immatérielle ; mais cette opinion du miracle , outre qu'elle est sans fondement , ne fera pas un assez bon effet dans l'esprit de bien des gens. Je vois bien aussi que de la manière que vous prenez la chose on peut se déterminer raisonnablement sur la question présente, sans avoir besoin d'aller jouir de Vélat de la vision et de se trouver dans la compagnie de ces génies supérieurs, qui pénètrent bien avant dans la constitution intérieure des choses, et dont la vue vive et perçante et le vaste champ de connaissance nous peut faire imaginer par conjecture de quel bonheur ils doivent jouir. J'avais cru qu'il était tout à fait au-dessus de notre connaissance d'allier « la sensation avec une matière éten- » due, et l'existence avec une chose qui n'ait absolument point d'é- » tendue. » C'est pourquoi je m'étais persuadé que ceux qui prenaient parti ici , suivaient la méthode déraisonnable de certaines personnes qui.* voyant que des choses, considérées d'un certain côté, sont incompréhensibles, se jettent tète baissée dans le parti opposé, quoiqu'il ne soit pas moins inintelligible; ce qui venait, à mon avis, de ce que les uns ayant l'esprit trop enfoncé peur ainsi
dire dans la matière, ne sauraient accorder aucune existence à ce qui n'est pas matériel, et les autres, ne trouvant point que la pensée soit renfermée dans les facultés naturelles de la matière, en concluaient (pic Dieu même ne pouvait donner la vie et la perception à une substance solide sans y mettre quelque substance immatérielle, au lieu que je vois maintenant que s'il le faisait ce serait par miracle, et que celte incompréhensibililé de l'union de l'àme et du corps, ou de l'alliance de la sensation avec la matière, semble cesser par votre hypothèse de l'accord préétabli entre des substances différentes.
Théophile. En effet, il n'y a rien d'inintelligible dans cette hypothèse nouvelle, puisqu'elle n'attribue à l'âme et aux corps que des modifications que nous expérimentons en nous et en eux, et qu'elle les établit seulement plus réglées et plus liées qu'on n'a cru jusqu'ici. La difficulté qui reste n'est que par rapport à ceux qui veulent imaginer ce qui n'est qu'intelligible, comme s'ils voulaient voir les sons ou écouter les couleurs, et ce sont ces gens-là qui refusent l'existence à tout ce qui n'est point étendu, ce qui les obligera de la refuser à Dieu lui-même, c'est-à-dire de renoncer aux causes et aux raisons des changements et de tels changements ; ces raisons ne pouvant venir de l'étendue et de> natures purement passives, et pas même entièrement des natures actives particulières et inférieures sans l'acte pur et universel de la suprême substance.
Philalèthe. Il me reste une objection au sujet des choses dont la matière est susceptible naturellement. Le corps, autant que nous pouvons le concevoir, n'est capable que de frapper et d'affecter un corps, et le mouvement ne peut produire autre chose que du mouvement : de sorte que lorsque nous convenons que le corps produit le plaisir ou la douleur, ou bien l'idée d'une couleur ou d'un son, il semble que nous sommes obligés d'abandonner notre raison, et d'aller au delà de nos propres idées, et d'attribuer cette production au seul bon plaisir de notre créateur. Quelle raison aurons-nous donc de conclure qu'il n'en soit de même de la perception dans la matière? Je vois à peu près ce qu'on y peut répondre, et quoique vous en ayez déjà dit quelque chose plus d'une fois, je vous entends mieux à présent, monsieur, que je n'avais fait; cependant, je serai bien aise d'entendre encore ce que vous y .répondrez dans celle occasion importante.
Théophile. Vous jugez bien, monsieur, que je dirai que la matière ne saurait produire du plaisir, de la douleur ou du sentiment en nous. C'est l'àme qui se les produit elle-même, conformément à ce qui se passe dans la matière; et quelques habiles gens, parmi les modernes, commencent à se déclarer qu'ils n'entendent les causes oc-
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casionnelles que comme moi : or, cela étant posé , il n'arrive rien d'inintelligible, excepté que nous ne saurions démêler tout ce qui entre dans nos perceptions confuses, qui tiennent même de l'infini, et qui sont des expressions du détail de ce qui arrive dans les corps ; et quant au bon plaisir du Créateur, il faut dire qu'il est réglé selon les natures des choses , en sorte qu'il n'y produit et conserve que ce qui leur convient et qui se peut expliquer par leurs natures au moins en général, car le détail nous passe souvent, autant que le soin et le pouvoir de ranger les grains d'une montagne de sable selon l'ordre des figures, quoiqu'il n'y ait rien là de difficile à entendre que la multitude. Autrement, si cette connaissance nous passait en elle-même, et si nous ne pouvions pas même concevoir la raison des rapports de l'âme et du corps en général ; enfin , si Dieu donnait aux choses des puissances accidentelles détachées de leurs natures, et par conséquent éloignées de la raison en général, ce serait une porte de derrière pour rappeler les qualités trop occultes qu'aucun esprit ne peut entendre, et ces petits lutins de facultés incapables de raisons,
Et quidquid scliola finxit otiosa :
lutins secourables qui viennent paraître comme les dieux de théâtre, ou comme les fées de l'Amadis , et qui feront au besoin tout ce que voudra un philosophe, sans façon et sans outils. Mais d'en attribuer l'origine au bon plaisir de Dieu, c'est ce qui ne paraît pas trop convenable à celui qui est la suprême raison , chez qui tout est réglé, tout est lié. Ce bon plaisir ne serait pas même bon, ni plaisir, s'il n'y avait un parallélisme perpétuel entre la puissance et la sagesse de Dieu.
S 8. PniLAi.ÈTiiE. Notre connaissance de ['identité et de la diversité va aussi loin que nos idées; mais celle de la liaison de nos idées (§ 9, 10), par rapport à leur coexistence dans un même sujet, est très-imparfaite et presque nulle (§ II), surtout à l'égard des qualités secondes comme couleurs , sons et goûts (§ 1 2), parce que nous ne savons pas leur connexion avec les qualités premières, c'està-dire (§ 13) comment elles dépendent de la grandeur, de la figure ou du mouvement (§ 15). Nous savons un peu davantage de l'incompatibilité de ces qualités secondes, car un sujet ne peut avoir deux couleurs, par exemple, en même temps; et lorsqu'il semble qu'on les voit dans une opale, ou dans une infusion du Uynum nepliriticum, c'est dans les différentes parties de l'objet (§ 16). 11 en vA de même do> puissances actives et passives des corps. Nos recherches en cette occasion doivent dépendre de l'expérience,
Théophile. Les idées des qualités sensibles sont confuses, et les puissances qui les doivent produire ne fournissent aussi, par conséquent, que des idées où il entre du confus : ainsi on ne saurait connaître les liaisons de ces idées autrement que par l'expérience qu'autant qu'on les réduit à des idées distinctes qui les accompagnent, comme on a fait, par exemple, à l'égard des couleurs de l'arc-en-ciel et des prismes ; et celle méthode donne quelque commencement d'analyse, qui est de grand usage dans la physique, et, en la poursuivant, je ne doute point que la médecine ne se trouve plus avancée considérablement avec le temps, surtout si le public s'y intéresse un peu mieux que jusqu'ici.
>; 18. Philalèthe. Pour ce qui est de la connaissance des rapports, c'est le plus vaste champ de nos connaissances, et il est diflicile de déterminer jusqu'où il peut s'étendre. Les progrès dépendent de la sagacité à trouver des idées moyennes. Ceux qui ignorent Valf/ebTe ne sauraient se figurer les choses étonnantes qu'on peut faire en ce genre par le moyen de cette science ; et je ne vois pas qu'il soit facile de déterminer quels nouveaux moyens de perfectionner les autres parties de nos connaissances peuvent être encore inventées par un esprit pénétrant. Au moins les idées qui regardent la quantité ne sont pas les seules capables de démonstration , il y en a d'autres qui sont peut-être la plus importante partie de nos contemplalions, dont on pourrait déduire des connaissances certaines, si les vices, les passions et les intérêts dominants ne s'opposaient directement à l'exécution d'une telle entreprise.
Théophile. Il n'y a rien de si vrai que ce que vous dites ici , monsieur. Qu'y a-t-il de plus important, supposé qu'il soit vrai, que ce que je crois que nous avons déterminé sur la nature des substances , sur les imités et les multitudes, sur l'identité et la diversité, sur la constitution des individus, sur l'impossibilité du vide et des atomes , sur l'origine de la cohésion , sur la loi de la continuité et sur les autres lois de la nature, mais principalement sur l'harmonie des choses, l'immatérialité des âmes, l'union de l'âme et du corps, la conservation des âmes, et même de l'animal, au delà de la mort; et il n'y a rien en tout cela que je ne croie démontré ou démontrable ?
Philalèthe. Il est vrai que votre hypothèse parait extrêmement liée et d'une grande simplicité : un habile homme qui l'a voulu réfuter en France avoue publiquement d'en avoir été frappé. Et c'est une simplicité extrêmement féconde à ce que je vois. Il sera bon de mettre cette doctrine de plus en plus dans son jour. Mais en parlant des choses qui nous importent le plus, j'ai pensé à la morale . dont j'avoue que voire métaphysique donne des
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fondements merveilleux : mais sans creuser si avant elle en a d'assez fermes, quoiqu'ils ne s'étendent peut-être pas si loin (comme je me souviens que vous l'avez remarqué) lorsqu'une théologie naturelle, telle que la vôtre, n'en est pas la base. Cependant la seule considération des bieny de cette vie sert déjà à établir des conséquences importantes pour régler les sociétés humaines. On peut juger du juste et de 1 injuste aussi incontestablement que dans les mathématiques; par exemple cette proposition : II ne saurait y avoir de l'injustice où il riij a point de propriété, est aussi certaine qu'aucune démonstration qui soit dans Euclide; la propriété étant le droit à une certaine chose, et l'injustice la violation d'un droit. Il en est de même de cette proposition : Nul gouvernement n'accorde une absolue liberté. Car le gouvernement est un établissement de certaines lois dont il exige l'exécution. Et la liberté absolue est la puissance que chacun a de faire tout ce qu'il lui plaît.
Théophile. On se sert du mot de propriété un peu autrement pour l'ordinaire; car on entend un droit de l'un sur la chose, avec l'exclusion du droit d'un autre. Ainsi, s'il n'y avait point do propriété, comme si tout était commun, il pourrait y avoir de l'injustice néanmoins. Il faut aussi que dans la définition de la propriété, par chose vous entendez encore action; car autrement, quand il n'y aurait point de droit sur les choses, ce serait toujours une injustice d'empêcher les hommes d'agir où ils en ont besoin. Mais, suivant cette explication, il est imposible qu'il n'y ait point de propriété. Pour ce qui est de la proposition de l'incompatibilité du gouvernement avec la liberté absolue, elle est du nombre des corollaires, c est-à-dire des propositions qu'il suffit de faire remarquer. 11 y en a en jurisprudence qui sont plus composées, comme, par exemple, touchant ce qu'on appelle jus accrescendi , touchant les conditions et plusieurs autres matières; et je l'ai fait voir en publiant dans ma jeunesse des thèses sur les concluions où j'en démontrai quelques-unes. Et si j'en avais le loisir j'y retoucherais.
Philalèthe. Ce serait faire plaisir aux curieux et servirait a prévenir quelqu'un qui pourrait les faire réimprimer sans être retouchées.
Théophile. C'est ce qui est arrivé à mon Art des combinaisons, comme je m'en suis déjà plaint. C'était un fruit de nia première adolescence, et cependant on ie réimprima long-temps après sans me consulter et sans marquer même que c'était une seconde édition, ce qui lit croire à quelques-uns, a mon préjudice, que j'étais capable de publier une telle pièce dans un âge avancé; car quoiqu'il y ait des pensées de quelque conséquence que j'approuve
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encore , il y en avait pourtant aussi qui ne pouvaient convenir qu'à un jeune étudiant.
§ 19. Philalèthe. Je trouve que les figures sont un grand remède à l'incertitude des mots, et c'est ce qui ne peut point avoir lieu dans les idées morales. De plus, les idées de morale sont plus composées que les figures qu'on considère ordinairement dans les mathématiques; ainsi l'esprit a de la peine à retenir les combinaisons précises de ce qui entre dans les idées morales, d'une manière aussi parfaite qu'il serait nécessaire lorsqu'il faut de longues déductions. Et si dans l'arithmétique on ne désignait les différents postes par des marques dont la signification précise soit connue , et qui restent et demeurent en vue , il serait presque impossible de faire de grands comptes (§ 20). Les définitions donnent quelque remède pourvu qu'on les emploie constamment dans la morale. Et, du reste, il n'est pas aisé de prévoir quelles méthodes peuvent être suggérées par V algèbre ou par quelque autre moyen de cette nature pour écarter les autres difficultés.
Théophile. Feu M. Erhard Weigel, mathématicien de Jena, en Thuringe, inventa ingénieusement des figures qui représentaient des choses morales. Et lorsque feu Samuel de Puffendorff, qui était son disciple , publia ses Éléments et la jurisprudence universelle assez conformes aux pensées de M. Weigelius, on y ajouta dans l'édition de Jena la sphère morale de ce mathématicien. Mais ces figures sont une manière d'allégorie à peu près comme la table de f.ebes, quoique moins populaire et servant plutôt à la mémoire pour retenir et ranger les idées, qu'au jugement, pour acquérir des connaissances démonstratives. Elles ne laissent pas d'avoir leur usage pour éveiller l'esprit. Les figures géométriques paraissent plus simples que les choses morales; mais elles ne le sont pas parce que le continu enveloppe l'infini, d'où il faut choisir. Par exemple, pour couper un triangle en i parties égales par deux droites perpendiculaires entre elles, c'est une question qui parait simple et qui est assez difficile. 11 n'en est pas de même dans les questions de morale , lorsqu'elles sont déterminables par la seule raison. Au reste, ce n'est pas le lieu ici de parler de proferendis scientice demomtrcmdi pomœriis , et proposer les vrais moyens d'étendre l'art de démontrer au delà de ses anciennes limites , qui ont été presque les mêmes jusqu'ici que celles du pays mathématique. J'espère, si Dieu me donne le temps qu'il faut pour cela, d'en faire voir quelque essai un jour, en mettant ces moyens en usage effectivement, sans me borner aux préceptes.
Philalèthe. Si vous exécutez ce dessein, monsieur, et comme
il faut, vous obligerez infiniment les philalèthes comme moi , c'està-dire ceux qui désirent sincèrement de connaître la vérité. Et elle est agréable naturellement aux esprits, et il n'y a rien de si difforme et de si incompatible avec l'entendement que le mensonge. Cependant il ne faut pas espérer qu'on s'applique beaucoup à ces découvertes, tandis que le désir et l'estime des richesses ou de la puissance portera les hommes à épouser les opinions autorisées par la mode, et à chercher ensuite des arguments, ou pour les faire passer pour bonnes, ou pour les farder et couvrir leur difformité. Et pendant que les différents partis font recevoir leurs opinions à ceux qu'ils peuvent avoir en leur puissance , sans examiner si elles sont fausses ou véritables, quelle nouvelle lumière peut-on espérer dans les sciences qui appartiennent à la morale? Cette partie du genre humain, qui est sous le joug, devrait attendre au lieu de cela , dans la plupart des lieux du monde , des ténèbres aussi épaisses que celles d'Egypte, si la lumière du Seigneur ne se trouvait pas elle-même présente à l'esprit des hommes, lumière sacrée que tout le pouvoir humain ne saurait éteindre entièrement.
Théophile. Je ne désespère point que dans un temps ou dans un pays plus tranquille les hommes ne se mettent plus à la raison qu'ils n'ont fait. Car, en effet, il ne faut désespérer de rien ; et je crois que de grands changements en mal et en bien sont réservés au genre humain, mais plus en bien enfin qu'en mal. Supposons qu'on voie un jour quelque grand prince qui , comme les anciens rois d'Assyrie ou d'Egypte, ou comme un autre Salomon , règne long-temps dans une paix profonde, et que ce prince, aimant la vertu et la vérité , et doué d'un esprit grand et solide , se mette en tète de rendre les hommes plus heureux et plus accommodants entre eux, et plus puissants sur la nature : quelles merveilles ne fera-t-il pas en peu d'années! Car il est sûr qu'en ce cas on ferait plus en dix ans qu'on ne ferait en cent ou peut-être en mille , en laissant aller les choses leur train ordinaire. .Mais sans cela , si le chemin était ouvert une bonne fois, bien des gens y entreraient comme chez les géomètres, quand ce ne serait que pour leur plaisir et pour acquérir de la gloire. Le public, mieux policé, se tournera un jour plus qu'il n'a fait jusqu'ici à l'avancement de la médecine; on donnera par tous les pays dis histoires naturelles comme des almanachs ou comme des mercures galants; on ne laissera aucune bonne observation sans être enregistrée; on aidera ceux qui s'y appliqueront ; on perfectionnera l'art de faire de telles observations , et encore celui de h>s employer pour établir des aphorismes. Il v aura un temps où le nombre (\c^ bons médecins étant devenu
plus grand et le nombre des gens de certaines professions, dont on aura moins besoin alors, étant diminué à proportion, le public sera en état de donner plus d'encouragement à la recherche de la nature, et surtout à l'avancement de la médecine; et alors cette science importante sera bientôt portée fort au delà de son présent état et croîtra à vue d'oeil. Je crois, en effet, que cette partie de la police devrait être l'objet des plus grands soins de ceux qui gouvernent, après celui de la vertu , et qu'un des plus grands fruits de la bonne morale ou politique sera de nous amener une meilleure médecine , quand les hommes commenceront à être plus sages qu'ils ne sont, et quand les grands auront appris de mieux employer leurs richesses et leur puissance pour leur propre bonheur.
§ 21. Philalèthe. Pour ce qui est de la connaissance de l'existence réelle (qui est la 4e sorte des connaissances) , il faut dire que nous avons une connaissance intuitive de noire existence, une démonstrative de celle de Dieu et une sensitive des autres choses. Et nous en parlerons amplement dans la suite.
Théophile. On ne saurait rien dire de plus juste.
§ 22. Philalèthe. Maintenant ayant parlé de la connaissance, il paraît à propos que, pour mieux découvrir l'état présent de notre esprit, nous en considérions un peu le côté obscur, et prenions connaissance de noire ignorance; car elle est infiniment plus grande que notre connaissance. Voici les causes de cette ignorance. C'est 1° que nous manquons d'idées; 2" que nous ne saurions découvrir la connexion entre les idées que nous avons; 3° que nous négligeons de les suivre et de les examiner exactement. § 23. Quant au défaut des idées, nous n'avons d'idées simples que celles qui nous viennent des sens internes ou externes. Ainsi, à l'égard d'une infinité de créatures de l'univers et de leurs qualités, nous sommes comme les aveugles par rapport aux couleurs, n'ayant pas même les facultés qu'il faudrait pour les connaître; et, selon toutes les apparences, l'homme tient le dernier rang parmi tous les êtres intellectuels.
Théophile. Je ne sais s'il n'y en a pas aussi au-dessous de nous. Pourquoi voudrions-nous nous dégrader sans nécessité? peut-être tenons-nous un rang assez honorable parmi les animaux raisonnables; car des génies supérieurs pourraient avoir des corps d'une autre façon, de sorte que le nom d'animal pourrait ne leur point convenir. Un ne saurait dire si/notre soleil , parmi le grand nombre d'autres , en a plus au-dessus qu'au dessous de lui , et nous sommes bien placés dans son système; car la terre tient le milieu entre les planètes et sa distance parait bien choisie pour un animal
contemplatif qui la devait habiter. D'ailleurs nous avons incomparablement plus de sujet de nous louer que de nous plaindre de notre sort, la plupart de nos maux devant être imputés à notre faute. Et surtout nous aurions grand tort de nous plaindre des défauts de notre connaissance , puisque nous nous servons si peu de celles que la nature charitable nous présente.
§ "24. Piiilalktiië. Il est vrai cependant que l'extrême distance de presque toutes les parties du monde qui sont exposées à notre vue, les dérobe à notre connaissance, et apparemment le monde visible n'est qu'une petite partie de cet immense univers. Nous sommes renfermés dans un petit coin de l'espace, c'est-à-dire dans le système de notre soleil , et cependant nous ne savons pas même ce qui se passe dans les autres planètes qui tournent à l'entour de lui aussi bien que notre boule. § 25. Ces connaissances nous échappent à cause de la grandeur et de l'éloignement, mais d'autres corps nous sont cachés à cause de leur petitesse, et ce sont ceux qu'il nous importerait le plus de connaître; car de leur conlexture nous pourrions inférer les usages et opérations de ceux qui sont visibles, et savoir pourquoi la rhubarbe purge, la ciguë tué et l'opium fait dormir. Ainsi. §26, quelque loin que l'industrie humaine puisse porter la philosophie expérimentale sur les choses physiques, je suis tenté de croire que nous ne pourrons jamais parvenir sur ces matières à une connaissance scientifique.
Théophile. Je crois bien que nous n'irons jamais aussi loin qu'il serait à souhaiter; cependant il me semble qu'on fera quelques progrès considérables avec le temps dans l'explication de quelques phénomènes, parce que le grand nombre (\c^ expériences que nous sommes à portée de l'aire, nous peut fournir des data plus que suffisants, de sorte qu'il manque seulement l'art de les employer, dont je ne désespère point qu'on poussera les petits commencements depuis <pie {'analyse infinitésimale nous a donné le moyen d'allier la géométrie avec la physique, et que la dynamique nous a fourni les lois générales île la nature.
S 27. Philalèthe Les esprits sont encore plus éloignés de notre connaissance; nous ne saurions nous former aucune idée de leurs différents ordres, et cependant le monde intellectuel est certainement plus grand el plus beau que le monde matériel.
Théophile. Ces mondes sont toujours parfaitemenl parallèles quanl aux causes efficientes, mais non pas quant aux finales. Car à mesure que les esprits dominent dans la matière, ils y produisent des ordonnances merveilleuses. Cela parait par les changements que les hommes onl faits, pour embellir la surface de la terre.
comme de petits dieux qui imitent le grand architecte de l'univers, quoique ce ne soit que par l'emploi des corps et de leurs lois. Une ne peut-on pas conjecturer de cette immense multitude des esprits qui nous passent! Et comme les esprits forment tous ensemble une espèce d'état sous Dieu , dont le gouvernement est parfait, nous sommes bien éloignés de comprendre le système de ce monde intel ligible et de concevoir les peines et les récompenses qui y sont préparées à ceux qui les méritent suivant la plus exacte raison, et de nous figurer ce qu'aucun œil n'a vu , ni aucune oreille n'a entendu, et qui n'est jamais entré dans le cœur de l'homme. Cependant tout cela fait connaître que nous avons toutes les idées distinctes qu'il faut pour connaître les corps et les esprits, mais non pas le détail suffisant des faits ni des sens assez pénétrants pour démêler les idées confuses, ou assez étendus pour les apercevoir toutes.
tj 28. Philalèthe. Quant a la connexion dont la connaissance nous manque dans les idées que nous avons, j'allais vous dire que les affections mécaniques des corps n'ont aucune liaison avec les idées des couleurs, des sons, des odeurs et des goûts, de plaisir et de douleur ; et que leur connexion ne dépend que du bon plaisir et de la volonté arbitraire de Dieu. Mais je me souviens que vous jugez qu'il y a une parfaite correspondance, quoique ce ne soit pas toujours une ressemblance entière. Cependant vous reconnaissez que le trop grand détail tics petites choses qui y entrent nous empêche de démêler ce qui est caché, quoique vous espériez encore que nous y approcherons beaucoup; et qu'ainsi vous ne voudriez pas qu'on dît avec mon illustre auteur, § 2!>, que c'est perdre sa peine que de s'engager dans une telle recherche, de peur que celte croyance ne fasse du tort a l'accroissement de la science. Je vous aurais parlé aussi de la difficulté qu'on a eue jusqu'ici d'expliquer la connexion qu'il y a entre l'âme et le corps, puisqu'on ne saurait concevoir qu'une pensée produise un mouvement flans le corps, ni qu'un mouvement produise une pensée dans l'esprit. Mais depuis que je conçois votre hypothèse de l'harmonie préétablie, cette difficulté dont on désespérait me paraît levée tout d'un coup et comme par enchantement. § 30. Reste donc la troisième cause de notre ignorance, c'est que nous ne suivons pas les idées que nous avons ou que nous pouvons avoir, et ne nous appliquons pas à trouver les idées moyennes. C'est ainsi qu'on ignore les vérités mathématiques, quoiqu'il n'y ait aucune imperfection dans nos facultés, ni aucune incertitude dans les choses mêmes. Le mauvais usage des mots a le plus contribué à nous empêcher de trouver la convenance et disconvenance des niées: et les mathématiciens qui forment leurs
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pensées indépendamment des noms et s'accoutument à se présenter à leur esprit les idées mêmes au lieu des sons, ont évité par là une grande partie de l'embarras. Si les hommes avaient agi , dans leurs découvertes du monde matériel, comme ils en ont usé à l'égard de celles qui regardent le monde intellectuel et s'ils avaient tout confondu dans un chaos de termes d'une signification incertaine, ils auraient disputé sans fin sur les zones, les marées, le bâtiment des vaisseaux et les routes ; on ne serait jamais allé au delà de la ligne, et les antipodes seraient encore aussi inconnus qu'ils étaient lorsqu'on avait déclaré que c'était une hérésie de les soutenir.
Théophile. Cette troisième cause de notre ignorance est la seule blâmable. Et vous voyez, monsieur, que le désespoir d'aller plus loin y est compris. Ce découragement nuit beaucoup, et des personnes habiles et considérables ont empêché les progrès de la médecine par la fausse persuasion que c'est peine perdue que d'y travailler. Quand vous verrez les philosophes aristotéliciens du temps passé parler des météores, comme de l'arc-en-ciel , par exemple, vous trouverez qu'ils croyaient qu'on ne devait pas seulement penser à expliquer distinctement ce phénomène; et les entreprises de Maurolycus et puis de Marc-Antoine de Dominis leur paraissaient comme un vol d'Icare. Cependant la suite en a désabusé le monde. Il est vrai que le mauvais usage des termes a causé une bonne partie du désordre qui se trouve dans nos connaissances, non-seulement dans la morale et métaphysique, ou dans ce que vous appelez le monde intellectuel, mais encore dans la médecine où cet abus des termes augmente de plus en plus. Nous ne nous pouvons pas toujours aider par les figures comme dans la géométrie; niais l'algèbre fait voir qu'on peut faire de grandes découvertes sans recourir toujours aux idées mêmes des choses. Au sujet de l'hérésie prétendue des antipodes, je dirai en passant qu'il est vrai que Bonifacc, archevêque de Mayence, a accusé Virgile de Salzbourg, dans une lettre qu'il a écrite au pape contre lui sur ce sujet, et que le pape y répond d'une manière qui fait paraître qu'il donnait assez dans le sens de Bonifacc; mais on ne trouve point que cette accusation ait eu (\c-, suites. Virgile s'est toujours maintenu. Les deux antagonistes passent pour saints, et les savants de Bavière, qui regardent Virgile comme un apôtre de la Carinthie et des pays voisins, en ont justifié la mémoire.
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